Jalons pour une biographie intellectuelle (entretien avec Daniel Cologne)

Né en 1946, Daniel Cologne fait ses études à l’Université libre de Bruxelles, bastion de la libre-pensée. En 1969, il y obtient la titre d’agrégé de philosophie et lettres. Consacré à L’échec du couple dans le théâtre de l’entre-deux-guerre, son mémoire paraît en tirage limité aux Presses universitaires de Bruxelles. Il est l’auteur des ouvrages suivants : David Scheinert sur les traces de Kafka (Musin, 1973), Éléments pour un nouveau nationalisme (Cercle Culture et Liberté, 1977), Pour en finir avec le fascisme (en collaboration avec Georges Gondinet, Cercle Culture et Liberté, 1977), Julius Evola, René Guénon et le christianisme (Éditions Éric Vatré, 1978), Nouvelle Droite et subversion (recueil d’articles, Cercle métapolitique et Tradition, 1979), La révolution guénonienne (recueil d’articles, Cercle Culture et Liberté, 1981), Cyclologie biblique et Métaphysique de l’Histoire (Pardès, 1982).

Daniel Cologne a aussi participé aux ouvrages collectifs : Cahier de l’Herne René Guénon (1986), Quelle humanité demain ? (numéro spécial de Vers la Tradition, 1991).

Il a enfin collaboré aux revues La Relève (1972), Revue des Postes belges (1972), Revue Générale (1974), Le Huron (1974), La Nation belge (1975), Défense de l’Occident (1975), Horizons européens (1976), Impact (1976), Écrits de Paris (1977), Rivarol (1978), Totalité (1978), Militant (1980), L’Ère Nouvelle (1981), L’Âge d’Or (1982), Vers la Tradition (1982), Le Fil d’Ariane (1984), Orphée (1985), Microcosmos (1986), Le Puits (1993), Nouvelles de Synergies Européennes (2001), Molembecce (2002), L’Arche du Temps (2002) et L’Esprit européen (2002).

Daniel Cologne est rédacteur à Europe Maxima dès sa fondation en 2005.

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Europe Maxima : Depuis plus de trois décennies, vous jouez un grand rôle dans l’affirmation d’une pensée rebelle non-conformiste qui irradie discrètement l’Europe. Cependant, vous restez en retrait. Pourquoi ?

Daniel Cologne : Ce sera sans doute la seule fois où je donnerai l’impression de vous contredire, et je m’en excuse. Je ne pense pas jouer un « grand rôle » et je ne suis pas toujours resté « en retrait ». En 1984 encore, je prononçais une conférence dans un auditoire de la Sorbonne, à l’invitation de Jean-Pierre Laurant. l’accueil des étudiants a été glacial. En prime, je me suis fait « exécuter » par Pierre-André Taguieff. De telles expériences m’ont échaudé. Je progresse lentement dans la solution de mon « équation personnelle ». Je suis un homme de l’ombre. Je n’ai pas une assez forte personnalité pour être en pleine lumière.

E.M. : L’astrologie vous a-t-elle aidé dans la solution de votre équation personnelle ?

D.C. : Certainement. Les statistiques des Michel Gauquelin (1920 -1991) montrent que les fortes personnalités ont plusieurs planètes dans les points cardinaux de l’horoscope, c’est-à-dire au lever, au zénith, au coucher et au nadir. Autour de ces angles, il y a des « zones d’intensité maximale ». Ailleurs, c’est « le ventre mou de l’horoscope ». Nonobstant la transplutonienne dont on vient d’officialiser la découverte, huit planètes sur dix se situent, à l’heure de ma naissance, dans « le ventre mou ». Certes, les statistiques ne donnent qu’un reflet de la Vérité, mais on peut en faire une hypothèse de recherche. Cette méthode devrait plaire aux « libres-penseurs » rationalistes, mais ils font barrage contre les travaux de Gauquelin, car ils ont peur de devoir remettre en question leur conception libertaire-égalitaire de la destinée humaine.

E.M. :  Dans votre bibliographie, on retrouve souvent les noms de Julius Evola (1898 – 1974) et de René Guénon (1886 – 1951). Avez-vous d’autres références intellectuelles ou littéraires, à l’intérieur ou en dehors du monde de la Tradition ?

D.C. : Au sein de la pensée traditionnelle, j’ai été influencé par les livres de Jean Biès, de Jean Phaure, de Georges Vallin, mais j’ai de grosses lacunes, car je connais très mal des auteurs comme Alain Daniélou et Frithjof Schuon. Puisqu’il s’agit de « jalons pour une biographie intellectuelle », j’aimerai évoquer mes débuts. Les dramaturges choisis pour mon mémoire ne sont pas des « progressistes » : Gabriel Marcel, Jean Anouilh, Jean Giraudoux. Mes premiers articles, en 1972, traitent de Nietzsche et de Gobineau. Dès le départ, ma sensibilité de Droite est bien affirmée, sans doute par réaction contre le « libre-examinisme » de l’Université de Bruxelles et le terrorisme intellectuel de la Gauche particulièrement pernicieux dans l’enseignement à Genève. J’y travaille de 1970 à 1976 et je donne ma démission avec soulagement. Toutefois, en 1972, je rencontre David Scheinert (1916 – 1996), un Juif communiste auquel je repense encore souvent aujourd’hui.

E.M. : En quoi David Scheinert vous a-t-il marqué ?

D.C. : Venu de sa Pologne natale à Bruxelles à l’âge de huit ans,  Scheinert devient le plus ardent défenseur de la belgitude littéraire. C’est lui qui m’a inoculé la conviction que les écrivains belges francophones sont une terre littéraire d’une fertilité insoupçonnée. Les écrivains wallons de la collaboration pro-nazie ne faisaient pas exception à la règle. Scheinert reconnaissait leur talent et prédisait leur réhabilitation. Nous étions en 1974. Trente ans plus tard, les éditions Labor (Bruxelles) publient Constant Melve, Pierre Hubermont et Robert Poulet. Scheinert pressentait mes sympathies pour la Droite, ne m’en tenait pas rigueur et m’encourageait à écrire sur eux, à me cantonner dans une critique littéraire spécialisée d’avenir. Souvent, il m’arrive de regretter de n’avoir pas suivi son conseil. Tout en sauvegardant mes aspirations profondes, je me serais moins directement impliqué dans la bataille des idées et je ne me serais pas égaré, comme je l’ai fait de trop nombreuses fois, dans le labyrinthe de l’ésotérisme.

E.M. :  Comment êtes-vous devenu « traditionaliste » ?

D.C. : Le premier « coup de foudre » est la lecture d’Evola : Les hommes au milieu des ruines. Ensuite, je tombe sur un recueil d’essais de Simone de Beauvoir : Faut-il brûler Sade ?, où l’un des textes est consacré à la « pensée de Droite ». La grande sartreuse y traîne Guénon dans la boue et sa mauvaise foi me donne envie de lire La Crise du monde moderne et Le Règne de la Quantité. Je rends donc grâce à Notre-Dame-de-Sartre de m’avoir fait devenir « traditionaliste » ! Mais trêve de plaisanterie. Il faut ajouter l’adjectif « intégral » pour ne pas être assimilé aux pires réactionnaires. Guénon et Evola proposent, au plan philosophique, une démarche analogue à l’opération bien connue des mathématiciens : passer de la dérivée à l’intégrale. Les traditions particulières (métaphysiques, religieuses, mythologiques) dérivent d’une seule Tradition universelle. Pour paraphraser un président de la République française sur le point d’être élu en 1974, Guénon et Evola permettent de ne pas abandonner à la gauche le monopole de l’universalisme.

E.M. : À l’époque, vous définissez-vous déjà comme un « utopiste de Droite » ?

D.C. : Absolument. C’est l’étiquette qui me convient depuis le début. Evola, Guénon et la Tradition ont toujours été, dans mon esprit, porteurs d’une vision idéale de la société réconciliant, d’une part les exigences de justice et de vérité qu’aucun intellectuel n’a le droit d’escamoter, et d’autre part les valeurs d’autorité, d’hiérarchie et de rigueur qui découlent de l’acceptation réaliste des lois de la Nature. Ici s’impose la même remarque que pour l’universalisme. Il ne fallait pas abandonner à la Gauche le monopole de l’Utopie.

E.M. :  Dans les années 1970, vous êtes parmi les premiers à diffuser dans le domaine francophone l’œuvre de Julius Evola. En 1976, avec Georges Gondinet, vous fondez le Cercle Culture et Liberté « Pour une Europe libre et unie » dont vous devenez à la fois le président et le responsable de la section suisse. Quels en sont les objectifs de ce cercle ? Y a-t-il un but métapolitique ?

D.C. : Je ne me souviens pas de ma présidence, mais j’ai animé la section genevoise en organisant des conférences. Le but culturel et métapolitique était d’éviter aux jeunes du N.O.S. (Nouvel Ordre Social, mouvement « nationaliste-révolutionnaire » local) de retomber dans les vieilles ornières : fascisme, racisme, antisémitisme. Il fallait aussi casser l’auréole dont le nazisme pouvait encore se parer aux yeux de certains.

E.M. : Dans le même temps, vous vous intéressez beaucoup à l’Europe de l’Est alors sous le joug soviétique, à l’U.R.S.S. et à ses structures de force. Lors des discussions du Cercle Culture et Liberté, vous évoquez avec passion les « cercles métapolitiques (ou géopolitiques) » de l’Armée rouge. De quoi s’agit-il ? Et pourquoi cet intérêt ?

D.C. : J’ai évoqué ces discussions avec passion parce qu’elles résultaient de rencontres avec des gens qui avaient une forte personnalité (comme Philippe Baillet et Daniel Bättig) ou qui savaient s’entourer de mystère (comme Yves Bataille). C’était des temps forts de ma vie parisienne. Mais en profondeur, je n’ai jamais été attiré par le national-bolchevisme. je l’ai fait croire dans une lettre à Valentin Philibert, qui venait de me virer de son mensuel Impact. Mais il ne s’agissait d’une rodomontade épistolaire, et rien de plus. J’étais sous le coup de la déception et passablement dégoûté par les bourgeois du Monday Club, devant lesquels j’avais prononcé une conférence. Notre Droite n’avait rien à voir avec le national-communisme, mais pas davantage avec le « libéralisme musclé ».

E.M. :  À ce moment-là, qui est alors l’ennemi principal (ou prioritaire) selon vous et le Cercle ? Est-ce le bloc soviétique, l’Occident américanomorphe ou bien la Modernité ?

D.C. : L’ennemi prioritaire était la Modernité, dont l’américanisme et le soviétisme découlaient, par delà leurs apparentes divergences. États-Unis et Union soviétique étaient deux mâchoires d’une même tenaille qui broyait l’Europe. Notre anti-modernisme, qui se limitait à un refus du « règne de la quantité », était indissociable de notre conscience européenne – je dirais même « européiste ».

E.M. : Tant par le titre des revues auxquelles vous avez collaboré que vos réflexions, l’Europe vous inspire. Vous sentez-vous Européen ?

D.C. : Horizons européens m’a offert une de mes premières tribunes et la boucle semble se refermer aujourd’hui avec L’Esprit européen et Europe Maxima. Je me sens Européen lato sensu, dans l’acceptation de la « plus grande Europe », comme disait Gondinet. Mais cet élargissement ne vaut qu’au plan culturel. J’aime la musique russe davantage que le negro spiritual ou les rythmes afro-cubains et afro-brésiliens. Cela ne signifie pas que je prône l’insertion économique et politique de la Russie dans l’Europe. Les questions suivantes vont probablement m’amener à clarifier ce point de vue. Par ailleurs, il va de soi que les cultures extra-européennes méritent le respect, même si certains de leurs produits n’éveillent en nous aucune émotion ou aucune compréhension.

E.M. : Il faut donc faire preuve de tolérance.

D.C. : Oui, mais à condition de ne pas considérer la tolérance comme une vertu. C’est plus exactement une nécessité découlant du fait qu’aujourd’hui, plus aucune race ne peut prétendre offrir une société-modèle, une religion-modèle, un art-modèle, une musique-modèle. J’ai des voisins arabes qui n’aiment pas Jacques Brel et moi je n’apprécie pas spécialement leurs chanteurs préférés. Mais tout comme le savant Johannes Kepler (1571 – 1630) devinait un « grain d’or » caché dans l’astrologie, qu’il pratiquait d’ailleurs, je pense qu’il y a un « grain d’or » dans toutes les poésies du monde. Le particularisme borné affirme : « Tout ce qui est de chez nous a de la valeur ». Il faut tendre plutôt vers la maxime suivante : « Tout ce qui a de la valeur est de chez nous ». Un de vos collaborateurs a écrit cela dans un des derniers numéros de L’Esprit européen.

E.M. : Les racines de l’Europe vous préoccupent-elles déjà au moment de la fondation du Cercle Culture et Liberté et de votre collaboration à Horizons européens ?

D.C. : Bien sûr. C’est alors que je suggère l’expression « l’etymon spirituel européen » empruntée au critique littéraire allemand Léo Spitzer, qui cherche « l’etymon spirituel » des écrivains ou de leurs œuvres. Toutefois, nous formons une nébuleuse où se côtoient des maurrassiens, comme Éric Vatré, des celtisants comme Fabien Régnier et Pierre Lance, des évoliens comme Georges Gondinet et Philippe Baillet, qui nous rejoint en 1977. Dans notre groupe, on trouve des partisans d’une Europe fédérale et des adeptes d’un Empire européen.

E.M. : Vous vivez en Belgique et vous avez vécu en Suisse. Cela explique-t-il votre attirance vers le fédéralisme ?

D.C. : Pas vraiment. Au moment où je quitte la Belgique (1970), le processus vers l’État fédéral ne fait que s’amorcer. Il devient effectif en 1980. Je reviens au pays en 1983 sans avoir assisté de près à sa fédéralisation. Quant à mon choix de la Suisse et de Genève, ce n’est nullement une option pour un système-modèle. Ce choix découle d’une obligation elle-même liée à mon refus du service militaire. La loi belge sur la milice accorde une « dispense morale » à celui qui passe cinq années dans un pays non limitrophe, tout en lui laissant le loisir de rentrer en Belgique autant de fois qu’il le désire.

E.M. : Ce refus du service militaire appelle-t-il de votre part une réflexion d’ordre plus général ?

D.C. : J’en profite en effet pour dire que je considère la conscription obligatoire comme un des sommets de l’ineptie générée par l’égalitarisme moderne. Ce qui était un droit (le droit aux armes) dans la société traditionnelle, un privilège réservé à celui qui a une nature de kshatryia, devient un devoir pour tous dans une modernité qui, ces dernières années, a quelque peu corrigé le tir en la matière. Je suis évidemment pour une armée de métier, un service militaire professionnel. C’est notamment dans la revue Défense de l’Occident, de Maurice Bardèche, que j’ai exposé cet antimilitarisme de Droite.

E.M. : En 1977, vous faites une tentative de renouvellement intellectuel en publiant Éléments pour un nouveau nationalisme. Après avoir dénoncé « le mythe de la troisième voie » et essayé de redéfinir la « Droite » en tant que mouvement traditionaliste révolutionnaire, vous en appelez en un nationalisme de l’avenir, dépassant le cadre étatique national et s’intégrant « dans une Europe organique des nations organiques, [où] être breton ou français, basque ou espagnol, flamand ou belge, jurassien ou suisse ne sont que des manières parmi d’autres d’être européen ». Vous élaborez aussi parallèlement le concept stimulant des « trois patries » (patrie charnelle, patrie historique, patrie idéale). Pouvez-vous revenir sur ce concept essentiel ?

D.C. : La paternité de cette théorie revient à Georges Gondinet. Je l’ai reprise à mon compte dans un article d’Impact en octobre 1976 : « L’Europe, patrie idéale ». Sans faire éclater les patries historiques (France, Belgique, etc.), nous voulions à la fois élever le sentiment d’appartenance et lui donner des racines plus solides que la simple communauté d’histoire. Aujourd’hui, je parlerais de « patrie affective » plutôt que de « patrie charnelle », car elle est affaire d’émotion (nostalgie de l’enfance, retour au coin de terre qui nous a vus naître) tout autant que de sensualité ou d’osmose avec un paysage :

« Du grand soleil d’été qui courbe la Provence

Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche

Quelque chose dans l’air a cette transparence

Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche. »

Mais pour Jean Ferrat, dans cette chanson Ma France, la patrie charnelle et affective se confond avec la patrie historique. Les choses sont donc loin d’être simples. Le « coin de terre », par ailleurs, n’est pas forcément champêtre. Cela peut être le quartier industriel d’une grande ville, avec « la laideur des faubourgs » que la nostalgie doit alors « couvrir de soleil », comme le chante Jacques Brel (Quand on n’a que l’amour). Enfin, pour être complète, cette construction pyramidale des patries multiples doit comporter un quatrième niveau : le sentiment d’appartenance à la Nature lato sensu, la « citoyenneté du monde » au sens cosmique de l’expression. Un de vos collaborateurs a parlé, à juste titre, d’un « cosmo-civisme ».

E.M. : Par rapport à un nationalisme classique encore obnubilé par la ligne bleue des Vosges, la reconquête de l’autre rive du Rhin et la perte des colonies, vos propositions sont à proprement parlées révolutionnaires et déconcertantes. Recevez-vous des réactions ? Des critiques ? Des approbations ?

D.C. : À l’exception d’André Delaporte, un historien qui m’a accueilli dans sa revue Militant et qui essayait de rajeunir le Front national, et de Me Gérard Hupin (décédé en 1978), un avocat belge maurrassien très ouvert qui m’a permis d’écrire dans La Nation belge, j’ai surtout ressenti de l’indifférence, mais somme toute assez peu d’hostilité. Comme journaliste à Rivarol, j’ai couvert un congrès de l’Eurodroite à la Mutualité. Blas Pinar, le dirigeant phalangiste espagnol de l’époque (1978), m’a accordé un entretien. Le F.N. a organisé son congrès à Rueil-Malmaison en 1977. J’étais à deux mètres de Jean-Marie Le Pen lors de la conférence de presse. Je lui ai posé deux ou trois questions embarrassantes qu’il a esquivées assez subtilement et – je le précise – en restant très courtois.

E.M. : À la fin des années 1970, votre essai de renouvellement de la « droite radicale européenne » se voit durablement entravée par l’apparition médiatique de la Nouvelle Droite, suite à une violente campagne de presse estivale. Connaissant depuis longtemps ses travaux, vous en devenez vite le contempteur. Dans Nouvelle Droite et subversion, vous considérez les thèses néo-droitistes comme l’exemple d’un « humanisme agressif » et la manifestation de la Subversion anti-traditionnelle, car elle tient un discours moderniste radical sensiblement différent de ce qu’elle tiendra plus tard dans les années 1990 – 2000. Qu’est-ce qui vous agace chez elle ? Est-ce son nominalisme ? Son scientisme empirique ? Son néo- prométhéisme ? Sa défense exaltée de l’Occident ? Son néo-paganisme ?

D.C. : Ce qui m’agace chez elle, en 1977 – 1978, c’est son anti-christianisme. Je ne puis admettre que l’on jette ainsi à la poubelle de l’Histoire un patrimoine bimillénaire. Toutefois, je reconnais que le christianisme ne méritait pas l’acharnement avec lequel je l’ai défendu. Aujourd’hui, le doute s’est installé dans mon esprit. Ma foi chrétienne s’est progressivement éteinte au spectacle des nouveaux mouvements religieux, de leur version soft, comme le Renouveau charismatique, et de leur version hard (Témoins de Jéhovah, Adventistes, et autres sectes doloristes remplies de haine pour l’Église catholique romain). On entend souvent dire que le christianisme est une secte qui a réussi. A mon avis, c’est inexact. Si le christianisme a réussi au travers de ses Églises (et notamment de l’Église catholique), c’est au contraire parce qu’il a cessé d’être une secte, qu’il s’est ouvert à l’extérieur. Il a assimilé l’intellectualité grecque, la rigueur romaine, le symbolisme cosmique païen.

E.M. : Vous pensez probablement aux fondements cosmiques de la liturgie catholique romaine.

D.C. : Je pense en effet à la fête de Noël qui coïncide avec le solstice d’hiver, aux deux Saint-Jean (24 juin et 27 décembre) sur lesquels Guénon a si bien écrit, à Pâques tombant toujours après la première Pleine Lune suivant l’équinoxe de printemps. Les charismatiques, les pentecôtistes et les petits soldats des sectes haineuses, qui n’ont rien à envier mentalement aux talibans et aux terroristes islamistes, n’ont plus conscience de tout cela. Ils se croient en contact direct avec leur Dieu qui, selon eux, peut faire l’économie des lois naturelles et intervenir directement dans une Histoire dont ils sont les élus. Si j’avais pu deviner l’évolution du christianisme dans le dernier quart du XXe siècle, avec un Jean-Paul II assis entre les deux chaises d’une tradition et d’une modernité toutes deux mal comprises, je ne serais pas entré en conflit avec la Nouvelle Droite pour défendre le christianisme.

E.M. : Il y avait peut-être d’autres thèmes qui vous séparaient d’Alain de Benoist et des siens. Lesquels ?

D.C. : La querelle philosophique « nominalisme contre réalisme » ne m’a jamais passionné. Être systématiquement anti-scientiste, c’est faire le jeu des « hommes de puissance » contre les « hommes de connaissance ». Contrairement aux « traditionalistes » évoliens et guénoniens, la Nouvelle Droite ne rejetait pas la science en bloc, et elle avait raison. Je ne crois pas que la N.D. déployait un occidentalisme exalté. Un portrait de Mishima côtoyait une effigie de Montherlant à l’arrière-scène d’un de ses colloques. Le  prométhéisme ? On parle toujours des douze travaux d’Héraklès, mais jamais du treizième où il délivre le Titan enchaîné au Caucase, le foie rongé par un aigle. Pour paraphraser l’Ecclésiaste, le plus beau livre de la Bible, il y a  peut-être un temps pour Héraklès et un temps pour Prométhée. Jusque dans le néo-paganisme, nous aurions pu nous accorder sur la méfiance grecque envers la démesure et la nécessité d’un équilibre cosmique dont la rupture est « vanité des vanités » et « poursuite du vent ».

E.M. : Comment votre prise de position est-elle accueillie, sachant que d’autres membres du Cercle Culture et Liberté tels que Georges Gondinet, expriment plutôt envers la N.D. une « solidarité  critique » tout en n’adhérant pas à la méthode du « gramscisme de droite » ?

D.C. : Les autres membres de notre nébuleuse formulent également des réserves à l’égard de la Nouvelle Droite. Georges Gondinet, dont vous résumez très bien les positions, ne me fait aucun reproche. Éric Vatré reste maurrassien et fonde les Éditions Vatré uniquement pour publier mon livre de 1978. Philippe Baillet égratigne le G.R.E.C.E. (Groupe de recherches et d’études pour la civilisation européenne) dans une conférence prononcée au Centre Julius-Evola. Jean-François Mayer exécute une valse-hésitation permanente. Finalement, le seul à rallier la N.D. est mon compatriote Robert Steuckers, mais par la suite, il se sépare d’Alain de Benoist.

Quant à nos amis fédéralistes européens de la première heure (Fabien Régnier, Jean-Paul Rebattet, Patrice Faget), ils ont toujours gardé leurs distances par rapport à la N.D. Idem pour Pierre Lance, avec qui je collabore à L’Ère nouvelle en 1981 – 1982, mais qui fréquente déjà l’équipe d’Horizons européens en 1976. Il partage avec elle la conviction que les origines de l’Europe se situent dans une sorte d’âge d’or celtique de la vraie démocratie.

E.M. : Et aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, comment jugez-vous l’évolution de la Nouvelle Droite ?

D.C. : N’étant pas internaute, et personne n’ayant tenu sa promesse de m’envoyer des documents, je me garderai bien de formuler un quelconque jugement sur la Nouvelle Droite d’aujourd’hui. Lorsque j’ai rencontré Steuckers en 2001 pour répondre à son questionnaire de Synergies européennes, j’ai eu l’impression qu’il pataugeait dans la même gadoue qu’il y a trente ans. J’admire ce type pour sa puissance de travail et son immense érudition de germaniste, mais en 2001, sa pensée n’avait pas varié d’un iota par rapport à l’année 1976 de notre premier contact. C’était toujours la même chimère d’un Empire eurasien, au noyau germano-russe nostalgique du pacte Ribbentropp – Molotov, englobant une aire indo-persane retournée au régime des castes, le tout assaisonné des délires de Jean Parvulesco.

E.M. : Restez-vous attaché à l’idée impériale européenne ? N’est-elle qu’un mythe (au sens sorélien du terme) pour les Européens ou bien leur ultime forme de recours (et donc de survie) en ces temps de péril accrus ?

D.C. : Je suis moins attaché qu’autrefois à l’idée impériale européenne. Elle ne peut servir de « mythe mobilisateur » qu’à des nostalgiques de régimes anciens. Une Europe fédérale pyramidale peut carrément se substituer à l’imperium, et non pas lui servir de transition. La vision du monde servirait d’élément unificateur sans qu’il soit nécessaire d’avoir, au sommet de la pyramide, une oligarchie impressionnante ou un « empereur » charismatique.

E.M. : Voyez-vous positivement ou négativement la résurgence des revendications identitaires en Europe occidentale (Écosse, Pays basque, Savoie, Italie du Nord, etc.) ? Est-ce une chance pour l’Europe ?

D.C. : C’est une chance pour l’Europe à condition que ces revendications ne se limitent pas à un frileux repli microcosmique et ne s’accompagnent pas de haine à l’égard des patries historiques.

E.M. : Que vous a inspiré le débat survenu vers 1998 et 2000 sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ? Trouvez-vous légitime qu’on enseigne le corse, le catalan, le breton et d’autres langues vernaculaires dans les écoles ?

D.C. : Je n’ai pas suivi ce débat de très près, mais je suis évidemment favorable à l’enseignement de ces langues, ainsi que des littératures qu’elles véhiculent.

E.M. : Que répondez-vous aux souverainistes quand ils accusent les régionalistes de vouloir jouer Bruxelles contre Paris ? Maints exemples ne montrent-ils pas que la technocratie eurobruxelloise est toute aussi centralisatrice que la bureaucratie parisienne (uniformisation des plaques d’immatriculation, suppression des marchés locaux pittoresques, etc.) ? N’est-ce pas là un risque, pour les régionalismes, de tomber de Charybde en Scylla ?

D.C. : Les souverainistes français ont raison de nous mettre en garde contre la tentation « eurobruxelloise » d’un totalitarisme sournois, tout aussi nocif que le jacobinisme. Nous ne voulons ni d’une Europe technocratique ni d’une France qui « répond toujours au nom de Robespierre », car il va sans dire que, lorsque je cite un extrait d’une chanson de Ferrat, très belle par ailleurs, cela n’implique pas mon adhésion à la totalité du texte.

E.M. : Que pensez-vous de la Francophonie ? Est-elle une alternative aux peuples européens de langue française en cas d’échec définitif de la construction européenne ?

D.C. : Je suis pour une Europe à géométrie variable et, même en cas de succès de la construction européenne, l’espace francophone doit activer son niveau de spécificité et ipso facto les bonnes relations que nous devons avoir avec nos amis francophones d’Amérique et d’Afrique. La patrie linguistique pourrait s’insérer dans la pyramide entre la patrie historique et « une certaine idée de l’Europe » à géométrie variable.

E.M. : Que pensez-vous de la construction européenne réalisée depuis un demi-siècle et  des traités (Rome, Acte unique, Maastricht, Amsterdam, Nice) qui en forment les étapes constitutives ?

D.C. : Cette construction se cantonne au plan économique et aurait dû se faire politiquement bien avant l’élargissement aux pays de l’Est. Elle aurait dû aussi se réaliser métapolitiquement, comme le réclamait dès 1976 Pierre de Villemarest dans une brillante conférence prononcée à Genève, intitulée « Pour une Europe des esprits ».

E.M. : Que vous inspire le rejet du Traité constitutionnel européen  par les Français et les Néerlandais ?

D.C. : Ce Traité m’a semblé une auberge espagnole où chacun trouve ce qu’il apporte. Les Français y ont vu trop de libéralisme, les Néerlandais pas assez. Europe libérale – Europe sociale est un point de détail en regard des choix plus fondamentaux concernant la culture et la vision du monde.

E.M. :  Qu’est-ce que l’Europe pour vous ? S’agit-il d’un espace géographique banal, d’un vaste territoire marchand de libre-échange ou bien d’une vieille et riche civilisation qui se cherche une forme politique ?

D.C. : C’est faire injure à l’Europe que la ravaler au rang d’une zone libre-échangiste. L’Europe est un espace à géométrie variable, condition sine qua non de son rayonnement mondial. Elle est aussi une « vieille dame indigne », oublieuse de son « étymon spirituel ». Ayant perdu le fil de ses origines métapolitiques, elle ne peut chercher sa forme politique que dans une mauvaise direction. Certes, elle a progressé sur le plan de l’équité, elle a accumulé les avancées sociales et les acquis juridiques de la non-discrimination. Mais elle a laissé s’insinuer, dans les trous noirs de l’Aufklärung, comme disait un jour Régis Debray, l’idée monstrueuse d’égalité, qui génère la compétition tous azimuts, et une conception pernicieuse de la liberté : la liberté de faire n’importe quoi se substitue à la liberté pour faire quelque chose. Cette politique libertaire-égalitaire prend racine dans une vision du temps comme succession d’instants semblables, non-déterminés par les conditions cosmiques : première étape de l’errance européenne, avec Colbert expulsant l’astrologie du Collège de France en 1666 et Marie-Thérèse d’Autriche faisant de même dans les universités de l’Empire des Habsbourg en 1756. Avec Henri Bergson (1859 – 1941), une seconde étape est franchie. Le temps devient « création incessante d’imprévisible nouveauté ». N’importe qui peut désormais se croire capable de faire n’importe quoi, à n’importe quel moment et dans n’importe quel endroit. C’est le triomphe du « principe d’indétermination » ou d’« incertitude » qui passe du domaine de la physique (Werner Heisenberg) à celui de la philosophie. Dans le sillage de Bergson, celle-ci devient un temporalisme, non plus déqualifié, mais hyper-qualifié en une parodie de la perspective métaphysique. Georges Vallin a écrit là-dessus, vers 1980, des choses fondamentales (La Perspective métaphysique, Dervy-Livres). Chaque individu se prend pour un dieu autorisé à s’arracher à la sphère cosmique orpheline de ses lois. L’Europe doit faire retour à l’idée de la détermination cosmique et à la recherche subséquente de la « juste inégalité » chère à Aristote, tout en conservant les acquis de l’« État de droit ».

E.M. : Où s’arrête, selon vous, le continent européen ? Aux marches orientales de la Pologne ? À l’Oural ? Au détroit de Béring ? La Turquie est-elle européenne ? A-t-elle vocation à rejoindre l’Union européenne ? Et la Russie ? Est-elle européenne ou bien, comme l’affirme Oswald Spengler, relève-t-elle de la « civilisation des steppes » ?

D.C. : Nous venons de parler de la conception européenne du temps. Il convient maintenant d’évoquer l’espace européen et de préciser la variabilité de sa géométrie. Je le dis d’emblée : ni la Russie ni la Turquie n’ont vocation à rejoindre l’Union européenne. Dans un remarquable article de Vers la Tradition, Jean Biès fait écho à Spengler en distinguant l’esprit de la forêt et le psychisme du désert, ce dernier étant extensible à toutes les grandes étendues planes comme la steppe russe. L’esprit européen, c’est celui de la forêt, où les arbres contraignent l’homme à lever les yeux vers le ciel (regard vertical). Dans les cieux, l’homme européen scrute la réponse à l’énigme de sa destinée : non pas en quête d’un Dieu dont il serait l’élu et avec lequel il aurait orgueilleusement un contact direct (« vanité des vanités » et individualisme exacerbé), mais à la recherche des lois cosmiques qui restreignent sa liberté mais le protègent contre la tentation de la démesure. Les psychismes du désert et de la steppe fixent le regard horizontal de l’homme vers une « limite », certes, car telle est l’étymologie du mot « horizon », mais cette limite ne vaut que dans la mesure où l’on peut le dépasser. Le véritable Européen se pose la question : Pourquoi ?, dans une perspective apollinienne. L’Européen contaminé par le dionysisme se pose la question : Pourquoi pas ?

E.M. : Pourtant, tout à l’heure, vous avez avoué aimer la musique russe.

D.C. : « Plaine, ô ma Plaine » est un morceau dont je me délecte, surtout lorsqu’il est interprété en français par Armand Mestral ou accompagné par les violons d’André Rieu. Mais cette ouverture artistique à l’autre n’a rien à voir avec la construction de l’Europe politique. Elle nous rappelle tout simplement que faire l’Europe implique des relations de respect mutuel avec les grands voisins. C’est pourquoi la Fédération européenne doit englober des sous-fédérations : celle des anciens pays communistes intégrés en 2004, qui doivent servir de relais avec la Russie; celle du pourtour méditerranéen qui doit servir de relais avec les pays musulmans, la Turquie, le monde arabe; celle des pays centrés sur la Mer du Nord, avec une redéfinition du rôle de la Grande-Bretagne. Celle-ci ne doit pas être le cheval de Troie des États-Unis en Europe, mais un relais européen vers les États-Unis. Plusieurs pays doivent jouer des rôles multiples. Outre leur vocation méditerranéenne, l’espagne et le Portugal doivent être des relais vers le continent sud-américain. La France et la Belgique ne peuvent oublier leurs responsabilités historiques en Afrique noire. La France et la Grande-Bretagne sont impliquées dans l’indispensable solution du problème du Moyen-Orient.

Quant à l’Allemagne et l’Autriche, elles sont toutes désignées pour prendre la tête des relations européennes avec Israël, en raison de la concomitance historique des tragédies (nazisme, Shoah) qui précèdent la naissance de l’État hébreu.

E.M. : Intéressons-nous à un cas que vous connaissez bien : la Belgique, ce « miracle permanent » qui existe depuis 175 ans bien que souvent secouée par la crise linguistique. Croyez-vous en sa pérennité ? Pensez-vous son éclatement possible avec l’indépendance de la Flandre et le rattachement de la Wallonie à la France ?

D.C. : La Belgique a été un « miracle » au XIXe siècle : première puissance économique d’Europe continentale, mais surtout jeune nation d’une opulence littéraire et artistique restant partiellement à découvrir. Pourtant, dès cette époque, on commet l’erreur de diviser le pays en deux zones culturelles horizontales. On parle du « génie pictural » de la Flandre et du « génie musical » de la Wallonie. Or le Dinantais Antoine Wiertz et le Nemurois Félicien Rops sont des peintres de la Wallonie la plus au Sud, tandis qu’Edgard Tinel, le maître belge de la musique religieuse, est né dans le pays de Wees, dans la Flandre la plus septentrionale proche de la frontière septentrionale. Je crois en une division verticale de la Belgique, le long de l’Escaut et de la Meuse, ses deux grands fleuves. Il y a, d’un côté, un axe scaldéen, conforme à l’ancien comté de Flandre qui s’étendait d’Arras au Zuiderzee. Il y a, d’autre part, un axe mosan, plus proche de la Rhénanie que de la France, comme le pensait l’abbé Wallez, le premier éditeur du Tintin d’Hergé.

E.M. : Comment l’homme de Tradition que vous êtes considère-t-il la famille royale belge ? Adhérez-vous au principe royal ou         monarchiste ? D’après vous, y a-t-il une différence fondamentale entre ces deux adjectifs ?

D.C. : J’étais très attaché au Roi Baudouin, dont on a voulu faire une grenouille de bénitier, alors qu’il était aussi passionné d’astronomie et de football. Il a su dépasser les séquelles de ses blessures de jeunesse, surmonter sa tristesse naturelle et faire briller, au travers de son inimitable sourire, le soleil caché qu’il portait en lui. Mais il faut dépasser ce romantisme. « Superemento del romanticismo » : ainsi Evola intitule un de ses articles.

L’avenir de la famille royale belge m’importe peu. N’ayons pas de souci pour ses membres. Ils trouveront de quoi se reconvertir si la Belgique « crève », comme le souhaitent les flamingants.

Royauté et monarchie ne sont pas synonymes. En grec, monos veut dire « seul ». La royauté spirituelle peut être exercée par un groupe, un conseil de sages se relayant au pouvoir dans un système giratoire. Aucun prince ni aucune princesse de Belgique ne mérite actuellement de figurer dans un tel collège. Je vais être clair : en tant qu’homme de Tradition, seul Léopold II mérite l’attention dans l’histoire de la dynastie belge.

E.M. : Pouvez-vous préciser pourquoi ?

D.C. : Depuis les ducs de Bourgogne, inspirés par les chevaliers de la Toison d’Or, Bruxelles se construit comme une capitale spirituelle sur un « modèle cosmique » (Guénon). À la base de l’Hôtel de Ville (1444), le portail central se situe à l’intersection de deux séries de sept et douze arcades. Au sommet de la tour, Saint-Michel terrasse le démon (Apocalypse, chapitre XII, verset 7). Dans les douze arcades de gauche, deux lions défendent de chaque côté la cinquième arcade (le Lion est le cinquième signe du Zodiaque). Ces lions rajoutés vers 1850 prouvent qu’il existe une continuité dans la géographie secrète et sacrée du bâtiment. D’ailleurs, peu de temps après le bombardement de la Grand’Place par Louis XIV en 1695, la voilà reconstruite en 1701 selon une structure pentagonale. Au milieu du pâté de cinq maisons en direction du Sud, Charles de Lorraine (1712 – 1780) fait ériger sa statue équestre en 1754. Le cheval galope au zénith vers le Sud-Ouest, en suivant le cycle journalier du Soleil. Léopold II reste fidèle à cette tradition. Les principales réalisations urbanistiques de son règne coïncident avec les points cardinaux de l’horoscope : aménagement du château de Laeken au Nord de la ville  (Nadir, Fond du Ciel), érection du plus grand palais de justice du monde au Sud (Zénith, Milieu du Ciel, puissance et gloire de la Maison des astrologues), édification des Arcades du Cinquantenaire à l’Est (Lever du Soleil, Ascendant, retour triomphal de la lumière après la nuit). Au-dessous de cet Arc de Triomphe galopent le char et les chevaux d’Apollon, vers le Zénith, suivant le mouvement du cycle solaire quotidien. À l’Ouest, sous la pression des milieux catholiques, Léopold II a dû laisser construire la basilique nationale du Sacré-Cœur, mais son projet initial était un Panthéon où auraient été déposées, dans la direction du Soleil couchant, les cendres ou les dépouilles des célébrités du Royaume. En regard d’un tel bâtisseur, le souverain, les princesses et les princes belges d’aujourd’hui apparaissent insignifiants, avec leurs bondieuseries, leurs missions économiques saupoudrées d’hypocrites mondanités, leurs petits problèmes sentimentaux, leurs mesquines affaires familiales, leur snobisme à rebours les menant chez le curé des loubards et, nonobstant toute ma sympathie pour la condition animale, leurs pompeuses inaugurations de dispensaires gratuits pour chiens et chats.

E.M. : Reprenant l’affirmation de Nietzsche que « l’Europe se fera au bord du tombeau », certains cénacles de la « droite radicale » parient que les Européens ne s’uniront que dans l’urgence, face à des menaces mortelles communes. Qu’en pensez-vous ?

D.C. : La refondation de l’Europe implique à mon avis une réflexion à long terme. Rien ne serait préjudiciable qu’un sursaut dans l’urgence. Les cénacles dont vous parlez sont atteints de psychose apocalyptique et peut-être influencés par des livres ultra-pessimistes comme La Convergence des catastrophes de Guillaume Corvus, un ouvrage que j’ai vainement essayé de me faire envoyer. J’aurais aimé le lire et m’en faire une idée plus précise, car s’il faut abandonner l’angoisse eschatologique aux prêcheurs de pacotille, il ne faut pas non plus sous-estimer les menaces et pratiquer la politique de l’autruche.

E.M. : Réaliser l’Europe dans l’urgence implique de la part des Européens, en amont, une perception commune des menaces. Or, par l’affirmation péremptoire des entreprises transnationales et l’accroissement des migrations intercontinentales de peuplement, la mondialisation ne constitue-t-elle pas une menace majeure pour l’identité des peuples européens ?

D.C. : La « menace majeure » me semble d’ordre écologique et concerne l’humanité entière. La mondialisation est un péril si elle veut faire de la planète un champ compétitif où tous les peuples croient avoir vocation au volontarisme. C’est malheureusement la tendance actuelle. Toutefois, une perspective mondialiste, dans le sens de la recherche d’un nouvel équilibre planétaire, doit demeurer l’horizon ultime et permanent d’une Europe à géométrie variable, assumant ses responsabilités historiques vis-à-vis du reste de l’humanité.

E.M. : Certaines tendances de la « droite radicale » considèrent les États-Unis et leur « culture » incarnée par McDonald’s, Hollywood, Coca-Cola et Disneyland-Paris comme dangereux pour l’âme des Européens. Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ou pensez-vous que du fait d’une certaine proximité anthropologique, religieuse, historique et linguistique, les Étatsuniens et les Européens entretiennent des relations agonistiques ?

D.C. : Étatsuniens et Européens sont frères. C’est précisément pour cela que leurs relations traversent des crises graves, malgré la quadruple proximité que vous cernez si bien. Ils fonctionnent comme un couple sado-masochiste où l’amour et la haine se sont séparés que par l’épaisseur d’une lame de rasoir. Le frère est à la fois le plus semblable et le plus différent. Si les éléments constitutifs du melting pot américain sont majoritairement d’origine européenne, il en émerge un type humain (Evola est allé jusqu’à parler d’une « race de l’esprit ») qui n’a plus rien à voir avec « l’esprit européen ». Cette ambiguïté est à la source des tensions euro-américaines, entrecoupées de périodes d’apaisement.

E.M. : Votre remarque sur l’ambiguïté du frère a-t-elle une portée plus générale ?

D.C. : Absolument. Il y a un effet pervers de la fraternité. C’est peut-être parce qu’on l’évoque sans arrêt que le monde est ensanglanté par des conflits sans fin.

Il y a une scène des Misérables de Victor Hugo qui illustre très bien cela. L’insurgé des barricades de 1848 (incarné par Serge Reggiani dans la version filmée la plus connue) tire sur le soldat de la répression, un jeune homme de son âge, « qui pourrait être son  frère ». « Il l’est », dit l’insurgé, juste avant de lui tirer dessus. Pour le grandiloquent et romantique Hugo, l’insurgé tire sur le soldat, bien qu’il soit son frère.

Personnellement, je pense qu’inconsciemment, l’insurgé tire sur le soldat parce qu’il est son frère, tellement semblable (tous deux ont visage humain) que sa différence (il représente l’ordre contre la révolution) en devient scandaleux et insupportable. Faut-il rappeler que le meurtre du frère est à l’origine de nombreuses grandes traditions spirituelles ? Osiris tué par Seth en Égypte, Remus par Romulus à Rome, Abel par Caïn dans la Bible, Balder par Höder chez les anciens Germains.

E.M. : Dans vos écrits des décennies 1970 et 1980, vous n’évoquiez guère les thèmes concomitants de l’immigration et du multiculturalisme. Quel en est votre point de vue ? La présence sur le sol européen de millions d’allogènes favorisera-t-elle le sursaut des Européens ?

D.C. : Nous entrons ici dans la partie la plus délicate de cet entretien. Permettez-moi tout d’abord de ne pas mettre « dans le même sac », si j’ose dire, le multiculturalisme et l’immigration. Un certain multiculturalisme est une nécessité au niveau supérieur de l’échange des savoirs.

E.M. : À ce propos, le « courant traditionnel » suscite d’importantes controverses parce qu’il considère la société multiculturelle comme la préfiguration maladroite et trop moderniste d’un retour à une société organique hiérarchisée de castes. Est-ce votre avis ?

D.C. : Je ne vois pas du tout en quoi la société multiculturelle et multiraciale préfigurerait un retour aux castes. De nombreux éléments allogènes s’intègrent parfaitement, c’est-à-dire qu’ils s’alignent au départ de l’ultra-compétition et s’y débrouillent souvent aussi bien, sinon mieux, que beaucoup d’autochtones.

E.M. : Il faut aussi tenir compte d’un autre débat qui divise aussi nos milieux, celui qui traite de l’islam. Depuis son réveil politique et le triomphe de la révolution islamique en Iran, des « traditionalistes », souvent d’obédience guénonienne, voient en l’islam le meilleur moyen de détruire la société moderne occidentale et de restaurer une société traditionnelle. L’islam est-il vraiment un recours pour les Européens ?

D.C. : Vers la Tradition organise un colloque en 2005 et l’un des intervenants intitule son discours : « La solution musulmane ». Vous avez donc raison de soulever le débat. Je ne partage pas l’avis de ce congressiste. Certes, Guénon s’est fait musulman et repose en terre d’Islam. Mais reconnaître une dette intellectuelle envers Guénon ne postule pas ipso facto une adhésion à l’Islam, encore moins une complicité objective avec les terroristes islamistes. Ceux-ci sont manifestement manipulés. S’ils étaient logiques avec eux-mêmes, avec leur bricolage idéologique, leur puritanisme et leur haine des riches, ils se feraient exploser sur les plateaux télévisés où viennent se pavaner scandaleusement la « Jet Set » et les « V.I.P.». En tuant par dizaine des innocents sans défense, ils discréditent la religion dont ils se réclament. Ils sont en réalité les fossoyeurs de l’islam véritable, tradition dérivée comme les autres traditions, ni plus ni moins éloignée du Centre que tous les autres points de la circonférence.

E.M. : L’immigration est-elle un danger pour l’Europe ?

D.C. : Certainement pas pour les dirigeants de l’Europe actuelle, dont les pseudo-valeurs d’égalitarisme et de compétition fascinent la majorité des immigrés. Ceux-ci ne pensent qu’à « s’intégrer », c’est-à-dire à épouser ces pseudo-valeurs, tout en s’accrochant à leurs coutumes, à leur art de vivre et des signes extérieurs et inoffensifs de leurs origines (comme le voile pour les immigrées musulmanes). Au fil des générations futures, ils suivront le même chemin que les catholiques belges : un chemin de reniement (le vieux parti catholique ou social-chrétien n’ose plus dire son nom et s’appelle désormais le Centre démocrate humaniste). Les musulmans d’Europe vont se diluer dans la Modernité et sa redoutable puissance d’assimilation. Pour nous autres, pionniers d’une refondation de l’Europe sur d’autres bases que la fallacieuse trilogie « Liberté – Égalité – Fraternité », et pour nos descendants et nos héritiers, ces musulmans convertis à la Modernité seront évidemment un obstacle, mais pas davantage que la majorité des Européens. La réforme des mentalités s’annonce longue et difficile. Steuckers a peut-être raison lorsqu’il dit qu’il y a du travail pour cent ans !

E.M. : Certains « traditionalistes » veulent utiliser l’immigration comme levier pour détruire la société moderne. Qu’en pensez-vous ?

D.C. : Il y a un bémol à ma réponse précédente : c’est la présence, dans les grandes villes européennes, d’enclaves « islamistes » où des imams intégristes enseignent la haine de la Modernité. À Bruxelles, par exemple, ces prêcheurs de mépris rassemblent une jeunesse désœuvrée et malléable dans des mosquées de fortune, nichées au cœur des quartiers défavorisés. Ces milieux représentent-ils, soit une occasion pour les « traditionalistes » d’en finir avec la Modernité, soit un péril exploitable par le Droite radicale pour opérer dans l’urgence un sursaut identitaire ? Telle est la double question qu’il faut se poser et j’y réponds doublement par la négative. Je crois en effet que ces enclaves « islamistes » sont de « faux objectifs » destinés à focaliser l’attention, dans un sens ou dans un autre (intérêt pour une force anti-moderne ou crainte d’une menace identitaire). Le Système actuellement au pouvoir déploie une stratégie de « guerre occulte » d’une grande subtilité, dont la finesse échappe toujours à notre famille de pensée, malgré les précieuses indications fournies sur ce sujet par Evola. Tout d’abord, les gouvernants actuels se situent dans la logique du kshatryia rompant l’équilibre cosmique et considérant ipso facto la politique comme « l’art de désigner l’ennemi ». Nous avons tous repris ce slogan à notre compte : « traditionalistes » anti-modernes, Nouvelle Droite anti-« judéo-chrétienne », mouvements identitaires islamophobes, sans réaliser que nous faisons le jeu du Système. Partie intégrante de sa dialectique, l’ennemi désigné par le Système est toujours multiple. Le Système peut ainsi jouer une carte contre l’autre, les Églises ramollies contre les sectes pures et dures, les homosexuels désormais glorifiés contre les pédophiles victimes d’une « nouvelle chasse aux sorcières ». Une fois la logique du Système mise en jour, ni les « traditionalistes » islamophiles ni les mouvements identitaires islamophobes ne doivent se faire la moindre illusion. Si les premiers s’allient aux enclaves islamistes (à l’intérieur) ou aux terroristes (à l’extérieur), le Système aura beau jeu d’englober deux ennemis en un seul et de réagir par une répression foudroyante, au nom des « Lumières » contre l’« obscurantisme ». Si les seconds opèrent un sursaut de type néo-fasciste, le Système criera au retour de la « peste brune », prendra le parti de l’ensemble de la communauté musulmane, en convertira une nouvelle frange à ses pseudo-valeurs et fera mine de rejeter la minorité intégriste en marge de la « civilisation », dans les ténèbres de la « barbarie ». Le seul moyen de lutter contre le Système et de refonder l’Europe est de créer, à la faveur d’une décentralisation des pouvoirs, dans des régions d’avant-garde, dans des mairies reconquises et intelligemment gérées, dans des universités de province, des noyaux de réflexion œuvrant à une lente transformation des esprits. Vouées à l’échec et à la récupération idéologique : telles sont les autres méthodes, soit inspirées par le mal de vivre anti-moderne des apprentis-tueurs-suicide, soit par la nausée xénophobe des « salauds conventionnels », comme les nommait en connaissance de cause le raciste Lovecraft, et qui en sont restés à lever le bras à la manière hitlérienne en  criant : « Une terre, un peuple ! » Robert Poulet écrivait en 1934 : « La révolution est à droite ». Mais cette révolution reste engluée dans les stéréotypes d’avant-guerre, ou si elle croit saisir enfin sa chance dans le « fascisme vert » (ainsi Bernard-Henri Lévy nomme-t-il l’islamisme), après l’écrasement du fascisme « noir » et la décomposition du fascisme « rouge », alors le Système a encore de belles décennies devant lui.

E.M. : Pour l’heure, malgré l’affirmation électorale de partis identitaires ou nationalistes dans certains pays (Front national en France, Vlaams Belang en Belgique, Ligue du Nord en Italie, Union démocratique du Centre – Parti du peuple suisse, etc.), les Européens paraissent apathiques, endormis, léthargiques, bref, inconscients envers les périls qui montent de toutes parts. Ils montrent, en revanche, une très grande sensibilité et une vigilance extrême dès qu’il s’agit de dénoncer « la bête immonde au ventre toujours fécond » et le retour du fascisme. Vous qui avez co-écrit Pour en finir avec le fascisme à une époque où ces forces étaient marginales, comment interprétez-vous ce contraste saisissant ?

D.C. : Sans tomber dans la paranoïa « complotiste », je pense que des manipulateurs d’opinion agissent en coulisses pour faire croire au danger du retour de la « peste brune è et cacher ainsi d’autres périls, comme par exemple le péril environnemental. Cela dit, je maintiens qu’il faut « en finir avec le fascisme » pour pouvoir enfin entreprendre une véritable « révolution conservatrice », expression certes galvaudée, mais je n’en trouve pas de meilleure. Les mouvements identitaires que vous citez ne se sont pas corrigés dans le sens que Gondinet et moi souhaitions dans notre brochure de 1977. Ils ont reconquis une partie du terrain électoral, mais ils sont restés le reflet d’une « inquiétude européenne », selon le diagnostic de José Antonio Primo de Rivera dès les années 1930. Le dirigeant phalangiste espagnol ajoutait : « Sans la pensée, l’action n’est que barbarie ». Les nationalistes d’aujourd’hui n’ont pas médité cette sage parole. Ils demeurent pareils à ce personnage d’une pièce de Drieu La Rochelle (Le Chef) qui s’écriait : « Nous ne savons pas ce qu’il faut faire, mais nous le ferons. » La refondation de l’Europe doit s’opérer dans la clarté d’une même réflexion. Il faut « en finir avec le fascisme » et tous les sursauts qui lui ressemblent, jaillissant des obscurs bas-fonds de l’inconscient collectif.

E.M. : N’est-ce pas là l’évidence que la « droite radicale         européenne » n’a jamais réussi sa « révolution culturelle », qu’elle ne l’a jamais commencée, que ses militants et ses dirigeants se complaisent dans des stéréotypes stériles, datés et inopérants ? Par ailleurs, devant ses lourdeurs psychologiques et l’absence d’une remise en cause globale de sa stratégie et de son discours, avez-vous été tenté de tout laisser tomber et de vaquer à d’autres occupations ? Avez-vous l’intention de publier d’autres ouvrages ou de rééditer les anciens ?

D.C. : J’ai abandonné tout travail d’écriture entre 1993 et 2001, mais pour des raisons strictement personnelles, sans me soucier des errements de la Droite radicale. J’ai fait de la mise en scène dans une troupe théâtrale de personnes âgées. Je me suis intéressé à l’histoire de Bruxelles et de sa périphérie. J’ai ainsi retrouvé la trace d’écrivains oubliés ou méconnus, nés dans les faubourgs de mon enfance. Rééditer mes anciens livres ? Certainement pas. En publier de nouveaux ? Je n’ai actuellement aucun projet en chantier.

E.M. : On a l’impression que vous vous êtes détaché de l’enseignement guénonien. Pour quelle raison ?

D.C. : Guénon reste pour moi un éveilleur incontournable. Evola aussi. Mais tous deux pensent « bloc contre bloc », sans accorder à la modernité le moindre aspect positif et sans tenir compte de cette évidence que les traditions dérivées présentent ipso facto des  dérives… C’est pour dépasser ce dualisme que je prends mes distances par rapport au « traditionalisme intégral ».

E.M. : Restez-vous fidèle à l’antagonisme fondamental spiritualité – puissance que vous avez développé en 1985 dans le Cahier de l’Herne René Guénon ?

D.C. : Oui, car « spiritualité » est étymologiquement proche de « respiration » et la volonté de puissance rend le monde irrespirable. La quête spirituelle est recherche d’harmonie en conformité avec les rythmes cosmiques. Spirituel n’est pas synonyme de sacré ni d’ésotérique. La spiritualité ne se vit pas dans le secret, mais en pleine lumière. Spirituel n’est pas davantage synonyme d’initiatique (l’initiation impliquant une tension) ni de magique (la magie induit la tentation du pouvoir). enfin, spirituel n’est pas synonyme de religieux. Les religions ont confisqué le Ciel de la Tradition Primordiale en y mettant, à la place des lois cosmiques permettant de déchiffrer l’énigme de la destinée, un Dieu « créateur » pouvant faire l’économie de ces lois, intervenir directement dans l’histoire des sociétés et des individus, flatter l’orgueil des « élus » et susciter le mépris pour les « infidèles », bref donner au monde une allure conflictuelle à l’opposé de l’harmonieuse respiration qui est le sceau de la vraie spiritualité. Notons que la franc-maçonnerie « spiritualiste » ne dissipe nullement le malentendu. En effet, son « Grand Architecte de l’Univers » est un créateur analogue au Dieu biblique ou coranique, alors que l’expression doit être plutôt entendue comme le « Grand Architecte qui connaît le plan de l’Univers », c’est-à-dire les modalités de son fonctionnement. Et l’on peut alors employer le pluriel : les « Grands Architectes de l’Univers » (dont les « dieux » païens sont également une interprétation déformante), pour désigner les détenteurs de la Tradition Primordiale.

E.M. : Que représente pour vous, aujourd’hui, la Tradition ?

D.C. : Une lumière qui ne nous parvient plus, au travers de quelques bribes de pensée mythologique, religieuse, métaphysique ou cosmologique, que comme le léger scintillement d’étoiles mortes depuis longtemps. En supposant que le siège de la Tradition Primordiale soit l’Hyperborée (car cela pourrait tout aussi bien être l’Antarctique), il faut rester scientifiquement cohérent et se rendre compte que les Hyperboréens remontent à l’époque pré-glaciaire (les quatre glaciations n’en sont peut-être qu’une seule à l’échelle de l’infinité cosmique), la Terre se met à tourner elliptiquement autour du Soleil, comme elle le fait aujourd’hui. Mais au temps des « Maîtres de l’Antiquité », comme les appelle le  Tao-te-King de Lao Tseu, la révolution terrestre était circulaire dans le plan de l’Équateur. La planète suffoquait sous une température tropicale. Les régions polaires étaient les seules habitables. Il faut imaginer les Hyperboréens bénéficiant de ces superbes données climatiques, mais jouissant aussi des conditions cosmiques exceptionnelles générées par le ralentissement de la rotation terrestre. À l’approche des pôles, le cycle journalier et le cycle annuel tendent à se confondre. « Un jour est comme une année au regard du Seigneur » : parole biblique, « grain d’or » de vérité noyé dans un océan de malentendus.

E.M. : L’Europe est-elle en déclin ? Et si oui, ce déclin est-il irrémédiable ?

D.C. : Pour éviter le déclin de l’Europe, il faut la refonder sur de nouvelles bases :

— un espace à  géométrie variable,

— un  fédéralisme pyramidal,

— une vocation à conduire l’humanité entière vers un nouvel équilibre mondial,

— la volonté de préserver et de consolider les acquis sociaux de la solidarité (valeur devant  se substituer à la fraternité) et les conquêtes juridiques de l’équité (valeur à dissocier de l’absurdité égalitaire),

— la mise en lumière du lien fatal unissant l’égalitarisme et la  compétition, les deux  principaux facteurs de désordre, le troisième étant la  liberté mal comprise,

— la redéfinition de la liberté dans le cadre d’une mûre réflexion sur les  déterminations naturelles de la destinée humaine, et en particulier sur les déterminations cosmiques, ceci impliquant la réhabilitation scientifique et universitaire de l’astrologie,

— l’émergence d’une nouvelle élite intellectuelle capable d’opérer cette  refondation de l’Europe dans la  sérénité et la  clarté, car retomber dans la précipitation inquiète du fascisme ou dans les sursauts irrationnels de l’extrême droite d’après-guerre conduirait cette refondation à n’être que « vanité des vanités » et « poursuite du vent ».

• Propos recueillis par Rodolphe Badinand, le 4 décembre 2005.