Jean d’Ormesson ou la hantise du « temps meurtrier » par Daniel COLOGNE

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit (2013). Jean d’Ormesson (1925 – 2017) s’en est allé presque en même temps que Johnny Hallyday, une veille de Saint-Nicolas. Avait-il encore quelque chose à nous apporter ?

Non, si j’en crois des collègues d’une revue amie qui l’ont mis en ballottage très défavorable face à Michel de Saint-Pierre, cet autre fleuron littéraire de la noblesse. Je ne connais pas bien l’auteur des Nouveaux aristocrates, mais j’ai lu quelques livres de Jean d’Ormesson et me souviens de sa « Chronique du temps qui passe » dans Le Figaro de ma jeunesse.

L’héritier de Plessis-en-Vaudreuil écrit que Sartre « dominait son époque en se trompant sur presque tout ». il a parlé d’Aragon mieux que les communistes et ceux-ci qui en ont convenu. On répète à l’envi qu’il est l’« écrivain du bonheur », mais c’est ignorer le filigrane qui affleure mélancoliquement dans tous ses livres : la hantise du « temps qui passe et de ses ravages meurtriers ». Jean d’Ormesson a transposé dans ses ouvrages de longue haleine les ingrédients de ses éditoriaux journalistiques.

Le temps est la catégorie métaphysique suprême, la seule chose qu’ait peut-être créée Dieu, s’il existe ou s’il n’est pas un autre nom du hasard. Le Big Bang des théoriciens de l’univers en expansion et la « bactérie, notre aïeule » chère aux darwiniens, ne sont aux yeux de Jean d’Ormesson que des événements résultant du « coup de pouce » initial donné par « Dieu ou le hasard ». L’univers en est sorti et Dieu (ou le hasard) « a laissé le temps faire son œuvre tout seul ».

D'Ormesson

Le temps s’est accéléré, « l’histoire a pris le mors aux dents », alors que le petit Jean découvrait les premiers tourments de l’adolescence dans le château ancestral. Celui-ci était « un autre nom du paradis avant le déluge de fer et de feu qui a tout emporté ». Ensuite, les livres, les spectacles et les idées se sont mis à passer « à bride abattue », la techno-science s’est érigée en maîtresse du monde, l’argent « est devenu une espèce de malédiction âprement recherchée ».

Témoin d’un « monde évanoui [qui] avait pris longtemps des allures d’éternité », Jean d’Ormesson nous laisse des livres inclassables où il évoque pêle-mêle son grand-père, la physique quantique, ses joies et ses déceptions amoureuses, d’étonnants extraits de Diderot ou de La Fontaine, ses souvenirs de lecteur qui l’inclinent à la modestie, à rebours des « pompeux » et des « faiseurs » qui narrent dans leurs romans à succès des « histoires inutiles ».

Quand bien même on tiendrait ses œuvres pour des délassements de dilettante croyant que le culture consiste à savoir « presque rien sur presque tout », on y trouvera toujours l’un ou l’autre passage à méditer en profondeur. « Jamais le contraste entre l’aspiration à l’égalité et l’étalement des richesses n’a été si violent. » Ou mieux encore : « Par un formidable paradoxe, au moment où l’homme renonce à se considérer comme un enfant de Dieu pour descendre des primates, des vertébrés, des algues, des bactéries, l’orgueil s’emporte de lui. »

Il faut refermer un livre de Jean d’Ormesson sur ses notes de voyages pour réaliser qu’au contraire d’un cosmopolite snobinard ne s’attardant qu’au patrimoine muséifié des églises, des palais et des tableaux italiens, l’auteur se laisse envahir par l’empathie des artisans, des épiciers et des bedeaux, la nostalgie des bourgades sans trottoirs aux derniers chemins de terre, la fraîcheur des cyprès, des vignes, des pins maritimes et des oliviers.

Daniel Cologne

Jean d’Ormesson, Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit, Robert Laffont, 2013, 264 p., 21 €.