La bohème au XIXe siècle : épates-bourgeois, faux révolutionnaires et précurseurs des Bo-Bo par Pierre LE VIGAN

Les Bo-Bo. Moins une classe sociale qu’un socio-style. On en parle depuis trente ans. Claire Brétécher les a fort bien illustrés. Mais à quoi fait-on référence ? À la bohème du XIXe siècle. À toute une histoire : comment la notion de vie de bohème a joué un rôle important dans la dissolution progressive des valeurs bourgeoises traditionnelles ?

À l’origine, le terme « bohémien » désigne des Tziganes partis de l’Inde et stabilisés notamment en Bohême. Le « bohémien » est ainsi un voyageur tel que l’on en retrouvera beaucoup dans le Pays Basque. C’est Gédéon Tallemant des Réaux (1619 – 1692) qui introduit un sens nouveau à la notion de gens de la bohème (1). Auteur d’Historiettes, portraits d’écrivains publiés d’abord clandestinement, c’est en 1659 qu’il parle de la bohème comme d’un mode de vie. Le bohème est une sorte de dandy vivant de rien et riant de tout, à la lisière des milieux artistes et en marge des corps sociaux traditionnels. La bohème relève de ce que Saint Simon (1760 – 1825), le petit-cousin du mémorialiste, appelle le premier une « avant-garde », au sens non pas militaire mais artistique et littéraire. « C’est nous, artistes, qui vous servirons d’avant-garde : la puissance des arts est en effet la plus immédiate et la plus rapide. Nous avons des armes de toute espèce : quand nous voulons répandre des idées neuves parmi les hommes, nous les inscrivons sur le marbre ou sur la toile… Quelle plus belle destinée pour les arts, que d’exercer sur la société une puissance positive, un véritable sacerdoce et de s’élancer en avant de toutes les facultés intellectuelles, à l’époque de leur plus grand développement ! » On voit quelle importance possède pour la bohème la fascination de la table rase et des idées « neuves ».

C’est à partir de la première moitié du XIXe siècle que la figure de celui qui mène « la vie de bohème » prend un sens courant. En 1840, Balzac commence à publier Un prince de la bohème. « Ce mot de bohème vous dit tout. La bohème n’a rien et vit de tout ce qu’elle a. L’espérance est sa religion, la foi en soi-même est son code, la charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune mais au-dessus du destin. » L’homme de la bohème veut faire du passé table rase, il est un enfant de 1789, mais va au-delà et là est l’important. Il oppose le « génial » à l’académique, le surgissement au travail, l’individu au peuple, la dépense à l’économie. Il ne se reconnaît aucune obligation de fidélité à ce qui nous a précédé. Pour lui comme pour Rabaut Saint Étienne (1743 – 1793), « notre histoire n’est pas notre code ».  L’homme de la bohème doute même que nous ayons besoin d’un code, sauf un code implicite : rien n’est tabou, l’ancien ne vaut rien. On verra plus tard que c’est le meilleur code possible du point du vue du capitalisme.

La bohème du milieu du XIXe siècle se retrouve au « Petit Cénacle », le « Cénacle » étant à la fois un groupe d’amis de Victor Hugo et de Charles Nodier (1780 – 1844). En 1852, Gérard de Nerval publie « La bohème galante » dans la revue bimensuelle L’Artiste. Au programme : jeunisme, et aristocratique plébéien. « On vit un jour Gérard de Nerval traînant un homard dans la rue. À quoi il répondit :  » En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas… ” » Réponse paradoxale et au sens propre insensée bien caractéristique de l’esprit bohème. Théophile Gautier, Pétrus Borel (1809 – 1859) illustrent aussi ce monde de la bohème. Tristan Tzara écrira : « La lycanthropie (l’esprit du loup-garou) de Pétrus Borel n’est pas une attitude d’esthète, elle a des racines profondes dans le comportement social du poète […] qui prend conscience de son infériorité dans le rang social et de sa supériorité dans l’ordre moral. »

Le livre-clé de cette époque est celui d’Henri Murger (né Heinrich Mürger),  Scènes de la vie de bohème (1845 – 1848). Ce feuilleton donnera naissance à un opéra de Puccini. Henri Murger écrit que la bohème « est l’état de ces jeunes gens qui n’ont d’autre fortune, au soleil de leur vingt ans, que le courage, qui est la vertu des jeunes, et l’espérance, qui est le million des pauvres… C’est le stage de la vie artistique, c’est la préface de l’académie, de l’Hôtel-Dieu ou de la morgue. Nous ajouterons que la bohème n’existe et n’est possible qu’à Paris ». Lorédan Larchey écrit en 1865 : « La bohème se compose de jeunes gens, tous âgés de plus de vingt ans, mais qui n’en ont pas trente, tous hommes de génie en leur genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître, et qui seront alors des gens fort distingués… Tous les genres de capacité, d’esprit, y sont représentés… Ce mot de bohème vous dit tout. La bohème n’a rien et vit de ce qu’elle a. »  C’est « une société composée de toutes les sociétés, bizarre, monstrueux assemblage de talent et de bêtise, d’ivresse et de poésie, d’avenir et de néant, et qu’on nomme la bohème » écrit Henri Maret (Le Tour du monde parisien, 1862). « C’est un vice de nature qui fait le bohème. Il naît de la paresse et de la vanité combinées. Tant qu’il y aura des paresseux et des vaniteux, il y aura des bohèmes (2). »

Travestissement, extravagance, goût de choquer « le bourgeois » caractérisent la bohème. Le poète Jean Richepin (1849 – 1926) s’attirera ce jugement sévère de Léon Bloy : « En réalité, vous vous foutez de tout, excepté de deux choses : jouir le plus possible et faire du bruit dans le monde. Vous êtes naturellement un cabotin, comme d’autres sont naturellement des magnanimes et des héros. Vous avez ça dans le sang. Votre rôle est d’épater le bourgeois. L’applaudissement, l’ignoble claque du public imbécile, voilà le pain quotidien qu’il faut à votre âme fière (3). » C’est ce qu’on a pu appeler le romantisme frénétique (4), celui d’une France romantique qui succède et s’oppose à la France antique et classique de Napoléon. C’est un « mélange intime du comique et du tragique, […] des éclats de rire alternés ou combinés, ce que Flaubert en somme appellera plus tard le “ grotesque triste ” » écrit Jean Bruneau, grand spécialiste de Flaubert.

Les gens de l’avant-garde bohème s’appellent les « Bousingots », les « Gueux », les « Impassibles », les « Vilains-Bonhommes », les « Hirsutes » fondés par Léo Trézenik en 1883, les « Jmenfoutistes » (de là vient l’expression contemporaine si usuelle), les « Zutistes » (on dirait maintenant « Les Enfoirés » ?), les « Incohérents », les « Fumistes », un groupe fondé par Émile Goudeau (5) et Eugène Bataille dit Arthur Sapeck, le nom faisant référence aux fumeurs d’opium mais aussi aux adeptes des fumisteries comme goût de tout faire paraître dérisoire.

Aux « Hirsutes » succèdent les « Hydropathes », avec le poète Émile Goudeau (abusant du jeu de mot good eau). «… Marche encore et toujours ! marche ! si, d’aventure, Tu touchais ton but de la main, Laissant derrière toi l’oasis et la source, Vers un autre horizon tu reprendrais ta course; Tu dois mourir sur un chemin (Émile Goudeau). » Lyrisme et enfantillages se mêlent à la naissance du groupe des « Hydropathes » : « On pleura de tendresse, on exultait de joie; on alla casser deux ou trois pianos, dans les brasseries ».

Dans les vingt dernières années du XIXe siècle les « Incohérents » fondés par Jules Lévy marquent une nouvelle étape de la bohème (6), avec dans le domaine de la peinture les peintures monochromes (Combat de nègres dans une cave, pendant la nuit, Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge, Stupeur de jeunes recrues de la Marine en apercevant pour la première fois la Méditerranée…). Le critique d’art Félix Fénéon disait d’eux qu’ils représentaient  « tout ce que les calembours les plus audacieux et les méthodes d’exécution les plus imprévues peuvent faire enfanter d’œuvres follement hybrides à la peinture et à la sculpture ahuries… (7) ».

Le « Manifeste des Incohérents » (8) explique que le mariage ou les rhumatismes amènent à l’exclusion du groupe. « L’Incohérent est jeune, il lui faut en effet la souplesse des membres et de l’esprit pour se livrer à des perpétuelles dislocations physiques et morales […]. L’Incohérent n’a conséquemment ni rhumatisme ni migraines, il est nerveux et robuste. Il appartient à tous les métiers qui se rapprochent de l’art : un typographe peut être Incohérent, un zingueur jamais. L’Incohérent est donc peintre ou libraire, poète ou bureaucrate ou sculpteur, mais ce qui le distingue, c’est que, dès qu’il se livre à son incohérence, il préfère passer pour ce qu’il n’est pas : le libraire devient ténor, le peintre écrit des vers, l’architecte discute de libre-échange, le tout avec exubérance. […] L’Incohérent prend sa retraite en se mariant ou en attrapant un rhumatisme… » Un point peu souligné est la duplicité du bohème incohérent : il assume une façade sociale et donne le change : «  À travers Paris, l’incohérent marche comme tout le monde, il salue ses supérieurs, et serre la main de ses égaux; mais si, par hasard, il rencontre quelque part un co-incohérent, il se désarticule soudainement, se désagrège : son front, son nez, ses yeux et sa bouche forment des grimaces cabalistiques, ses bras se contournent drôlement et ses jambes s’agitent, suivant une cadence extravagante. Cela ne dure qu’une ou deux secondes. Mais ce sont les signes maçonniques auxquels se reconnaissent les F*** en incohérence ».

La bohème va au-delà d’un esprit potache fut-il régressif. Elle s’alimente de la haine des aïeux. Diego Malevue c’est-à-dire Émile Goudeau écrit : « Une chose bizarre à coup sûr, c’est qu’il soit nécessaire de s’intituler moderne et de rompre sans fin ni trêve des lances contre les anciens ». Il est dit à propos des gérontes : « Qu’ils ne nous poussent point au parricide, qu’ils nous laissent la part de soleil, et ne nous enterrent plus sous leur gérontocratie, ou sinon, furieux, nous pourrions lever la main contre nos pères ». Il poursuivait : « De la place s’il vous plaît Messieurs. Et pour finir : un seul mot. Il est moderne, il est d’hier : on appelle le gâteux un sous-lui. Nous prions les sous-eux de faire prendre mesure au fossoyeur. » La bohème révolutionnaire du XIXe et ses prolongements au XXe – dont le surréalisme – s’inscrit dans ce moment de l’individualisme révolutionnaire. Tout en étant dans la lignée de la Révolution de 1789, cet individualisme est en même temps profondément en phase avec le mouvement du capitalisme et d’une société de plus en plus marchande et consumériste. Luc Ferry note justement que « les bohèmes, malgré leur opposition apparente aux bourgeois, malgré aussi, en retour, la haine ou le mépris dont ces derniers vont pendant longtemps les gratifier, n’ont été pour l’essentiel que le bras armé de l’épanouissement du capitalisme mondialisé, l’instrument de la réalisation parfaite de ce qu’on appellera finalement la société de consommation (9) ». Il  écrit encore : « Il fallait que les valeurs et les autorités traditionnelles fussent déconstruites par des jeunes gens plutôt “ de gauche ”, en tout cas révolutionnaires, pour que le capitalisme puisse nous faire entrer dans l’ère de l’hyper-consommation sans laquelle son propre épanouissement eut été tout simplement impossible. […] Pour le dire autrement, rien ne freine autant la consommation que le fait de posséder des valeurs solides et bien ancrées, c’est-à-dire des valeurs traditionnelles ». De ce fait, c’est désormais la bourgeoisie, n’ayant plus besoin de poissons-pilotes, ou encore d’éclaireurs d’avant-garde pseudo-dissidents, qui est à la pointe de l’avant-garde et du culte du nouveau pour le nouveau, de l’innovation pour l’innovation, de la désacralisation de toutes les valeurs. Luc Ferry remarque que « le bourgeois, chef d’entreprise ou banquier, devient lui aussi une espèce de révolutionnaire. Il abjure désormais ses troupes de ne pas s’embourgeoiser, de ne pas s’encroûter ni s’endormir sur leurs lauriers. Innovez, innovez et innovez encore leur demande-t-il en permanence. Comme Duchamp, il lui faut sans cesse produire du nouveau, rompre avec le passé. De là sa fascination pour l’art contemporain, dont il comprend enfin combien il lui montrait le chemin, combien il était, au sens propre, l’avant-garde du monde moderne. Nul hasard si c’est Pompidou, le président le plus bourgeois de toute l’histoire de la république,  qui ouvre les portes du Louvre à ce vieux stalinien de Picasso et Jacques Chirac, lui aussi pourtant  fort peu bohème,  celles de l’Ircam à Pierre Boulez. En quoi  les bourgeois furent les benêts de l’histoire : comme le disait encore Marx de manière prophétique, ils ont fait l’histoire, mais sans savoir l’histoire qu’ils faisaient, tandis que bohèmes et soixante-huitards en furent les cocus. Reconvertis dans la pub, le cinéma ou la presse, ces derniers peuplent aujourd’hui les réunions du MEDEF. Bohèmes et bourgeois ont ainsi célébré leurs noces et leur petit dernier, le “ Bo-Bo ”, n’est que le fruit de leur union enfin consommée au sein de la logique désormais sacrée pour les uns comme pour les autres,  dans l’art comme dans l’entreprise, de l’innovation pour l’innovation, de la rupture permanente avec la tradition. Sans cette lecture de l’histoire morale et culturelle de l’Europe, il est, je crois, à peu près impossible de comprendre le siècle (10) ». Les bohèmes annonçaient ainsi ce que Luc Boltanski et Éve Chiapello appelleront le nouvel esprit du capitalisme (11) post-fordiste et « ludique ». Les bohèmes du XIXe siècle annonçaient les Bo-Bo d’aujourd’hui. Ils étaient en phase avec l’ethos économique et culturel de la bourgeoisie, seulement, ils étaient en avance, d’où des déconvenues. Mais ils ouvraient le chemin de l’extension du domaine du capitalisme à l’ensemble de la vie humaine devenue parodique. Ils ouvraient la voie à la destruction de toutes les valeurs, à leur réduction à de simples signes. C’est pourquoi la critique de la bohème d’hier rejoint la critique du rôle actuel des « libéraux-libertaires dans l’individualisme croissant de la société, dans la néophilie – l’idée que le nouveau est toujours mieux que l’existant (12) -, avec comme conséquence le renforcement de la domination capitaliste. Beau résultat pour de pseudo-dissidents.

Pierre Le Vigan

Notes

1 : Nous suivons ici en bonne part – tout en rectifiant quelques erreurs – les pistes explorés par Luc Ferry dans un ouvrage qui vaut mieux que son titre, La révolution de l’amour. Pour une spiritualité laïque, Plon, 2010, et J’ai lu, 2011, sans pour autant adhérer à sa thèse d’un second humanisme post-républicain.

2 : Gabriel Guillemot, Le Bohême, 1868, dans Lucien Rigaud, Dictionnaire d’argot moderne, 1888.

3 : Léon Bloy, lettre à Paul Richepin, 1877.

4 : Cf. La France frénétique de 1830.  Choix de textes de Jean-Luc Steinmetz, Phébus, 1978. Cf. aussi Anthony Glinoer, La littérature frénétique, P.U.F., 2009.

5 : Émile Goudeau, Dix ans de bohème, 1888, rééd. Champ Vallon, 2000.

6 : Catherine Charpin, Les arts incohérents 1882 – 1893, Syros, 1990.

7 : Félix Fénéon, La Libre Revue, 1er novembre 1883.

8 : dans Le Courrier français, 12 mars 1884.

9 : Luc Ferry, La révolution de l’amour, op. cit.

10 : cf. le site www.lucferry.fr, 25 décembre 2011.

11 : Luc Boltanski et Éve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

12 : Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée, Climats – Flammarion, 2011.