Knut Hamsun, « l’ère du soupçon » et l’« utopie fasciste » par Daniel COLOGNE

Le présent article fournit d’abord l’occasion de saluer cette superbe revue dont la dernière livraison est une lecture incontournable. La périodicité est certes plus élastique aujourd’hui qu’à l’origine. La parution épouse désormais un rythme annuel, mais la qualité éditoriale atteint un niveau d’excellence.

On y serre de près l’actualité des lettres et des idées. De louangeuses nécrologies rendent hommage aux récents disparus, dont le regretté Jean Mabire (1927 – 2006).

Les ouvrages publiés durant l’année écoulée font l’objet d’une énumération sélective et multilingue. Peu de revues peuvent se targuer d’offrir à leurs lecteurs une telle récapitulation bibliographique.

Il faut épingler aussi la diversité des rubriques. Le dossier « Knut Hamsun » occupe la vaste partie littéraire. Une contribution savante aborde le domaine hautement spécialisé de la physique. Dans le chapitre consacré à la philosophie, on retrouve avec plaisir Luc-Olivier d’Algange, qui signe aussi des textes de Vers la Tradition.

En science politique, le directeur-fondateur Alain de Benoist célèbre le centenaire d’Hannah Arendt (1906 – 1975) et met notamment l’accent sur sa « définition inédite du totalitarisme » (p. 129).

Les trois analyses de Knut Hamsun par Tarmo Kunnas sont complétées par une abondante bibliographie du grand écrivain norvégien. Alain de Benoist y facilite la tâche du critique et de l’historien littéraire francophone en faisant apparaître en caractères gras les traductions françaises.

L’Homme secret, La Vie culturelle de l’Amérique, La faim, Pan, Mystères, Victoria, Au Pays des contes, Sous l’étoile d’automne, L’éveil de la glèbe : autant d’œuvres importantes de l’illustre narrateur scandinave dont le lecteur de Paris, Bruxelles et Genève, mais aussi le chercheur de Montréal, Dakar et Tunis, peuvent désormais connaître les plus exactes références : dates, lieux et maisons d’édition, collections spécifiques, numéros spéciaux de revues.

Knut Pedersen naît le 4 août 1859 d’un père tailleur itinérant et d’une mère dont l’aïeul n’est autre que le roi médiéval Harald « aux beaux cheveux » (850 – 933) : origines familiales à la fois modestes, teintées de nomadisme (1), et aristocratiques, liées à l’amour du sol natal (2).

Le pseudonyme de Knut Hamsun est adopté par l’auteur en 1886 en hommage à Hamsung, ferme familiale qui, par delà les nombreux métiers manuels ou intellectuels exercés par Hamsun, détermine sa vocation finale d’exploitant agricole perfectionniste.

Autodidacte, Knut Hamsun ne fait que ses études primaires. Il les achève en 1874.  Un oncle piétiste lui donne les nécessaires rudiments de la culture, mais aussi l’envie de se distancier de la foi religieuse.

Knut Hamsun voit sa vie d’adulte jalonnée par une grande instabilité professionnelle, des périodes de misère, des ennuis de santé, deux mariages dont le premier est rompu par le divorce en 1906, deux voyages aux États-Unis, un séjour à Paris (de 1893 à 1896 au 8, rue de Vaugirard). Ses premiers récits traduits en allemand et en russe en 1891 – 1892 signalent un premier virage vers la célébrité. Celle-ci devient mondiale dans les années 1920. Knut Hamsun n’a cependant pas encore achevé son parcours quasi centenaire. Avant d’en aborder l’ultime étape, essentiellement politique, résumons la place qu’occupe l’auteur de La Faim dans l’histoire de la littérature.

Dans son estimable contribution au dossier, le rédacteur en chef Michel d’Urance souligne le dépassement hamsunien du réalisme, la volonté de l’écrivain de saisir « la réalité comme lieu d’accueil et d’exécution du rêve » (p. 77).

Une note infra-paginale rappelle la dette de Knut Hamsun envers Fédor Dostoïevski (1821 – 1881). Ce dernier est, selon Nathalie Sarraute, un des principaux initiateurs de « l’ère du soupçon » : phase de renouvellement de la technique narrative, cycle de doute romanesque, période où le conteur s’interroge sur l’héritage des maîtres du XIXe siècle. Knut Hamsun pose-t-il un jalon de cette révision déchirante, à l’instar du génial romancier russe (3), de son cousin littéraire autodidacte Jack London (1876 – 1916), de Franz Kafka (1883 – 1924), son contemporain que sa longévité englobe et dont il partage la vision tragique de la vie ? Oui, répond sans hésiter Tarmo Kunnas, qui tient Knut Hamsun pour un « révolutionnaire du roman » (p. 31).

Je ne doute pas de la familiarité d’un grand nombre de nos lecteurs avec Raskolnikov (Crime et Châtiment), Joseph K. (Le Procès), le David Copperfield de Charles Dickens (1812 – 1870), souvent cité comme un précurseur de Knut Hamsun, le Tom Sawyer de Mark Twain (1835 – 1910), que Knut Hamsun rencontre à la faveur d’un de ses séjours américains. Qu’il soit cependant permis à votre serviteur, modeste unilingue, d’étayer les lignes qui suivent à l’aide d’exemples tirés de Stendhal, Balzac, Flaubert, Maupassant.

« Les influences françaises subies par la littérature norvégienne n’auraient fait qu’empirer », écrit Tarmo Kunnas (p. 22), une « situation » rapportée en termes de psychologie simpliste, d’univocité dans la présentation des caractères humains, d’importance exagérément conférée à la sphère sociale (Germinal de Zola, Les Misérables de Victor Hugo), d’égarement d’une littérature qui se contente « de proposer son reflet à la société » (p. 23).

Michel d’Urance fait écho à l’éminent universitaire finlandais en diagnostiquant, dans ce ravalement au rôle de miroir social, ainsi que dans « l’indifférenciation des personnages », les deux principales tares des « littératures bourgeoises » (p. 89).

Pour ma part, je suis plus nuancé. Julien Sorel et Lucien de Rubempré ne me semblent pas manquer « d’épaisseur », pour reprendre un terme cher à Dominique Venner. Frédéric Moreau a quelque chose d’émouvant lorsqu’il cherche à s’imposer dans l’entourage de Madame Arnoux, constate que celle-ci lui préfère un de ses rivaux et souffre de les voir réunis dans la complicité d’un aparté. (L’Éducation sentimentale).

Certes, la rage de séduire du jeune précepteur stendhalien (Le Rouge et le Noir), la conquête des salons décrite par Flaubert, l’ambition dévorante de Bel-Ami, la soif de pouvoir journalistique de Lucien qui finit par déchanter (Les Illusions perdues) : tout cela peut paraître programmé par des romanciers se voulant davantage témoins d’une ambiance générale que donneurs de vie à des héros d’exception.

« L’ère du soupçon » débute assurément lorsque « le roman reflète la réalité telle qu’elle existe avant l’interprétation rationaliste faite par les êtres humains, et avant l’établissement des significations logiques et causales de leurs actes ». (p. 33, à propos de Mystères d’Hamsun).

« L’authenticité du récit » procède-t-elle pour autant de l’expression d’un « réel désordonné » ? Le débat reste ouvert entre les adeptes d’une esthétique apollinienne de la clarté et ceux qui, se nourrissant de « méditations dionysiennes » (p. 135) à la façon de Luc-Olivier d’Algange, assignent aux productions artistiques (bien au delà du seul domaine romanesque) la mission de préserver les zones d’ombre du psychisme humain.

Ombre et lumière : dualité féconde de l’Art face à la paupérisation dualiste des religions et des idéologies.

Reprenons le fil de l’existence mouvementée de Knut Hamsun. Nous voici en 1933. Quisling fonde le Nasjonal Samling, parti fasciste norvégien. Hamsun lui apporte dès 1934 un soutien réitéré en 1936 et complété par un éloge du « nouveau type d’État […] en train de naître en Allemagne » (p. 61).

« Le 4 mai 1940, au moment où les Allemands occupaient la Norvège, Hamsun a encouragé les jeunes Norvégiens à renoncer à la lutte et à la résistance contre les Allemands » (Ibid., d’après Thorkild Hansen).

En 1943, Hamsun effectue deux voyages en Allemagne nazie où il rencontre Goebbels et Hitler. L’entretien du 26 juin avec le Führer est orageux. Hamsun se plaint notamment de l’attitude de Terboven, Reichskommissar de la Norvège occupée.

Le 7 mai 1945, Hamsun prononce un bref éloge funèbre d’Hitler. Cela ne lui est pas pardonné, une fois la paix revenue. Il est interné, surveillé par la police, astreint à des examens psychiatriques et à une amende de 475 000 couronnes quasi équivalente à sa fortune.

Hamsun décède dans la pauvreté le 19 février 1952.

Le sort réservé au vieillard Hamsun apparaît aussi injuste que l’exécution hâtive de Brasillach(1909 – 1945)dans la fleur de l’âge. Rien n’est plus étranger au romancier norvégien que le totalitarisme. Celui-ci « cherche à ordonner (la réalité) en la simplifiant » (p. 130), comme le souligne Alain de Benoist dans le sillage d’Hannah Arendt. Il implique une démarche au rebours de l’esthétique hamsunienne qui complexifie la réalité au risque du désordre, qui débouche sur l’enrichissant horizon d’une surréalité ontologique plutôt que sur la morbide impasse d’une « hyperréalité idéologique » (p. 131).

Avec le recul de l’historien, la rencontre d’Hitler et d’un octogénaire accablé par la surdité, de même que les soixante-dix mots de l’écrivain au précédent neurasthénique (4) en hommage à un criminel de guerre, n’autorisent en aucun cas le collage rétrospectif et réductionniste d’une étiquette devenue infamante sur une œuvre pluridécennale pour l’essentiel antérieure à 1933.

A posteriori, il est aisé de traquer dans les écrits d’Hamsun des thèmes « pré-fascistes » : « la conservation de la vie paysanne » (p. 61), « le dégoût des États-Unis » (p. 57), leur continuation de la politique de l’Angleterre, « nation commerciale et coloniale sans grande ambition artistique, dénuée de mission culturelle » (p. 63).

Quoique trop lapidaire, mais non dénuée de fondement, cette approche du monde anglo-saxon est partagée vers 1900 par un Eugène Demolder (1862 – 1919) qui rédige le pamphlet L’Agonie d’Albion et dont on peut se demander s’il ne serait pas devenu fasciste sans un trépas prématuré dû à une angine de poitrine.

Avant l’avènement des « fascismes – régimes » et de leur déviance meurtrière (5), il existe un « fascisme – mouvement » (6), une sorte de nébuleuse où cohabitent des idées parfois communes à la « Droite » et à la « Gauche ». D’ailleurs, que sont la « Droite » et la « Gauche » ?  Écoutons à nouveau Hannah Arendt en 1972 : « Je ne crois pas que ce genre de chose éclaire le moins du monde les questions de ce siècle » (p. 127).

Que la démocratie puisse présenter des « traits ambigus » et être « génératrice de scandales » (p. 65) : voilà une évidence qui a pu et peut aujourd’hui encore s’imposer, tant au regard du contestataire « de gauche », qui exige plus de justice mais confond celle-ci avec l’égalité, qu’aux yeux du révolutionnaire « de droite », qui réclame une hiérarchie légitime sans avoir nécessairement « le couteau entre les dents ».

Au sein de la nébuleuse susdite, l’« utopie fasciste » (p. 67) dessinée par Tarmo Kunnas se compose d’exigences comme la « quête identitaire » issue « d’un romantisme mythique », la définition des « génies nationaux […] comme entités immuables et anhistoriques » (p. 61). Ainsi le socialiste Edmond Picard (1836 – 1924) a-t-il pu parler d’une « âme belge » dans un langage proche du romantique Herder (1744 – 1803), tout en s’abreuvant à la source nauséabonde de l’antisémitisme, ce qui ne fut jamais le cas de Knut Hamsun.

Le refus « d’un intellectualisme académique et anémique, coupé des profondeurs de l’existence » (p. 69) : voilà un autre trait de l’esthétique hamsunienne que l’auteur de Pan partage avec Pierre Drieu La Rochelle (1893 – 1945) et Ernst Jünger (1895 – 1998), mais aussi avec Neel Doff (1858 – 1942), romancière misérabiliste souvent classée « à gauche », et avec Georges Eekhoud (1854 – 1927), socialiste, pionnier dans la défense de la minorité homosexuelle, mais dont certaines pages de La Nouvelle Carthage (récit pamphlétaire contre la bourgeoisie anversoise), véhiculent un antisémitisme qui mobiliserait aujourd’hui des armées de ligueurs « droits-de-l’hommistes ».

Tarmo Kunnas est clair : il n’est pas question « d’éliminer la dimension criminelle » (p. 75) du fascisme.  Il s’agit de rétrocéder, aux intellectuels engagés dans le fascisme, le crédit qui a toujours été accordé aux « compagnons de route » du communisme : la croyance en la possibilité d’une société idéale fondée en l’occurrence sur la « juste inégalité » chère à Aristote, une exigence utopique antérieure au dévoilement des horreurs totalitaires et à la révélation des atrocités racistes.

Mais en fin de compte, qu’est-ce que l’utopie ? Selon Raymond Trousson (7), l’étymologie du vocable est incertaine. Selon certains, c’est ou-topos (pays de nulle part). Selon d’autres, c’est eu-topos (pays où l’on est bien).  Il y aurait donc des eutopiens et des outopistes.

À proprement parler, ou-topos est le non-lieu. Dans le vocabulaire judiciaire, c’est l’interruption de l’enquête, la suspension de la recherche. Par opposition aux outopistes, les eutopiens doivent donc incarner la quête inlassable de l’utopie, le désir de redessiner sans cesse les contours de la société inégalitaire idéale, la prudence de ne jamais prétendre avoir atteint le stade de l’épure.

Cette méfiance envers l’épuration est synonyme d’antidote face au poison totalitaire.  Cette préférence accordée au croquis sur le dessin fini, c’est la part d’incertitude qui entoure les actes du héros hamsunien, c’est la part qu’Apollon concède à Dionysos dans une perspective non-dualiste, c’est l’oxymore de l’« utopie fasciste », c’est l’émergence de « l’ère du soupçon » dans l’histoire du roman.

Par delà le « mystère Hamsun », c’est l’énigme de tout acte poétique, au sens étymologique de la poièsis. C’est le message qu’ont voulu nous transmettre Alain de Benoist (et à travers lui Hannah Arendt), Tarmo Kunnas, Michel d’Urance, Luc-Olivier d’Algange.

J’avoue que cette déjà longue recension comporte quelques lacunes.  C’est dire la richesse et la densité de ce numéro 56 de Nouvelle École, que je conseille vivement de lire et de méditer.

J’aurais dû parler de la participation d’Hamsun aux luttes pour l’indépendance de la Norvège en 1905, de l’environnement culturel où a mûri ce passionnant auteur d’essais, de romans et de nouvelles, du périple caucasien de ce polygraphe accordant in fine sa préférence à l’Orient et à son mystère au détriment d’un Occident assimilé au mercantilisme anglo-saxon. Je ne puis conclure sans mentionner aussi, dans ce volumineux dossier, la présence d’une nouvelle inédite et la reproduction d’un extrait de Pan : délicate évocation du frémissement de la forêt nocturne à l’unisson d’une rencontre amoureuse.

Daniel Cologne

Notes

1 : Voir notamment Un vagabond joue en sourdine, ouvrage référencé par Alain de Benoist, p. 44.

2 : Voir notamment L’éveil de la glèbe, ouvrage référencé par Alain de Benoist, p. 48.

La traduction exacte est Les fruits de la terre, livre paru en 1917 et couronné par le Prix Nobel de Littérature en 1920.

3 : Un des nombreux points communs de Dostoïevski et d’Hamsun est la publication initiale de plusieurs de leurs romans sous forme de feuilletons.

4 : Dans une note infra-paginale (p. 65), Nouvelle École verse au dossier Hamsun l’appréciation de Sten Sparre Nilson, selon qui Hamsun n’est ni neurasthénique entre son divorce et son remariage (1906 – 1909), ni sénile en 1943 (cf. Knut Hamsun, Un aigle dans la tempête, Puiseaux, Éditions Pardès, pp. 19 – 32).

5 : Dans La Nouvelle Revue d’Histoire (n° 30, mai – juin 2007), Dominique Venner distingue les « aspirations saines » du fascisme dans sa « signification initiale » et les « dérives » provoquées, via l’émergence « d’hommes brutaux », par les « ivresses de la puissance technicienne » et la croyance « au pouvoir illimité de la volonté » (pp. 30 – 31).

6 : La distinction entre « fascisme – mouvement » et « fascisme – régime » a été développée dans les années 1970 par le chercheur italien Renzo de Felice et elle a reçu notamment l’assentiment de Maurice Bardèche (1909 – 1998).

7 : Voyages aux pays de nulle part.  Histoire littéraire de la pensée utopique, Éditions de l’Université Libre de Bruxelles, ouvrage réédité plusieurs fois depuis 1968.

Nouvelle École, n° 56, 2006, trente-huitième année, 20 €, Éditions du labyrinthe, 18 – 24, quai de la Marne, F – 75164 PARIS CEDEX 19.