La Corée du Nord au-delà des clichés par Georges FELTIN-TRACOL

Le 6 janvier 2016, la République populaire démocratique de Corée (RPDC) procéda à l’explosion souterraine de sa première bombe H thermonucléaire. Si l’essai a bien été confirmé, les experts occidentaux estiment que vue sa basse intensité, ce ne serait finalement qu’une banale bombe A. Il n’empêche que fidèles à leurs grossières manières de bandit de grand chemin, les États-Unis ont cherché une nouvelle fois à insulter Pyongyang qualifié d’« État-voyou » alors que les modèles de cette funeste catégorie s’appellent, outre les USA, la Grande-Bretagne, l’Allemagne fédérale, l’OTAN, l’Arabie Saoudite, la Qatar, leur maîtresse, la République hexagonale, la Turquie et Israël. Ce dernier possède même plus d’une centaine d’ogives nucléaires, mais ne subit jamais une seule condamnation de la minable « Communauté internationale ». Tel-Aviv est parfaitement intégré dans le mondialisme réticulaire global tandis que la RPDC ne souhaite pas s’y rallier. Cette démonstration nucléaire pose la souveraineté politique, nationale et populaire, du seul vrai État en Corée, ce que tous les souverainistes de la planète devraient se féliciter.

La Corée du Nord n’est guère connue en France. C’est la raison pour laquelle l’essai de Denis Gorteau est plus que bienvenu. En de courts chapitres didactiques, il tente à la fois de mieux cerner et de faire découvrir ce que les médiats institutionnels appellent avec un mépris certain le « Royaume-ermite ». Le propos, s’il est pertinent – quoique un peu sommaire – , se situe fréquemment à contre-courant. En effet, l’auteur pense que la Corée du Nord pourrait devenir une nouvelle puissance économique. Cela n’a pas échappé aux organisateurs du 46e Forum économique mondial de Davos qui aurait accueilli une délégation nord-coréenne conduite par l’ancien ambassadeur en Suisse, Ri Su-yong, et actuel ministre des Affaires étrangères. Cela aurait été une première depuis dix-huit ans si, après le nouvel essai, Davos n’avait pas retiré son invitation… La maîtrise conjointe du nucléaire et du spatial (la RPDC place en orbite des satellites depuis sa propre base de lancement) représente un atout stratégique majeur.

L’héritage de la présence japonaise

Plutôt que vouloir vitrifier sa voisine et sœur ennemie du Sud, la Corée du Nord souhaite d’abord dissuader son voisinage d’une quelconque ingérence dans ses affaires intérieures. La géographie la met au centre de plusieurs aires d’influence concurrentes : la Chine, la Russie, le Japon et les États-Unis. Dans son histoire, « les voisins du Nord et de l’Est servent généralement d’envahisseurs tandis que la Chine joue le rôle de protecteur et de tuteur à la fois militaire et culturel (p. 11) ». Or, les traités inégaux du XIXe siècle font perdre ce rôle à l’Empire du Milieu au profit du Japon qui annexe la péninsule en 1910. « Avant cet épilogue au bénéfice du Japon le débat d’idée était vif en Corée, tout le monde voulait des changements mais il n’y avait pas de consensus sur les moyens de se moderniser : on hésite entre la tutelle chinoise, l’Occident et le Japon. En tout cas l’indépendance coréenne devient précaire eu égard au retard du pays (p. 18). » L’occupation japonaise n’est pas entièrement négative. « L’intégration à l’économie japonaise a changé la Corée : les villes se développent et se modernisent suite aux destructions. […] Le Japon industrialise le pays à son profit : les grandes firmes nippones installent leurs hommes autour des gouverneurs. Une foule de petites entreprises émerge à l’ombre des occupants, elles serviront de base aux multinationales actuelles… (pp. 18 – 19) » : les fameux chaebol (conglomérats industriels et commerciaux d’origine familiale) – tels Hyundai ou Samsung – structurent l’économie de la Corée du Sud.

Ce dilemme se retrouve parmi les militants communistes prêts à la libération nationale. Quand est fondé le Parti du travail de Corée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’appareil communiste se divise en quatre tendances : les militants restés en Corée et souvent emprisonnés par les Japonais, les réfugiés en Chine, les exilés en URSS et les partisans entrés en guérilla en compagnie de Kim Il-sung. Fils d’un militant indépendantiste, Kim Il-sung rejoint une résistance modeste vers 1932. Pragmatique, il louvoie entre les différentes instances chinoises et soviétiques avant de créer et de diriger à partir de 1948 la RPDC. Il se distingue bientôt par une voie originale, nationale-communiste, tout en conservant une stricte équidistance, une quasi-neutralité, entre Pékin et Moscou. « Si Kim Il-sung partage les critiques de Mao à l’encontre de l’URSS “ révisionniste ”, il se garde de donner des prétextes à Moscou pour intervenir (pp. 23 – 24). »

L’abandon du communisme

C’est dans un contexte géopolitique complexe (hostilité de l’Occident atlantiste et guerre froide entre la Chine et l’Union Soviétique) que Kim Il-sung développe la doctrine très pertinente du juche. C’est un fait méconnu : « Dès après 1955 l’idéologie de la Corée du Nord va lentement évoluer vers autre chose qu’un communisme orthodoxe porté par Staline et le bloc de l’Est. Se considérant comme un pays du tiers-monde concerné par les problèmes d’indépendance nationale, la RPDC et plus encore son maître incontesté Kim Il-sung vont développer une idéologie composite entre le communisme et le nationalisme : le juche. Un terme coréen difficilement traduisible qui mêle les notions d’indépendance, de souveraineté et de liberté créatrice (p. 45) ». De là, l’effacement des références communistes, voire marxistes-léninistes, au profit de valeurs nationalistes et identitaires. Sait-on ainsi que « la constitution de 1972 [qui] remplace celle de 1948 […] n’était pas une constitution communiste : les pouvoirs y étaient séparés et la référence au socialisme très indirecte (p. 24) » ? Mieux, « le juche remplace même explicitement le marxisme-léninisme comme idéologie de l’État (p. 46) » tandis que le gendérisme, le bankstérisme et le métissage multiracial constituent toujours la clef de voûte du Système laïcard dans l’Hexagone… Certes, « à la lettre le juche se présente comme une suite du marxisme, un post-socialisme adapté à la réalité de la nation coréenne encore partiellement dominée (au Sud) et cerné de grandes puissances (p. 46) ».

La Corée du Nord paraît développer un caractère spécifique, national-révolutionnaire soldatique, digne du Travailleur et de la Mobilisation totale chers à Ernst Jünger. En effet, « les livres nord-coréens traitant du juche ont une forme philosophique : l’Homme y est présenté comme pouvant tout. Par “ Homme ” il faut comprendre les masses ou la nation. La patrie (et non plus vraiment les classes exploitées) doit être guidé par un Parti et le chef de celui-ci. C’est sans doute le sens des gigantesques rassemblements entraînés pour animer d’immenses fresques vivantes (p. 46) ». Prométhée, ou Faust, séjournaient dorénavant à Pyongyang… À moins que cela soit Hegel qui œuvrait en faveur d’« une monarchie constitutionnelle, fortement centralisée dans son administration, largement décentralisée en ce qui concerne les intérêts économiques, avec un corps de fonctionnaires de métier, sans religion d’État, absolument souverain, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur (E. Weil, Hegel et l’État. Cinq conférences, Vrin, coll. « Problèmes et controverses », Paris, 1950, p. 56) ».

Un État vraiment souverain

Si l’objectif principal demeure la réunification de la péninsule et le départ définitif de l’occupant belliciste yankee, d’où l’existence sous la direction du Parti du travail de Corée d’un Front démocratique pour la réunification de la patrie incluant le Parti social-démocrate de Corée et le Parti Chondogyo-Chong-u (une formation nationale-religieuse chondoïste, un culte révolutionnaire paysan apparu à la fin du XIXe siècle sur un syncrétisme animiste, bouddhiste, taoïste et chrétien), la RPDC « semble peu favorable aux échanges. La monnaie nationale, le won, n’est pas convertible et le pays refuse tout échange en dollar, la monnaie de “ l’ennemi ” étatsunien (pp. 83 – 84) ». Authentique société fermée qui applique les règles de l’autarcie ou, au moins de l’auto-suffisance, la Corée du Nord par son refus du billet vert, s’exonère de toute tutelle terroriste – bancaire US. On conçoit mieux ensuite la folle détermination de Washington la ploutocratique de réduire cet « empêcheur de tourner en rond ». « Néanmoins, cette fermeture est à relativiser (p. 84) ». « Bien des Nord-Coréens font des aller-retours avec l’étranger soit de façon légale, soit de façon para-légale (p. 83) », car l’État réglemente les déplacements de population et limite les migrations.

Grâce à Denis Gorteau, on va au-delà des clichés et des interprétations fictives, biaisées et mensongères diffusés par des médiats occidentalistes, grands pourvoyeurs de désinformation chronique. Par son idiosyncrasie, la RPDC  s’inscrit pleinement dans « le passé de la Corée [qui] confirme cette tendance à la personnalisation du pouvoir sur fond de défense de la nation (p. 50) ». Ne pas prendre en compte son indubitable particularisme serait la preuve flagrante d’une incommensurable sottise occidentale.

Georges Feltin-Tracol

• Denis Gorteau, Corée du Nord, le pays qui n’était pas là, Alexipharmaque, coll. « Les Réflexives », 2015, 126 p., 15 €, à commander à BP 60359, F – 64141 Billère CEDEX ou à <alexipharmaque@alexipharmaque.eu>.