Hugo Chavez, le président rebelle par Georges FELTIN-TRACOL

Caracas, 4 février 1992. Commencée la veille, la tentative de coup d’État vient d’échouer. Un homme trapu, au teint foncé, le béret rouge des parachutistes sur la tête, s’avance vers d’autres militaires. Il sait qu’il a provisoirement perdu. Il rêvait de chasser une classe politique pourrie, symbolisée par le président en exercice, Carlos Andrès Perez Rodriguez. Il se rend et va passer de longs mois en prison avant d’être gracié, le 24 février 1994, par Rafael Caldera, le successeur de Perez, destitué en mai 1993 pour malversations.

Décembre 1998. Au terme d’une intense et vibrante campagne électorale, l’ancien putschiste de 1992 est élu président de la République du Venezuela avec plus de 56 % des suffrages. Six ans après le coup d’État manqué, le rebelle devient un homme d’État. Son nom ? Hugo Chavez.

Cette élection suscite à l’époque les sarcasmes médiatiques de la « Nouvelle Classe » occidentale. Elle dénigre la victoire de l’ancien lieutenant-colonel accusé de tenir un discours « démagogique », « populiste » et « révolutionnaire ». Elle ne se prive pas de comparer le nouveau président  aux infréquentables d’alors : le Libyen Kadhafi ou l’Irakien Saddam Hussein (mais pas à Slobodan Milosevic qui n’est pas   encore promu « grand monstre de l’humanité »). Elle stigmatise aussi la supposée absence de programme économique réaliste (entendez par là le refus de Chavez d’obéir aux injonctions du F.M.I. et de la Banque Mondiale), son inexpérience politique (pensez-donc, un non-politicien qui ose briguer la présidence, quel culot !), l’hétérogénéité de ses appuis.

L’Occident s’inquiète de l’apparition soudaine d’un nouveau Mossadegh. Il craint que le Venezuela institutionnalise sa rébellion contre les diktats du mondialisme, qu’il s’érige en exemple de libération nationale, populaire et non-libérale, pour l’Amérique latine d’abord, pour les peuples de l’ancien Tiers-monde ensuite.

Une révolution pacifique et institutionnelle profonde

Que désire donc l’ancien rebelle devenu chef d’État ? Digne héritier de la belle tradition du populisme sud-américain, Chavez défend l’indépendance nationale, la souveraineté populaire et la justice sociale. Devenu président, Hugo Chavez a les moyens de ses ambitions. Grande puissance de l’Amérique hispanique au même rang que le Mexique et le Chili, le Venezuela exploite l’or noir depuis une cinquantaine d’années. Ce membre de l’O.P.E.P. aurait pu devenir la Prusse de l’Amérique latine s’il n’y avait pas eu la proximité des États-Unis, l’existence d’une bourgeoisie « compradora » américanisée et la présence d’une classe politique voleuse, spécialisée dans le détournement de la manne pétrolière. Il en a résulté, pour le Venezuela, une histoire constitutionnelle confuse et mouvementée.

Depuis son indépendance acquise en 1810 contre l’Espagne, le pays a déjà connu quatre républiques. De 1958 et la fin du régime militaire à 1998, la vie politique, rythmée par l’élection présidentielle, se polarise autour d’un système bipartite délétère incarné par la social-démocratie de l’Action démocratique et la démocratie-chrétienne du C.O.P.E.I. (Comité d’organisation politique des élections indépendantes). Au cours de cette longue période, du fait de la non-réélection immédiate du président sortant, la pratique du spoil system systématique renforce la partitocratie et déstabilise le Venezuela. Il ruine le développement du service public et politise l’administration. Celle-ci croule sous une corruption endémique, conséquence logique des retombées financières du pétrole. Cependant, si le prix du baril permet l’enrichissement d’une oligarchie de canailles et de leurs copains, les coquins politicards, le peuple, lui, ne bénéficie que des miettes. Longtemps, la croissance économique et le clientélisme généralisé du « Parti unique social-démocrate-chrétien » anesthésient les Vénézuéliens. Or, au début de la décennie 1990, devant l’accroissement des problèmes économiques causés par la chute des cours pétroliers et le ralentissement de la croissance, alors que la corruption se fait plus que jamais pesante, l’exaspération s’amplifie, gagne toutes les couches sociales, puis se transforme en un mécontentement populaire général.

Dans le même temps, une nouvelle génération d’officiers accède aux responsabilités du commandement. Souvent issus des classes moyennes ou de la paysannerie (l’armée étant souvent en Amérique latine la seule institution qui privilégie la mobilité sociale), ces jeunes officiers, parmi lesquels Hugo Chavez, sont scandalisé par la faillite morale et  l’incompétence politicienne. Bien décidés à rétablir les vertus civiques, Chavez et ses compagnons fondent une organisation secrète : le M.R.B. 2000 (Mouvement révolutionnaire bolivarien 2000) qu’il place sous l’auguste patronage du Libertador Simon Bolivar (1783-1830). Ils tentent ensuite un coup d’État, les 3 et 4 février 1992. Leur échec stimule paradoxalement l’essor d’un esprit public nouveau parmi la population.  Celle-ci trouve dans le lieutenant-colonel Chavez, dont la devise pourrait être :   «  Patrie, Peuple, Honnêteté », d’abord son héros, puis son héraut.

Le combat contre la corruption s’inscrit dans une véritable révolution politique, intellectuelle et morale. Fondateur du Mouvement pour la Ve République, Chavez organise autour de son parti une vaste entente électorale qui regroupe des partis de la droite nationaliste anti-américaine, des centristes réformateurs, des catholiques progressistes, des communistes, et diverses tendances de l’extrême gauche (anarcho-syndicaliste, castriste, guévariste, maoïste, trotskyste): le Pôle patriotique.

Grâce à cette alliance hétéroclite, Chavez remporte l’élection présidentielle. En 1999, après avoir réuni une Assemblée constituante, il fait changer par référendum la constitution. La République bolivarienne du Venezuela est née. L’innovation majeure réside dans l’introduction à tous les niveaux électifs du recall. Cette mesure de démocratie directe s’applique pour la première fois le 15 août 2004 quand 4 991 483 citoyens (58,25 %) s’opposent à la révocation du président. C’est la septième victoire électorale successive de Chavez.

Ce nouveau succès clôt une longue crise politique. En effet, dès 1998, une minorité s’oppose à l’action de Chavez. Pourquoi ? Parce qu’il met la rente pétrolière au service du peuple. Dès juin 1999, avec le concours de l’armée, il lance un vaste programme de grands travaux et déclare la guerre au chômage (le Venezuela comptant plus de 20% de sans-emplois). Il fait aussi construire des routes, des écoles, des hôpitaux, des logements sociaux, créer 400 000 emplois et aider les enfants des rues. Le F.M.I. exprime immédiatement son mécontentement, mais Chavez s’en moque car, « ici, dit-il, on privilégie le social plutôt que l’économie désincarnée ». Afin d’abattre la popularité du nouveau président, l’opposition anti-chaviste n’hésite pas à saboter l’économie. Au premier trimestre 2003, le P.I.B. chute de 47 %. Pire, le 11 avril 2002, l’opposition fomente un coup d’État. Pendant quarante-huit heures, le président du Fedecamaras (le syndicat patronal), Pedro Carmona, dirige un gouvernement provisoire avec le soutien du C.T.V. (Confédération des travailleurs du Venezuela), le syndicat ouvrier, de l’ambassade des États-Unis et de l’Espagne ! Le putsch aurait réussi sans la vive réaction du peuple et de l’armée qui exigent le retour du président légitime. Touchés mais pas éliminés, les anti-chavistes, soutenus par le puissant groupe médiatique Cisneros qui contrôle plusieurs chaînes de télévision, lancent ensuite une grève qui paralyse P.D.V.S.A. (Petroleos de Venezuela), la compagnie pétrolière nationale, entre décembre 2002 et février 2003. Cette grève anti-chaviste se solde encore une fois par un échec retentissant de l’opposition ! Devant la reprise en main de la P.D.V.S.A. et le licenciement de 15 000 salariés grévistes, la presse internationale dénonce avec vigueur la soi-disant militarisation de la fonction publique vénézuélienne.

Renaissance de l’idée bolivarienne ?

Depuis qu’Hugo Chavez est devenu chef de l’État vénézuélien, la ploutocratie yankee s’inquiète pour l’avenir de son arrière-cour américaine. Si des conservateurs anticommunistes le considèrent comme un nouveau Castro au motif qu’en échange du pétrole, Cuba envoie des médecins et des ingénieurs, tous les politicards étasuniens, grassement payés, entre autres, par les trusts pétroliers, craignent qu’il fasse école et arrive à terme à libérer le sous-continent de la lourde tutelle de Washington. Bien que plus mesuré sur ce terrain, realpolitik oblige, Chavez ne se contente pas de redresser le Venezuela. En vrai bolivarien, il dispose d’un véritable projet géopolitique pour sa patrie et pour ses frères ibéro-américains, même si son soutien envers les révolutionnaires colombiens, les Amérindiens d’Équateur et les identitaires boliviens n’est bien souvent que verbal. On oublie qu’en 1819, sous l’impulsion de Bolivar, la Colombie et le Venezuela formèrent la république de Grande Colombie. Ils furent rejoints par le Panama, en 1821, et par l’Équateur en 1822. À la même époque, Bolivar était le président du Pérou (1823 – 1827) et de la Bolivie (1825-1828). Cette union continentale ne survit pas à Bolivar qui en était le président-fondateur. La rivalité économique des bourgeoisies locales fit exploser cet ensemble politique.

Délaissant la fantomatique Communauté andine (C.A.N.), le Venezuela a adhéré dernièrement au « Mercosur » en tant que membre associé. Créé en 1991, le Mercosur (Marché commun du Cône Sud) regroupe l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, la Bolivie et le Chili ayant le statut de membre associé. L’Amérique du Sud commence timidement à s’affranchir du joug américain puisque l’existence d’un tel marché commun marque le refus du projet U.S. de zone de libre-échange des Amériques voulu en 1992 par George Bush père. La Maison Blanche fait tout pour freiner le processus d’intégration régionale en jouant sur les querelles frontalières (le Chili contre l’Argentine, le Chili contre la Bolivie, la Colombie contre le Venezuela). Chavez, le Brésilien Lula et l’Argentin Kirchener estiment avec raison que la seule alternative crédible serait, à moyen terme, la transformation du Mercosur en un marché commun ibéro-américain, inspiré du modèle de l’Union européenne. Certains vont plus loin et esquissent un vaste ensemble géopolitique auto-centré, libéré de l’emprise des firmes multinationales. En ce début de XXIe siècle, l’Amérique du Sud ne s’est jamais trouvée dans une conjoncture aussi favorable. Ce serait la réalisation du rêve bolivarien : la reconstitution d’une Grande Colombie continentale.

La montée en puissance du Mercosur et la grande détermination d’Hugo Chavez parviendront-elles à converger vers un but commun ? Pour l’avenir de tout l’hémisphère occidental et de toutes les identités populaires menacées par la Mégamachine planétaire libéral-mondialiste, il faut l’espérer. En tout cas, la rébellion de tous ceux qui disent « non » au monde sinistre que nous préparent les marchés a désormais un visage : celui d’Hugo Chavez, le président rebelle.

Georges Feltin- Tracol

Première version parue dans Roquefavour, n° 12, août 1999, et revue depuis.