Jean Thiriart par Georges FELTIN-TRACOL

Bonsoir,

Yannick Sauveur vient de faire paraître dans la collection « Qui suis-je ? » aux éditions Pardès la première biographie de Jean Thiriart, le principal théoricien de l’Europe unitaire totale. Né le 22 mars 1922 à Bruxelles et terrassé par une crise cardiaque le 23 novembre 1992, Jean Thriart concilia au cours de sa vie une activité professionnelle réussie d’optométriste réputé et un militantisme exemplaire.

Thiriart Pardès

Provenant de groupes socialistes anti-fascistes avant-guerre, Thiriart a 18 ans quand l’Allemagne occupe la Belgique. Le jeune autodidacte adhère bientôt aux Amis du Grand Reich allemand, ce qui le conduit à un séjour en prison en 1944 et à la privation de ses droits civiques jusqu’en 1959. Cette épreuve développe en lui une personnalité affirmée au tempérament autoritaire. Il proclamera plus tard qu’il n’écrit pas pour plaire.

La décolonisation du Congo frappe la Belgique en 1960. Thiriart s’engage dans le CADBA (Comité d’action et de défense des Belges d’Afrique), puis dans le MAC (Mouvement d’action civique), et collabore à leurs périodiques : Belgique-Congo, Belgique-Afrique, puis Nation-Belgique. Il soutient aussi l’Algérie française qu’il envisage comme l’avant-poste prometteur de l’aventure européenne à venir.

C’est en effet sous le signe de la croix celtique que Thiriart va lancer le mouvement transeuropéen Jeune Europe imaginé en avant-garde activiste d’une intégration européenne complète à partir de sections locales en Italie, en RFA, en Belgique, au Portugal et en France où il fait face à une répression policière permanente et à l’hostilité constante de la FEN (Fédération des étudiants nationalistes) et d’Europe Action. De 1962 à 1969, Jeune Europe marque sa sympathie pour les Palestiniens, Fidel Castro et le nationalisme panarabe. Lors d’un entretien avec Juan Peron, Thiriart approuve l’Argentin exilé à Madrid qui désigne l’ennemi principal, à savoir les États-Unis d’Amérique. Pour Thiriart, cette menace n’est pas culturelle, mais géopolitique.

Face à ce défi existentiel et en admirateur du modèle stato-national français un, laïque et indivisible reporté à l’échelle continentale, Thiriart prône la fusion de toutes les nations dans « une République à destin impérial » de Dublin jusqu’au Kamtchatka. Lors de son intervention en août 1992 à Moscou, ensuite publiée dans le n° 9 de la revue Nationalisme et République (septembre 1992), il n’hésite pas à se référer à « la lignée César, Machiavel, Hobbes, Sieyès, Ortega y Gasset. Je vomis les “ nations ” raciales ou linguistiques ».

Paradoxalement proche sur ce point de Charles Maurras et de Carl Schmitt, Jean Thiriart réfute tout romantisme politique tel le fascisme et préfère se définir selon les moments « national-européen », « national-communautariste », « national-communiste grand-européen », voire « européiste national-bolchevik ». Conséquent avec lui-même, « par postulat eurasiatique, lance-t-il, […] l’Empire européen revendique la totalité de l’héritage soviétique. De l’Empire soviétique du temps de sa plus grande expansion » et présente une vision originale assise sur des considérations géostratégiques pertinentes sinon convaincantes qu’il expose d’ailleurs dans Nationalisme et République, n° 9 de juin 1992 : « Il nous faut des rivages faciles à défendre : océan glacial Arctique, Atlantique, Sahara (rivage terrestre), accès aux détroits indispensables, Gibraltar, Suez, Istanbul, Aden-Djibouti, Ormuz . »

Thiriart intègre donc non seulement l’ancienne URSS, mais aussi d’autres peuples voisins de l’espace européen. Thiriart affirme toujours dans ce même numéro que « les Turcs sont des Européens. […] Les Israéliens sont aussi, par destin, des Européens : comme les Palestiniens, les Égyptiens, les Libyens, les Tunisiens, les Algériens, les Marocains ». Par conséquent et fort logiquement, « la capitale de l’Europe c’est Istanbul, à mi-route entre la mer du Nord et la mer d’Oman ». Et l’islam ? Yannick Sauveur rappelle que Thiriart se définissait comme un « athée en béton, matérialiste (p. 106) ». En distinguant l’Imperium pour le domaine public du Dominium propre aux affaires privées, Thiriart assurait que le respect de la tolérance religieuse se limiterait strictement à la seule vie privée.

On comprend mieux pourquoi le néo-eurasiste russe Alexandre Douguine qu’il rencontra, s’en réclame : tous deux se méfient des idéologies du sang pour s’accorder sur les doctrines du sol. Thiriart proclamait dans Nationalisme et République n° 8 que « la grande Nation Européenne ne pourrait tolérer, un seul instant, un quelconque racisme, une quelconque discrimination entre ses citoyens ».

Jean Thiriart y écrivait encore dans ce même numéro que « le recul, le retrait, l’abandon de l’Afghanistan par l’armée soviétique m’a fait mal ». Un quart de siècle plus tard, ce regret prend une tournure bien particulière avec le retour prochain des Talibans. Il se faisait le chantre de la citoyenneté politique européenne. « Né à Malaga, diplômé à Paris, médecin à Kiev, plus tard bourgmestre à Athènes le seul et même homme jouira de tous les droits politiques à n’importe quel endroit de la République unitaire (n° 8, Nationalisme et République). » Jean Thiriart apparaît donc en Régis Debray de la cause européenne en tant que nation-continent unifiée, centralisée et puissante.

Au revoir et dans quatre semaines !

Georges Feltin-Tracol

Chronique n° 2, « Les grandes figures identitaires européennes », lue le 31 janvier 2017 à Radio-Courtoisie au « Libre-Journal de la Nuit des Européens » de Thomas Ferrier.