L’Europe, le monde et la morale selon Gabriel Matzneff (entretien avec Gabriel Matzneff)

Né en 1936, Gabriel Matzneff est, depuis la publication de son premier ouvrage, Le Défi en 1965, un écrivain à part. Romancier, poète, diariste avec ses fameux Carnets noirs et essayiste, Gabriel Matzneff a toujours donné à ses lecteurs une vision altière et exigeante de la pensée. La question de l’Europe l’a toujours préoccupé comme en témoigne dans Le Défi son texte « Nous autres, bons Européens… ». Dans ce texte ô combien puissant, on peut lire les phrases suivantes : « Nous refusons la “ petite Europe ” bourgeoise et réactionnaire », « L’Europe ne sera ni soviétique, ni yankee. L’Europe sera européenne, c’est-à-dire née d’une volonté latine, scandinave, germanique et slave » et « La germination est lente et silencieuse, mais nous devons avoir confiance : il y a pour l’Europe beaucoup d’aurores qui n’ont pas encore lui ».

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L’Esprit européen : Gabriel Matzneff, vous êtes l’auteur d’une trentaine d’ouvrages dont le dernier paru, C’est la gloire, Pierre-François !, est un troisième recueil de textes après Le sabre de Didi et Le dîner des mousquetaires. Souvent, on peut y lire des articles qui défendent une certaine idée de l’Europe. Vous sentez-vous Européen ?

Gabriel Matzneff : Mon poète préféré est Byron, un Anglais, mon romancier préféré est Dostoïevski, un Russe, mon philosophe préféré est Schopenhauer, un Allemand, mon musicien préféré est Mozart, un Autrichien, mon sculpteur préféré est Canova, un Italien, mon peintre préféré est Le Greco, un Espagnol. Je suis à l’évidence un Européen. Je le suis parce que j’ai été éduqué dans une double tradition européenne : la filiation gréco-romaine et la filiation judéo-chrétienne. Cela dit, je suis un écrivain français, tout ce que je puis avoir de talent, d’énergie créatrice est au service de la langue française, et j’ose espérer que les trente-et-un livres que j’ai publiés à ce jour enrichissent le patrimoine de la littérature française, lui font honneur.

L’E.E. : À votre avis, la Turquie est-elle européenne ? A-t-elle vocation à rejoindre l’Union européenne ?

G.M. : Au XIXe siècle la Turquie était appelée « l’homme malade de l’Europe ». Être le malade d’une famille signifie que l’on appartient à cette famille. La Turquie est un pays balkanique et, à ce titre, elle fait partie de l’Europe, comme en font partie la Serbie, la Bulgarie et la Roumanie. Ce qui est ennuyeux avec la Turquie, c’est qu’elle soit depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, un allié inconditionnel des États-Unis, le plus fidèle serviteur des intérêts américains en Europe. Cette allégeance (qui pouvait s’expliquer à l’époque de la guerre froide, de la menace soviétique, mais qui aujourd’hui n’a plus aucune raison d’être) est ce qui m’inquiète le plus chez les Turcs. L’entrée de la Turquie dans l’Union européenne ? Soit, mais à condition que ce soit une Turquie proche de la France, de l’Italie, de l’Espagne, de la Grèce, une Turquie qui défende bec et ongles nos intérêts communs. Nous n’avons pas besoin d’une Turquie qui prendrait ses ordres à Washington.

L’E.E. : Dans les années 1960, vous aviez lancé une association pour la reconquête de Constantinople prise par les Turcs en 1453. Cette idée de reconquista est-elle encore d’actualité en 2002 ?

G.M. : En 1965, quelques semaines avant de publier mon premier livre, j’ai en effet fondé l’Association française pour la délivrance de Constantinople. Pour plus de détails, je vous renvoie au Dîner des mousquetaires. Cette délivrance est-elle encore d’actualité en 2002 ? Je crois que oui. Cela dit, ce qu’incarne Constantinople, comme ce qu’incarne Jérusalem, ce sont des valeurs spirituelles. Méfions-nous de la sacralisation excessive de telle ou telle ville, de tel point sur le globe terrestre. Jérusalem, Constantinople, La Mecque, Bénarès, cités saintes ? Certes, mais à condition de ne pas oublier que la sainteté, c’est d’abord dans le cœur de l’homme qu’elle se trouve. Selon le prophète Jérémie, l’important est moins de répéter : « C’est ici le temple de l’Éternel », que de ne pas répandre le sang de l’innocent et d’être charitable à la veuve, à l’orphelin, à l’étranger.

L’E.E. : Souvent, dans vos textes, vous évoquez la Russie et vous vous interrogez sur sa place en Europe. Du fait de son christianisme byzantin et de ses trois siècles de domination tatare, la Russie n’a-t-elle pas un chemin particulier entre l’Europe et l’Asie ?

G.M. : Oui, la Russie est à la fois européenne et asiatique. Certains y voient un danger. Pour moi, j’y vois au contraire une chance pour l’Europe, une féconde ouverture.

L’E.E. : Huit ans après l’adoption du traité de Maëstricht et quelques années après la ratification du traité d’Amsterdam, quel bilan faîtes-vous de la construction européenne ? Quelle doit être la priorité de l’Union européenne : l’approfondissement, c’est-à-dire la réforme de ses institutions, ou bien l’élargissement aux États candidats ?

G.M. : J’ai voté contre le traité de Maëstricht et je suis aujourd’hui plus que jamais hostile à cette Europe d’épiciers et de marchands de bretelles qu’on nous impose. Les institutions européennes ? Je n’en ai rien à foutre. Quant aux États candidats, qu’on les reçoive tous. Ce sera un joli bordel, et plus l’Europe de Bruxelles sera bordélique, plus vite elle explosera.

L’E.E. : Sous son gouvernement, Lionel Jospin a tenté de résoudre la question corse en accordant à l’île un statut particulier. Qu’en pensiez-vous ?

G.M. : Je connais bien la Corse où, depuis 1969, j’ai fait de longs séjours, où j’ai écrit plusieurs livres, où je compte de nombreux amis. Les Corses ne nient pas la solidité des liens qui unissent leur île à la France, mais ils ont soif de redécouvrir leur patrimoine, leurs traditions, leur langue, ils refusent d’être, comme le furent leurs pères, réduits à l’exil, à l’abandon de leurs villages, de leurs terres. Ils souhaitent que la « loi républicaine» ne soit pas un synonyme de «maintien de l’ordre », de « répression », mais celui de la justice et de la fraternité.

Cela dit, les Corses ont eu bien tort d’accepter de cesser d’être italiens. Considérez les Génois, considérez les Sardes, et vous comprendrez que les Corses en sont beaucoup plus proches que des Français. Pour ma part, quand je suis en Corse, dans un endroit où personne ne me connaît, je parle italien, par crainte, si je parle français, d’être pris pour un Parisien. Le Parisien en Corse est un personnage peu aimé et irrémédiablement ridicule.

L’E.E. : Seriez-vous favorable à une fédéralisation de la France ?

G.M. : Revenir aux Armagnacs et aux Bourguignons ? Que Dieu nous en préserve ! Nos rois, nos empereurs, nos républiques ont mis plus de mille ans, et au prix de quelles souffrances, de quelles épreuves, à créer l’unité de la France, la stabilité et l’homogénéité de la nation. Ce n’est pas pour que nous retournions aujourd’hui aux luttes internes, aux factions, aux ligues. Certes, Richelieu, puis Louis XIV, puis les Jacobins, puis Napoléon Ier ont eu une vision trop centraliste de l’État, mais ce n’est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau de la baignoire. On peut rendre aux régions les légitimes libertés à quoi elles aspirent sans démembrer la France pour autant. Le démembrement de l’Empire austro-hongrois, ceux, plus récents, de l’Union soviétique et de la Yougoslavie, ont été des catastrophes dont l’Europe n’a pas fini de payer le prix.

L’E.E. : Que vous a inspiré le débat sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ? Quel regard l’amoureux de la langue française que vous êtes porte-t-il sur le breton, le corse, le catalan, le basque… ?

G.M. : Je n’ai pas suivi ce débat auquel d’ailleurs personne ne m’a demandé de prendre part. Ces dernières années, j’ai surtout vécu en Italie et je connais mieux la situation italienne que la française.

À Naples, les gens parlent le napolitain, à Venise le vénitien, il existe, de Goldoni à Scarpetta, une très belle littérature vénitienne et napolitaine. Le fait que ces langues régionales soient vivantes, créatrices de beauté, n’ôte rien au rayonnement et à la bonne santé de l’italien. Pourquoi n’en serait-il pas de même en France ?

L’E.E. : Par l’affirmation péremptoire des entreprises transnationales et l’accroissement des migrations intercontinentales de peuplement, la mondialisation ne représente-t-elle pas une menace pour les identités régionales, nationales et européenne ?

G.M. : Je suis un fils d’émigrés. Mon père et ma mère ont, jusqu’à leur mort, eu le passeport Nansen, le passeport des Russes blancs exilés en France. Je suis donc mal placé pour juger de la menace que constitue (ou ne constitue pas) l’émigration pour l’identité des peuples d’Europe occidentale. Ce mot d’« identité », si à la mode de nos jours, n’appartient d’ailleurs pas à mon vocabulaire. Il me semble ambigu, voire équivoque. Je demande un dessin.

L’E.E. : Vous sentez-vous proche du combat de José Bové contre la « MacDomination » ? La « culture » américaine ne menace-t-elle pas la diversité culturelle européenne ? Posé plus brutalement encore, McDonald’s et Disneyland-Paris ne sont-ils pas plus dangereux pour les identités locales qu’un bureaucrate français ?

G.M. : Dans Harrison Plaza, roman que j’ai publié en 1988, un personnage quitte son appartement situé proche du Luxembourg parce qu’il ne supporte plus la vue de la rue Soufflot depuis que son cher vieux café Mahieu a disparu au profit d’un McDonald’s. Peut-être José Bové est-il un de mes lecteurs et est-ce moi qui lui ai inspiré son action ?

L’E.E. : En 1999, vous avez protesté contre les frappes aériennes de l’O.T.A.N. et des États-Unis sur la Yougoslavie à propos du Kosovo. D’après vous, cette guerre a-t-elle définitivement détourné les peuples slaves de confession orthodoxe de l’Union européenne ?

G.M. : Que l’on ose encore parler de l’Europe après le bombardement de Belgrade, après cette infâme guerre contre la Serbie en Bosnie et au Kosovo, est une vraie bouffonnerie. Quelle Europe ? Quelle Union européenne ? Une Europe de fantoches, une Union de laquais des Américains, de lécheurs du cul des islamistes et des mafieux albanais.

L’E.E. : En 1965, vous aviez été le premier écrivain à soutenir François Mitterrand à l’élection présidentielle. Aujourd’hui, la gauche française manifeste lors de la Gay Pride contre le retour possible de l’Ordre moral, mais, dans le même temps, certains de ses élus (le député socialiste parisien Caresche) ou de ses militants (l’association Les chiennes de garde) font régner sur la société française une véritable Inquisition morale. Est-ce qu’on se dirigerait vers une Europe totalitaire ?

G.M. : L’ordre moral qui s’impatronise sur la planète entière nous vient tout droit des ligues puritaines américaines. C’est le nouvel ordre moral cher à la famille Bush qui prétend nous dicter nos idées politiques, nos goûts amoureux, nous expliquer ce qui est politiquement correct, sexuellement correct, et ce qui ne l’est pas. En ce qui regarde la France, il est amusant de noter que les bien-pensants ne sont pas tous à droite et les libertaires à gauche. La gauche, elle aussi, a ses pharisiens, ses sycophantes, ses bonnes femmes hystériques. Moi, je continue à être innocemment moi-même, à vivre mes passions, à écrire mes livres, et quant à nos minuscules inquisiteurs, qu’ils soient de droite ou de gauche, je les emmerde à pied, à cheval et en voiture.

L’E.E. : L’Europe est-elle en déclin ? Et si oui, ce déclin est-il irrémédiable ?

G.M. : Non, je ne pense pas que l’Europe soit en déclin. Sans doute se porte-t-elle moins bien qu’à l’époque du prince de Ligne et de Casanova. Sans doute y a-t-il une bêtise grandissante, une coercition grandissante, mais existent aussi, comme au XVIIIe siècle, quelques esprits libres, et ce sont eux qui seuls importent.

• Propos recueillis par Patrick Keridan.

• Paru dans L’Esprit européen, n° 9, automne – hiver 2002.