La démocratie, le laboureur et ses enfants par Daniel COLOGNE

Écrire en 1911 que « le socialisme fera naufrage » (p. 254) : voilà qui revêt une allure prophétique lorsqu’on se remémore les résultats des élections européennes de juin 2009.

En Belgique, ce scrutin était couplé à un vote régional dont les socialistes se sont en revanche exceptionnellement bien sortis. À Bruxelles, ils forment un « Olivier » de centre-gauche avec les Verts et le C.D.H. démocrate-chrétien (1). Idem en Wallonie, où ils restent le premier parti malgré les « affaires » de Charleroi et les balbutiements télévisuels de l’alcoolique Michel Daerden (68 000 voix de préférence à Liège). En Flandre, ils gouvernent avec les héritiers du vieux parti catholique et des nationalistes de la N.V.A., pour qui l’identité est affaire de liberté (2), tandis que le net recul du Vlaams Belang (aux tendances plus xénophobes) prouve au moins une chose : ce n’est pas en ayant accès aux media (droit respecté chez nos amis flamands et foulé aux pieds par les francophones) qu’un parti identitaire fait automatiquement de meilleurs résultats.

C’est pourtant en Belgique qu’est rééditée, un siècle après sa parution en allemand (1911) et sa première traduction française (1914), l’œuvre-maîtresse de Robert Michels, parfois prénommé Roberto en raison de ses liens avec l’Italie, « où il enseigne à l’Université de Turin » (p. VII), comme le rappelle le préfacier Pascal Delwit.

Conformément au sous-titre, il s’agit d’un « essai sur les tendances oligarchiques des démocraties », et notamment des partis ouvriers d’Europe continentale et du monde anglo-saxon à la charnière des XIXe et XXe siècles.

Né à Cologne en 1876, de père allemand, mais de mère italienne (autre explication du prénom Roberto), Michels présente le parcours atypique d’un social-démocrate allemand converti au fascisme mussolinien. La débâcle européenne de la sociale-démocratie (Belgique exceptée) est une toile de fond tout indiquée pour la réédition bruxelloise des Partis politiques dans une collection dite des « fondamentaux ». Nul ne sait ce que sera l’arrière-scène politique de l’Europe de 2011, mais ce sera l’occasion de rendre à Michels un vibrant hommage pour le 75e anniversaire de sa mort (3 mai 1936).  Soyez au rendez-vous, directeurs de maisons éditrices, rédacteurs en chef de revues et autres animateurs de sites internet.

Que la salutaire initiative d’exhumer Michels émane d’une officine de la laïcité et de la libre-pensée : voilà qui mérite d’être souligné. C’est d’autant plus remarquable que la laïcité belge ne se contente généralement pas de penser les conditions les plus harmonieuses du vivre-ensemble, mais revendique, parmi les courants philosophico-politiques, une place équivalente à celle des communautarismes religieux et des idéologies, à telle enseigne qu’on peut parler d’un laïcisme-pilier qui concurrence les autres piliers belges que sont le catholicisme, le libéralisme et le socialisme.

Tout en jugeant « hâtive » (p. IX) la conclusion de Michels sur le caractère techniquement indispensable des chefs, le préfacier Pascal Delwit ne prend aucune précaution oratoire par rapport à des propos qualifiant le Juif d’« homme né pour être meneur de masses, propagandiste et organisateur », évoquant « son fanatisme sectaire », son « besoin irrésistible de se mettre toujours en avant » (p. 166), sa psychologie « dominée par les passions les plus extrêmes » (p. 169).

Tout cela doit évidemment être replacé dans son contexte historique et l’éditeur l’a d’autant mieux compris que Michels justifie aussi, dans le chef de « la race hébraïque », « un vieil et légitime sentiment de révolte contre les injustices qui se perpétuent à son dommage » (Ibid.)

Évoluer de la libre-pensée vers la « pensée libre » postule effectivement la contextualisation de tout propos, fût-il choquant et entaché d’erreurs anthropologiques, pour autant que ledit propos soit tenu avec une certaine « hauteur philosophique » (argument juridique tombé en désuétude chez les censeurs d’aujourd’hui), celle-ci se traduisant chez Michels par le souci de répartir traits problématiques et qualités indiscutables dans les deux plateaux de la balance.

Aussi peut-on lui emboîter le pas lorsqu’il impute la présence d’un grand nombre de Juifs à la tête des mouvements et partis ouvriers au « fond d’idéalisme qui persiste » chez eux, à « une horreur désintéressée de toute injustice » et à « une aspiration révolutionnaire vers une grandiose amélioration universelle » (Ibid.).

La « loi d’airain de l’oligarchie » (p. 247) tirée par Michels de son observation des partis les plus démocratiques ne fait pas pour autant de ce sociologue incontournable un anti-démocrate primaire.  Il s’en faut même de beaucoup. Ses « considérations finales » (p. 261) culminent avec les « avantages qu’une démocratie, même imparfaite, présente sur une aristocratie, même fonctionnant relativement bien » (p. 268), et sur toutes les formes d’oligarchie réalisées dans l’Histoire, monarchie incluse.

Certes, on peut ne pas partager le point de vue michelsien selon lequel « la monarchie pure » est « l’imperfectibilité incarnée », « le mal le plus incurable », « inférieure à la dictature démagogique la plus révoltante » (Ibid.).  Une telle conclusion mérite aussi des nuances.

Mais la monarchie est bien une forme d’aristocratie ou d’oligarchie.  Le souverain ne règne pas tout à fait seul.  On le voit par exemple dans la Belgique actuelle, où le roi et la reine, ainsi que leur famille (enfants, beaux-fils et belles-filles), exercent l’influence d’un petit groupe (oligoi) s’auto-proclamant les meilleurs (aristoi).

Liée à la belle-fille d’Albert II (la princesse Mathilde, future reine des Belges), la « mathildomania » illustre le souci des Belges (surtout des francophones) de chercher une « valeur-refuge » face à la corruption et aux pitreries de la classe politique dominante. Cela démontre « le besoin de vénération chez les masses » (p. 43), dont Michels fait à juste titre l’intitulé d’un chapitre. Mais comment cette sorte de malsaine idolâtrie peut-elle résister, en l’occurrence, au spectacle d’une luxueuse garde-robe quotidiennement renouvelée et étalée sans vergogne dans un pays où de plus en plus de gens descendent sous le seuil de pauvreté, tandis que le prix global des bijoux mathildiens, orgueilleusement arborés à chaque déplacement local ou international, suffirait sans doute à solutionner le problème de milliers de sans-abri et de mal logés ?

« L’idéal absolu serait une aristocratie d’hommes moralement bons et techniquement capables. Mais où trouver cette aristocratie ? » (Ibid.), conclut et s’interroge Michels.  Nous ne pouvons que poursuivre, dans le sillage de sa perplexité, notre quête de chevaliers modernes d’une Toison d’Or symboliquement assimilable au trésor caché, inaccessible et peut-être irréel de la société parfaite.

« Le paysan de la fable confie à ses enfants, sur son lit de mort, qu’un trésor est enfoui dans son champ; le vieux mort, les fils se mettent à remuer avec acharnement la terre. Pas de trésor, bien entendu.  Mais ils réussissent, à force de travail inlassable, à acquérir une certaine aisance » (pp. 265 et 266).

Pour le Robert Michels d’avant 1914, la démocratie est aussi introuvable que le trésor du fabuliste bien connu. Cela ne dispense pas de la rechercher afin de compenser la pessimiste leçon fournie par l’expérience et l’observation historiques : « La classe dirigeante, tout en étant sujette dans sa composition à un fréquent renouvellement partiel, n’en constitue pas moins l’unique facteur dont l’action se manifeste suffisamment durable dans l’histoire du développement humain » (p. 258).

Voir en Michels un penseur italo-germanique (il a aussi professé à Marbourg) serait une perspective réductionniste minimisant sa connaissance des « anciennes théories socialistes françaises » (p. 249), c’est-à-dire des conceptions de Fourier (1772 – 1837) et de Saint-Simon (1760 – 1825), qualifiées d’« anciennes » en raison de leur nette antériorité par rapport à Marx (né en 1818) et aux sociologues italiens contemporains de Michels (Mosca, Pareto).

Dans ce pré-socialisme français souvent qualifié d’utopique (et pour moi, il s’agit moins d’une critique que d’un compliment), « le concept de classe » était volontiers conçu comme voué à être « un jour dépouillé de tout attribut économique » (Ibid.).

La classe dirigeante des saint-simoniens était appelée à rassembler à la tête de l’État des « hommes généreux », « ayant la faculté d’assigner à chaque personne son quantum de travail social » (Ibid.). « De chacun selon ses possibilités » : ainsi pourrait être résumé le mot d’ordre de cette proto-histoire du socialisme, très différent du slogan travailliste « À chacun selon son rendement ».

Les fouriéristes et les saints-simoniens misaient sur le triple progrès de l’amour, de l’intelligence et de la force.

L’état actuel de l’enseignement, dans de nombreux pays d’Europe, justifierait les inquiétudes maurrassiennes, élargies de la France au continent, quant à l’avenir de l’intelligence.

La haine a supplanté l’amour maintes fois dans l’Histoire, mais de manière d’autant plus difficilement réversible qu’un siècle entier (le XXe) a traîné derrière lui la mesure la plus stupidement égalitaire : la conscription obligatoire, dont on se rappellera que la Belgique l’a adoptée en 1909, sans qu’il faille en dire davantage après mention de cette date significative.

Quant à la force (en sanskrit kshatra), que les utopistes pensaient surtout en termes de santé et de joie de vivre, elle est devenue garante de la réussite sociale, mais en termes d’énergie productive, de puissance de rendement et de rage de vaincre sur fond de compétitivité encouragée jusqu’à un âge de plus en plus avancé.

Capital est en effet le problème que soulève Michels, le lien entre la classe dirigeante et l’évaluation du « quantum de travail social ».

Aux Kshatriyas de la modernité la plus récente, maîtres d’une société à vitesse unique, devrait se substituer une classe dominante convaincue que tout homme n’est pas égalitairement capable de prester cinquante heures par semaine jusqu’à l’âge de soixante-dix ans. Dans une perspective michelsienne, peu importe in fine l’étiquette de la société (libérale ou socialiste, démocratique ou autoritaire), pourvu que l’oligarchie au pouvoir – dont le principe est une « loi d’airain » – conçoive cette société sur le modèle cosmique du système solaire, dans lequel les planètes tournent à des vitesses différentes.

Remarquons d’ailleurs que le socialisme utopique se situait dans la ligne de la conception traditionnelle du travail, mal nécessaire découlant d’une « chute » (point de vue biblique) ou d’un « obscurcissement » mettant fin à « l’âge d’or » (point de vue mythologique).  L’étymologie du mot « travail » renvoie à un instrument de torture et le vocable latin labor signifie aussi « souffrance » et « peine ».

On peut disserter à l’infini sur la pénibilité graduelle du travail, mais celui-ci est pénible par définition et c’est pourquoi sa réduction, aux échelles de la prestation hebdomadaire et de l’âge-limite, était logiquement inscrite dans le mouvement historique général de l’humanité.

C’est à la tendance inverse que nous assistons aujourd’hui. Les Verts peuvent-ils proposer le projet alternatif d’une société respirable ?  Rien n’est moins sûr. Ils demeurent liés aux sociaux-démocrates, notamment sur des questions de société comme le mariage des homosexuels ou la dépénalisation de l’euthanasie. Leur écologisme cherche à faire bon ménage avec l’économie de marché.  Il faut d’ailleurs relativiser leur succès de juin 2009. Victorieux dans l’espace francophone (France, Wallonie, Bruxelles), ils se sont montrés moins triomphants en Flandre ou en Autriche par exemple. Et pour conclure cette recension de Robert Michels et de sa « loi d’airain » de la classe dominante, Daniel Cohn-Bendit n’est-il pas l’exemple-type du révolutionnaire d’une époque frappant, quarante ans plus tard, aux portes du pouvoir ?

Daniel Cologne

Notes

1 : Le C.D.H. est, en Wallonie, le Centre démocrate humaniste, l’appartenance chrétienne ayant été évacuée du sigle.

2 : La N.V.A. est la Nieuwe Vlaamse Alliantie, la « Nouvelle Alliance flamande » issue de l’aile droitière de la Volksunie.

Pour la désigner comme un parti de « liberté » – ce qui paraîtra à certains un téméraire raccourci -, je me fonde sur la déclaration de son président Bart De Wever au soir du 7 juin 2009. Il déclarait, entre autres, que le nationalisme flamand n’a pas besoin du Vlaams Belang et de son extrémisme. Il lui suffit de se situer dans le droit fil de la revendication plus que séculaire de la libération par rapport à la domination francophone. Après la période de déclin de l’industrie wallonne, la francophonie belge refait surface et réaffirme son arrogance du XIXe siècle : redressement économique de la Wallonie solidaire d’une Bruxelles francisée. S’ajoute à cela le double aspect de la multiculturalité bruxelloise : immigration extra-européenne dans les communes pauvres, fonctionnaires internationaux dans la périphérie riche, Flamands minorisés dans la capitale, substrat « brusseleir » en voie de disparition. Je prie les lecteurs d’excuser la longueur de cette note.  Il y a là un ensemble de thèmes sur lesquels il faudra revenir.

• Robert Michels, Les partis politiques, Éditions de l’Université de Bruxelles, coll. « Ublire » (en poche), 2009, 272 p., 9 €.

Les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre.