Julius Evola par Georges FELTIN-TRACOL

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Il y a trois jours, le 19 mai, fut célébré le 120e anniversaire de la naissance du baron Giulio Cesare Evola, plus connu sous le nom de Julius Evola. Ce Romain, décédé le 11 juin 1974, était un excellent germanophone au point que certains l’ont considéré comme un penseur allemand de langue italienne. Il ne cachait pas son empathie pour la Rome antique et le Saint-Empire romain germanique médiéval.

Fils de la noblesse d’origine sicilienne, il suit d’abord les avant-gardes artistiques, le dadaïsme en particulier, avant de découvrir les écrits de Frédéric Nietzsche et de René Guénon. Tenant de la Tradition primordiale, Julius Evola en infléchit néanmoins l’orientation dans un sens traditionaliste radical. Auteur d’une œuvre abondante, il s’est toujours soucié du sort de l’Europe.

Très hostile au nationalisme, manifestation politique de la Modernité et du libéralisme, Julius Evola se considère comme un Gibelin, car, en parallèle à un indéniable engagement européen, ce païen se méfie de la papauté et du christianisme. En tant que Gibelin du XXe siècle, il conçoit l’Europe non comme une nation-continent, mais plutôt comme un empire. « La notion d’« empire », note Evola dans ses Essais politiques (Guy Trédaniel – Pardès, 1984), renvoie à quelque chose qui appartient à un monde idéal bien différent de celui auquel les modernes sont habitués (pp. 59 – 60). » Avant d’être un territoire composé de peuples divers, l’Empire est d’abord une idée. C’est même un principe sacré et spirituel qui donne une forme vraie, vivante et virile à l’État. Qu’est-ce donc que l’empire ? « Le schéma d’un empire, au sens vrai, organique (à distinguer soigneusement de l’impérialisme qui […] n’est qu’une fâcheuse exaspération du nationalisme) est celui qu’on vit à l’œuvre, par exemple, dans l’œcumène européen médiéval, explique Julius Evola. Il concilie unité et multiplicité. Les États y ont le caractère d’unités organiques partielles, gravitant autour d’un unum quod non est pars (pour reprendre l’expression de Dante), c’est-à-dire d’un principe d’unité, d’autorité et de souveraineté supérieur à celui que chaque État particulier peut revendiquer. Mais le principe de l’Empire ne peut prétendre à pareille dignité que s’il transcende la sphère politique au sens étroit, en ce qu’il se fonde sur une idée, une tradition, un pouvoir spirituel dont procède sa légitimité. Les limitations de souveraineté des communautés nationales par rapport au “ droit éminent ” de l’Empire ont pour condition univoque cette dignité transcendante. La structure de l’Empire serait celle d’un “ organisme composé d’organismes ” ou, si l’on préfère, celle d’un fédéralisme, mais organique et non acéphale, un peu comme celui que réalisa Bismarck dans le deuxième Reich. Tels sont les traits essentiels de l’Empire au sens vrai (Les hommes au milieu des ruines, pp. 239 – 240). »

Orientations

Cet admirateur de la Sainte-Alliance et des initiatives du Chancelier autrichien Metternich estime que le projet impérial européen devrait « commencer par un lavage général antidémocratique des cerveaux : mais, dans l’état actuel des choses, c’est une utopie. […] Ce à quoi il faut songer, c’est à réaliser l’unité par les sommets, non par les bases. Seules les élites de chaque pays peuvent s’entendre et coordonner leur action en surmontant le particularisme et l’esprit de schisme, en invoquant, grâce à leur autorité, des intérêts et des motivations supérieures (Idem, pp. 240 – 241) ». Il importe par conséquent de constituer dans chaque État européen des phalanges rattachées à un Ordre supranational qui permettront la fondation politique de l’Europe organique. Dans Orientations (Pardès, 1988), Julius Evola définissait l’Ordre comme un ensemble d’« hommes fidèles à des principes, témoins d’une autorité et d’une légitimité supérieures procédant précisément de l’Idée (p. 77) ».

L’une des missions de cet Ordre qu’Evola a nommé l’« Ordre de la Couronne de Fer » serait de « faire appel, chez les Européens, à un sentiment d’ordre supérieur, qualitativement très différend du sentiment “ national ” car il s’enracine en d’autres replis de l’être. On ne peut se dire “ Européen ” comme on se sent Français, Prussien, Basque, Finlandais, Écossais, Hongrois, etc., ni penser qu’un sentiment unique de cette nature puisse naître qui annule et nivelle les différences et se substitue à elles, dans une “ nation Europe ” (Les hommes au milieu des ruines, op. cit., p. 238) ». Le réalisme de Julius Evola frise le pessimisme quand il avoue que « le problème du fondement spirituel d’une Europe organiquement une reste en suspens, et si des forces révolutionnaires voulaient agir sous le signe d’une telle Europe, elles se trouveraient en quelque sorte privées d’arrières spirituels sûrs et laisseraient derrière elles un terrain mouvant et miné (Id., p. 244) ».

L’Europe impériale selon Julius Evola va à l’encontre de tout le monde ultra-moderne. Est-elle seulement encore pensable à l’heure du « tout-à-l’égo numérique » ? On peut en douter. C’est la raison pour laquelle l’auteur de Révolte contre le monde moderne déclarait volontiers s’affilier au « parti de l’Étoile polaire ».

Au revoir et dans quatre semaines !

Georges Feltin-Tracol

Chronique n° 17, « Les grandes figures identitaires européennes », lue le 22 mai 2018 à Radio-Courtoisie au « Libre-Journal des Européens » de Thomas Ferrier.