La bagnole dans la transition écologique par Bastien VALORGUES

La campagne présidentielle française en 2017 permit à l’« Insoumis » Jean-Luc Mélenchon et à l’éco-socialiste Benoît Hamon de dénoncer l’actuel modèle de production, de développement et de consommation qui épuise les ressources naturelles et gaspille les sources d’énergie, contraignant les dirigeants à préparer un changement radical complet. Même si les thèses écologiques semblent mal se marier avec l’impérieuse nécessité de la puissance, force est de constater que la fameuse « transition écologique » affecte dès maintenant la vie quotidienne, en particulier celle des automobilistes.

Destinée aux parcours de courte et moyenne distance, l’automobile représente le mode de déplacement personnel par excellence. Elle correspond pleinement à la mythologie moderne de l’individu-roi; c’est le vecteur individualiste idoine. Ce n’est pas anodin si la « bagnole » a pour « Terre promise » les États-Unis d’Amérique et que l’industrie automobile, largement mondialisée, s’organise autour d’impressionnants oligopoles d’origine yankee, japonaise, sud – coréenne, allemande et française.

Une extension de l’ego

Véritable emblème de modernité, de plus en plus sophistiqué et numérisé, l’automobile constitue l’indispensable prothèse aux générations occidentales du Baby Boom et des « Trente Glorieuses ». Entre 1970 et 2004, le kilométrage annuel moyen d’un conducteur aux États-Unis passa de 8 700 à 16 100 km !

La bagnole devient un second foyer, mobile celui-là. La voiture entérine une nouvelel ère nomade. La hausse régulière des flux automobilistiques provoque aux heures de pointe dans les aires métropolitaines de gigantesques embouteillages qui obligent les conducteurs – souvent seuls – à perdre de précieuses minutes. Le temps de déplacement entre le domicile et le lieu de travail s’allonge de plus en plus. Cette chronophagie liée à l’accélération du temps suscite le mécontentement, la frustration, voire la résignation. Est-ce la raison pour laquelle les nouvelles générations, les 16 (âge du permis de conduire aux États-Unis) – 34 ans commencent à s’en distancier ? En effet, de récentes études relèvent une diminution du kilométrage annuel parcouru de 23 % au début du XXIe siècle.

Prise de conscience écologique

Les nouvelles générations auraient-elles compris les méfaits de la voiture dénoncés en leur temps par Bernard Charbonneau (L’hommauto) et Denis de Rougemont (L’avenir n’est écrit nulle part) ? La bagnole a beau être l’exemple-type du « bougisme » cosmopolite, sa pérénité économique demeure précaire non seulement en raison de la consommation en énergies fossiles, mais aussi du fait de la mobilisation de matériaux non renouvelables à l’échelle d’une civilisation.

Bagnole

Quand bien même si l’automobile substituerait le moteur à explosion carboné par un moteur à hydrogène ou à l’eau douce, le véhicule contribuerait toujours au pillage des ressources puisque le saut technique imposé par un fallacieux « développement durable » exige l’extraction massive de minerais d’argent, d’antimoine, de zinc, d’or, de plomb, de lithium, de cuivre, de nickel, et d’autres terres rares… Son coût écologique reste prohibitif. À cette pollution extractive s’ajoute la pollution « habituelle » – celle de l’air, des sols et de l’eau – que la mairesse de Paris, l’exquise Anne Hidalgo, entend combattre en restreignant la circulation routière à moteur sur les grands axes de la Capitale.

Or, si l’intention est louable, l’application rend les trajets infernaux pour tous les banlieusards travaillant dans Paris intra muros. Ils ne peuvent même pas se rabattre sur les transports en commun médiocres, peu ponctuels, sales, onéreux, mal desservis et mal planifiés sans oublier une délicate promiscuité ethno-sociale. L’automobile est un mal nécessaire pour travailler et se déplacer. C’est le constat du géographe Christophe Guilluy, observateur attentif de la France périphérique.

Discriminations encouragées

La fuite des populations européennes des banlieues de l’immigration vers les zones résidentielles pavillonnaires ou des campagnes en déshérence fait de la voiture un élément de vie incontournable. Or, suite aux contraintes budgétaires, les collectivités territoriales rognent sur les transports collectifs en zones rurales et péri-urbaines ainsi que sur la réfection de la voirie. Si dans les métropoles connectées à la mondialisation, les VTC genre Uber ravissent les « Bobo » branchés et fêtards qui n’ont pas besoin de véhicule, les espaces européens de relégation volontaire s’adaptent bon gré mal gré à la fermeture de la gare et à la suppression des arrêts de bus.

Le Premier ministre Édouard Philippe a réduit au 1er juillet 2018 la vitesse maximale sur les routes secondaires de 90 à 80 km/h. Dans le même temps, le contrôle technique se complexifie et devient ne charge financière lourde à supporter pour bien des foyers en difficultés bancaires dès le milieu du mois. Parallèlement, la répression sur la route s’accentue au point qu’il devient plus grave de rouler à 81 km/h que de vendre du shit. Censées sauver des vies humaines, toutes ces mesures ne visent qu’à faire les poches des petites gens, à les brimer et à les ennuyer parce qu’elles osent « mal voter ».

La bagnole n’est pas une solution pérenne, mais il n’y en a pas d’autres pour l’instant. C’est un de ses maux nécessaires qui, pour être sinon supprimés pour le moins transformés, devraient accepter une véritable révolution d’ordre spirituelle, économique et territoriale.

Bastien Valorgues