L’énigme turque européenne. Une libre réflexion par Jacques GEORGES

Il existe une énigme turque. Quelle est-elle et que faut-il en penser ?

Pourquoi ?

Cette réflexion commence par une énigme : par quel surprenant phénomène psychologique et politique la Turquie, mise quasiment sous protectorat européen depuis le traité de Berlin de 1878, démantelée au traité de Sèvres de 1920, puis émancipée politiquement par Atatürk à partir de 1923 contre la Grèce et l’ensemble des vainqueurs de 1918, en est-elle arrivée peu à peu, depuis les années 1950, à vouloir s’intégrer à l’Union européenne, sachant que la reprise des trente-et-un chapitres de l’acquis communautaire équivaut de facto à une espèce de protectorat volontaire bien plus étendu et approfondi que celui subi si douloureusement par les Jeunes Turcs il y a cent ans, et, qui plus est, à en faire une espèce de point d’honneur, toute réticence de la part du corps européen étant perçu comme une agression ?

Réflexion intéressante dont je ne manque pas de discuter souvent avec mes amis turcs, qui n’ont le plus souvent que peu d’idées sur la question, même si le concept d’Europe résonne positivement chez presque tous. Mais il existe des éléments convergents de réponse. Ceux-ci me paraissent être les suivants.

C’est un signe de force et de santé : le rapport de forces a changé et continue de tourner rapidement, entre une Europe démographiquement vieillissante, moralement brisée par la religion des droits de l’homme, le culpabilisme ambiant et la manie de la sécurité, économiquement et socialement bloquée par les corporatismes de tous poils, politiquement ankylosée par le politiquement correct, et une Turquie encore relativement pauvre, mais dont l’État est fort, dont la population et l’économie croissent rapidement, et dont la population reste dynamique et a le moral.

C’est aussi pour partie un signe de doute, et peut-être de faiblesse : depuis longtemps, peut-être depuis toujours, la Turquie n’est pas si sûre d’elle-même et a des problèmes d’identité; ce peuple de nulle part, apparu au XIe siècle à l’Est de Constantinople, est extrêmement divers à tous égards, ethnique, psychologique, politique; les disparités sociales et régionales y sont extrêmes; ce peuple présente de nombreuses facettes pas toujours logiquement compatibles entre elles; il n’y a de consensus clair et général ni sur le passé (jugement sur le passé ottoman, le califat et le kémalisme), ni sur l’avenir. Ce doute existentiel certes est masqué et compensé par un patriotisme sourcilleux, voire un nationalisme intolérant, voire un quasi-racisme latent, dont on voit parfois des manifestations sporadiques dans la rue (voir le tabassage d’un présumé jeune Kurde, dont j’ai été le témoin oculaire, à Erzurum le 14 Juin 2006), mais il existe.

C’est un signe d’habileté politique : les islamistes turcs intelligents de l’A.K.P. (Parti de la justice et du développement), actuellement au pouvoir, sont assez forts et sûrs d’eux-mêmes pour faire à court terme le contraire de leur programme (c’est-à-dire occidentaliser encore davantage leur pays dans ses structures économiques et politiques), tout en faisant le pari qu’à moyen terme cette option paiera doublement : politiquement, en réduisant le poids des militaires laïcistes, véritables empêcheurs d’islamiser en rond, sur l’appareil d’État, économiquement en forçant les réformes libérales indispensables à la bonne tenue à long terme de l’économie. C’est un pari intelligent, en voie depuis quelques années d’être gagné.

C’est une manifestation d’opportunisme bourgeois : les modernistes et centristes de tous poils, essentiellement préoccupés d’efficacité économique, savent à quel point ce pays est handicapé dans ses structures économiques et dans sa mentalité profonde par deux maux : les restes du vieil archaïsme ottoman, dorénavant rafraîchis par l’islamisme ambiant, et le jacobinisme kémaliste, sorte de gaullisme turc version fermée, centralisatrice et autoritaire, véritable brevet d’insuccès face à la mondialisation. Ceux-ci veulent garder la façade du kémalisme, idéologie restée quasi-officielle mais devenue négative en terme de modernité économique et sociale, en la doublant de volontarisme européen essentiellement libéral et modernisateur soft. Dans le même ordre d’idées, la bourgeoisie turque, essentiellement d’affaires, en raison de la quasi-absence d’une vieille aristocratie, cherche à consolider son avenir via l’Europe, perçue comme une garantie contre l’islamisme et le décrochage économique.

C’est une manifestation d’opportunisme national. À court terme, l’Europe est tout bénéfice : l’assistance technique, elle la fournit gratuitement, en n’intervenant plus, depuis la mise en place du D.I.S. (Decentralised Implementation System ou Système d’implantation décentralisé), que sur la direction à suivre et les résultats à atteindre. Il s’agit d’une sorte de réformisme éclairé co-géré. Les subventions au titre de la « cohésion économique et sociale » sont loin d’être négligeables et vont croissant. La seule pénibilité là-dedans est politique : démilitarisation des esprits, instillation des droits de l’homme, développement tous azimuts de la démocratie et de l’individualisme libéral, etc. Mais ces contreparties ne concernent que le moyen terme. À court terme, elles peuvent être d’autant mieux contenues qu’elles se situent à contre-courant des sentiments de la plupart. À plus long terme, on verra… »

Que faut-il en penser d’un point de vue européen ?

Comme on le voit, les considérations d’opportunité sont très prépondérantes. L’alignement sur le modèle européen est motivé par des raisons d’efficacité institutionnelle et économique. L’Europe est utilisée comme levier ou accélérateur puissant mais relativement indolore de modernisation économique et politique. Mais l’objectif reste purement national; l’Europe, c’est pour beaucoup la poursuite du dessein d’Atatürk par d’autres moyens.

Certes, cette approche n’est nullement spécifique à la Turquie. On la trouve partout, jusque et y compris au fin fond de l’Europe des Six, particulièrement dans les milieux souverainistes. Mais la particularité est l’absence quasi-totale de considérations un peu élevées, en tout cas non utilitaires : art, culture, mentalité, destin. L’Europe considérée comme pur outil, comme pur levier de modernisation. Le destin, on verra plus tard, une fois le décollage économique effectué. Ce pourra être l’Occident, l’Asie centrale, ou même l’Europe, sait-on jamais ?

Nous ferons certes crédit aux Turcs du soupçon de motivations primairement matérielles de type Mayotte, ou d’un vulgaire D.O.M.-T.O.M. français. La Turquie tient debout et mérite tout notre respect. Dans l’ensemble, il s’agit, en tout cas pour le moment, d’un jeu gagnant-gagnant. Le rapprochement est bon pour les deux parties. L’adhésion est une toute autre affaire, à traiter plus tard dans une optique à très long terme d’identité culturelle et de destin.

Que faut-il en penser du point de vue de l’intérêt national turc ?

Maintenant, les Turcs ont-ils raison de vouloir être européens ? Cela dépend bien sûr de leurs motivations; ma thèse est que seuls ont raison les occidentalistes, les bourgeois turcs peu turcs occidentalisés et les musulmans tièdes qui se sont ralliés purement et simplement au mode de vie et de pensée du monde occidental, la bourgeoisie optimiste qui pense consommation, plan de carrière et lendemains qui chantent, comme la nôtre des années soixante. Celle que je fréquente peu ou prou tous les jours.

Les post-kémalistes pro-européens, et oui ! ils existent, se trompent en voyant dans l’Europe la poursuite de leur idéal par d’autres moyens; elle les détruira : par la remise en cause de l’étatisme tous azimuts, par la réduction de l’emprise de l’armée sur l’État et sur les esprits, par l’instillation jour après jour d’une mentalité individualiste et de l’idéologie droits-de-l’hommiste qui va avec, par la montée en puissance probable de la société civile et des idéologies de gauche. Le kémalisme n’est plus dans l’air du temps; l’Europe, loin de le prolonger, ne fera qu’accélérer son déclin.

Les « islamistes modérés » de l’A.K.P., qui se servent intelligemment de la carte européenne pour affaiblir leur ennemi interne principal et faire du bien à leur pays, à leur bilan réformateur et à leur image à long terme, seront effectivement gagnants à court terme, mais perdants à long terme, dans la mesure bien sûr où ils continueront à tenir à leurs idées et à ne pas devenir de pures machines à gagner les élections de type occidental, car l’occidentalisme, déjà très visible dans les mentalités et dans la rue, détruira lentement les valeurs collectives dans l’hypertrophie du moi. On connaît ça dans la Vieille Europe pourtant mieux armée.

Quant au peuple, comment évoluera-t-il ? Pour le moment, habitué à travailler et à obéir, ultra-patriote, il ne la ramène guère, ce qui donne à la société turque un air plutôt heureux et pacifique. Mais il serait surprenant que la montée des aspirations sociales épargne longtemps ce peuple encore soudé par son nationalisme et son jacobinisme d’un autre âge, à la destruction desquels l’Europe travaillera patiemment. Ceci sera d’autant plus vrai que l’inégalité entre régions et entre classes sociales, déjà très forte, n’ira qu’en s’accroissant. De quel côté tombera-t-il ? Cela, une fois encore, dépendra de l’économie : si le gâteau s’accroît, la classe moyenne continuera à prospérer, et par conséquent on s’arrangera; s’il ne s’accroît pas, la bourgeoisie perdra de son pouvoir stabilisateur, et le peuple tombera du côté de sa culture traditionnelle et de la plus grande facilité, l’islamisme.

Conclusion

En résumé, le choix européen est pour le peuple et le gouvernement turcs affaire d’opportunité et ne doit rien à un choix de communauté de destin. Ceci ne doit pas gêner les Européens que nous sommes : à brève échéance, c’est tout bénéfice pour les deux parties; sur la longue durée, c’est une toute autre affaire, qui est loin d’être gagnée en interne, car que pense le peuple ? Il suffit de regarder le spectacle de la rue pour voir qu’au premier soubresaut un peu sérieux de l’Histoire, ce n’est pas vers l’Europe que le peuple se tournera.

Mon pari est qu’aucune des deux parties ne voudra, le moment venu, franchir le pas : l’Europe, parce ce qu’elle sait que cela signerait sa mort ; la Turquie, parce qu’elle se sentira assez forte et fière pour ne pas vouloir cesser d’être elle-même ; peut-être aussi parce qu’elle aura d’ici là trouvé mieux à faire ailleurs, du côté de l’Asie centrale par exemple.

Le 25 Juin 2006, Ankara.

Jacques Georges