La foudre et le diamant par Daniel COLOGNE

Le Bouddhisme (je lui accorde la majuscule que Matthieu Ricard n’utilise pas) exerce un indéniable attrait sur un nombre croissant d’Européens. Le phénomène est partiellement dû au charisme de Matthieu Ricard, dont nos lecteurs n’ignorent pas qu’il est le fils de Jean-François Revel et qui, après l’ouvrage co-signé avec son père (Le Moine et le Philosophe, Éditions Nil), nous livre une série de « techniques de méditation » inspirées par le lamaïsme tibétain. Il est d’ailleurs l’interprète francophone attitré du Dalaï-Lama.

Dans son avant-propos, l’auteur relate ses diverses retraites en Orient, et notamment celle qu’il effectua, au cœur d’une forêt indienne, « dans un petit ermitage en bois sur pilotis » (p. 8) surplombant le monastère de son maître spirituel Kanguiour Rinpotché. À la recherche d’« lieu propice à la méditation » (p. 37), le candidat à la quête spirituelle doit choisir de préférence des édifices construits en bois, comme devaient l’être ceux de nos plus lointains ancêtres, les détenteurs de la sagesse des origines dont aucun vestige archéologique ne nous est parvenu.

Aux « techniques de méditation » qu’il décrit, Matthieu Ricard ne souhaite attacher aucune « étiquette religieuse particulière » (p. 12).  Son livre se veut « destiné à tous ceux qui désirent pratiquer la méditation sans vouloir nécessairement s’engager dans le bouddhisme » (p. 32).

Opposée aux conversions forcées que préconisent spécifiquement les religions (et les idéologies), cette absence de prosélytisme explique aussi le succès du bouddhisme. Ce dernier véhicule une pensée non-dualiste, étrangère aux affrontements d’un Bien et d’un Mal absolus, accueillante à toutes celles et tous ceux qu’horripilent les Saint-Barthélémy, les persécutions d’« infidèles », les « épurations » et « solutions finales » en tous genres. C’est précisément parce qu’il n’est pas une religion que le Bouddhisme séduit tous les réfractaires aux systèmes qui, avec ou sans Dieu, dressent les unes contre les autres, en ennemies irréconciliables, d’importantes fractions d’une humanité arbitrairement divisée en « bons » et « méchants ».

Une erreur d’impression fait apparaître l’adjectif « amadantine » (p. 38) en lieu et place d’« adamantine » pour désigner la posture vajrasana. Une des significations du sanskrit vajra est « diamant ». Une chose qui a l’éclat du diamant est désignée comme « adamantine ». Cette remarque n’est nullement destinée à utiliser un petit détail pour porter ombrage à l’auteur et discréditer son livre, dont la lecture peut s’avérer profitable pour celles et ceux qui désirent regagner un peu de « calme intérieur » (p. 33) dans un monde de plus en plus agité. Je souhaite seulement mettre à profit cette « coquille » pour rappeler la signification symbolique de la posture en question et souligner ipso facto le caractère ésotérique et initiatique du Bouddhisme. Pareille doctrine ne peut se réduire à trente minutes quotidiennes d’exercices – si salutaires soient-ils – à l’usage d’Occidentaux souhaitant conserver par ailleurs leur way of life hyper-compétitif.

La posture aux jambes repliées et au tronc bien droit est aussi appelée posture du lotus en référence à cette fleur aquatique qui est symbole de réceptacle. Les eaux sur lesquelles s’épanouit le lotus sont comparables à celles de la Genèse biblique (I, 2) : « L’Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux ». Dans le langage de la métaphysique orientale, le Principe qui féconde les eaux primordiales et la fleur-réceptacle est un rayon lumineux assimilé, dans la posture susdite, à la rectitude du tronc. Platon parle d’un « axe de diamant » et c’est effectivement au vajra sanskrit qu’est comparable la colonne vertébrale du méditant.

Vajra a également le sens de « foudre ». La foudre est surtout connue pour sa puissance destructrice, mais les antiques sagesses de l’Inde, de la Grèce et de la Kabbale hébraïque lui attribuent aussi un pouvoir créateur auquel Leibniz est un des rares philosophes modernes à faire écho. C’est pourquoi vajra est associé aux armes à double tranchant (épées à deux lames, haches bicuspides).

Comme l’explique brillamment René Guénon dans des articles du Voile d’Isis (mai 1925) et d’Études traditionnelles (octobre 1936), les deux acceptions de vajra se rapportent à un Principe unique dans son essence (le diamant) et double dans sa manifestation (la foudre).

En toute rigueur, le Bouddhisme est donc, à l’instar de toutes les doctrines véritablement métaphysiques, à la fois moniste et dualiste.  Sa réception suppose une démarche intellectuelle difficile. Pour se proclamer bouddhiste, il ne suffit pas de s’imposer un « entraînement » journalier au « lâcher prise », de s’extasier devant le sourire des lamas, de prétendre y lire toute la compassion du monde et de vitupérer le sang versé par les religions.

« Chacun d’entre nous dispose du potentiel nécessaire pour s’affranchir des états mentaux qui entretiennent nos souffrances et celles des autres, pour trouver la paix intérieure et pour contribuer au bien des êtres » (p. 9).

Des réserves doivent évidemment être émises sur cette forme d’égalitarisme que l’auteur réaffirme plus loin, et cette fois plus seulement en son nom personnel : « Du point de vue du bouddhisme, chaque être porte en lui le potentiel de l’Éveil, aussi sûrement, disent les textes, que chaque grain de sésame est saturé d’huile » (p.19).

Matthieu Ricard se contredit en annexant aux techniques qu’il décrit des procédés plus simples, des « variantes » réservées aux moins doués. Le léger correctif apporté à vajrasana est désigné comme « posture heureuse », ce qui traduit implicitement la difficulté de la posture d’origine.

La croyance en la totipotentialité de chaque individu est bien plus redoutable que le « droit-de-l’hommisme » et sa laïcité minimaliste.  Avec ces derniers, on peut encore trouver l’un ou l’autre terrain d’entente, par exemple sur le fait que rien ne justifie un traitement inhumain infligé à qui que ce soit (« impératif catégorique » kantien opportunément rappelé il y a peu par Jean Ziegler).

En revanche, l’idée d’une « croissance personnelle » accessible à tous est dangereuse dans la mesure où elle fait le lit d’un élitisme volontariste.  René Guenon y voit le germe d’une « contre-hiérarchie ». C’est en effet une sorte de « réintégration de la qualité en toutes choses », mais d’une qualité « prise au rebours de sa valeur légitime et normale ». Le contempteur du « règne de la quantité » se trompe toutefois en situant la « contre-hiérarchie » après l’égalitarisme, alors que tous deux sont simultanés, ainsi que le démontre aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle classe dominante « scandaleusement riche » (slogan publicitaire belge pour un jeu de hasard), parallèlement à un double discours hypocrite qui oscille en permanence entre l’égalitarisme de type « Lumières » et l’égalitarisme de type New Age.

C’est plutôt dans l’orbite de ce dernier que Matthieu Ricard fait le tour d’un certain nombre de problèmes psychiques propres à la modernité.  Parmi les évidences qu’il a raison de rappeler, il y a l’inspir et l’expir auxquels est soumis l’être humain conçu à l’image du cosmos : cette respiration de l’histoire individuelle et collective, dont l’irrespect conduit à la dérive existentielle et au chaos social.

Daniel Cologne

• Matthieu Ricard, L’art de la Méditation, Éditions Nil, 2008.