Hervé Juvin entre deux rives par Georges FELTIN-TRACOL

Chef d’entreprise en déplacements fréquents d’un continent à un autre, le Breton Hervé Juvin est aussi un essayiste réputé déjà auteur chez Gallimard dans la prestigieuse collection « Le Débat » de plusieurs titres, tels Le Renversement du monde (2010), La Grande Séparation (2013) ou Le Gouvernement du désir (2016). En 2015, Le Mur de l’Ouest n’est pas tombé paraissait aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Au printemps dernier, les Éditions du Rocher ont publié son nouvel essai, France, le moment politique.

À en croire le bandeau présent sur la couverture, il s’agirait d’un manifeste écologique et social. C’est en tout cas le livre le plus politique de Hervé Juvin. On peut s’étonner qu’un véritable programme de candidat à l’Élysée sorte un an après les échéances cruciales de 2017. Certes, Charles Sapin dans Le Figaro (du 4 septembre 2018), puis Le Point (du 6 septembre 2018) évoquèrent l’hypothèse que Hervé Juvin pourrait prendre la tête de la liste du Rassemblement national aux élections européennes de mai 2019, lui qui conseillait Marine Le Pen au cours de la campagne présidentielle. Cet engagement courageux s’expliquerait-il par ce sombre constat : « Tout conduit la France à être administré par un manager américain. Tout la pousse à être géré par un comptable allemand (p. 186) » ?

Écologie nationale-conservatrice

Si France, le moment politique mérite d’être lu et médité pour ces suggestions incisives, il faut toutefois mentionner les contradictions qu’on y trouve et qui démontrent que la « transition » intellectuelle de l’auteur se poursuit toujours en parallèle à son transfert du Monde, de L’Expansion et des Enjeux – Les Échos au bimensuel Éléments pour une chronique géopolitique. Qu’il contribue à la revue-phare de la nouvelle culture européenne n’est pas anodin quand on sait que le « magazine des idées » soutient une idée certaine de la décroissance tout en faisant les yeux doux aux conservateurs les plus buissonnants. Hervé Juvin prône une vraie révolution écologique. C’est l’aspect le plus novateur et le plus remarquable du livre. Face aux désordres mondialistes dévastateurs, il défend « une reterritorialisation des activités, une réduction du commerce international, auxquels les vrais prix des transports doivent être appliqués, et une préférence fiscalement encouragée pour le produire local, recruter local, investir local, consommer local (p. 202) ».

Hervé Juvin insiste sur l’importance de l’écologie. « La vie dépend davantage du cycle de l’eau, du soleil, de la vie végétale et animale que d’aucun procédé de l’industrie et du commerce ! (p. 24) » Comme Nicolas Hulot et Daniel Cohn-Bendit, mais plus conséquent qu’eux, il affirme que « le moment politique est écologique. Parce que seuls l’État et la Nation peuvent affronter la crise des ressources vitales qui vient (p. 14) ». Favorable aux circuits courts de production et de consommation, l’auteur rappelle l’action déterminante de l’État dans ce domaine vital. Dubitatif envers la privatisation, effective, différée ou à venir, de l’eau, de l’électricité, du gaz, de la téléphonie, de la SNCF, de Pôle Emploi et de la Poste, il tient un discours étatiste étonnant ou plus exactement néo-régalien. En effet, « le régalien est de retour, à mesure que la vérité éclate; l’eau, le climat, l’alimentation, la santé, comme l’école, l’énergie ou les transports, ne peuvent être abandonnés au marché, et livrés à la dictature du rendement maximal (p. 176) ».

L’intervention étatique (ou régalienne) dans l’écologie n’est toutefois pertinente que si l’État conserve sa pleine souveraineté. « Le combat pour la souveraineté nationale, c’est le combat pour la diversité des sociétés humaines, des cultures et des civilisations, et c’est le combat pour la diversité des êtres vivants ! (p. 20) »« La France […] avec la Chine qui s’y engage, avec les peuples du monde qui veulent vivre, doit inventer la nouvelle civilisation, la civilisation écologique (p. 14). » Qu’entend-il par « civilisation écologique » ? Tout simplement « que nous en avons fini avec une religion de la croissance qui a ce résultat; chaque année, nous consommons en huit mois ce que les systèmes vivants peuvent renouveler; ensuite, nous détruisons notre capital vivant (p. 15) ». L’efficacité de l’État écologique n’est possible qu’avec le retour impératif des frontières. C’est fondamental ! « Le combat pour les frontières, c’est le combat pour une société écologique, qui respecte chaque identité, chaque modèle social, chaque organisation économique (p. 21). » Hervé Juvin préfère relever des frontières extérieures réelles à la multiplication des barrières quotidiennes. Il est évident que « pour la majorité, la suppression des frontières nationales, qui définissaient pour les citoyens un chez nous ouvert, partagé, en confiance, signifie que des milliers, des millions de frontières et de péages se dressent à chaque déplacement, à chaque entrée d’immeuble, à chaque porte de bureau, de sorte que la frontière qui devait n’être plus nulle part est partout, de sorte que le monde ouvert de l’utopie libérale est hérissé de frontières matérielles ou virtuelles qui séparent ceux qui y étaient unis, qui font disparaître ces espaces communs qu’il devait étendre (p. 151) ».

Sa vision écologique répond aux enjeux de puissance géopolitique. Comme Jean-Luc Mélenchon, Hervé Juvin déplore l’inexploitation quasi-criminelle du domaine océanique français, le deuxième au monde après celui des États-Unis. « Notre stratégie de défense et de sécurité est aussi une stratégie ultra-marine qui se joue sur et sous les mers (p. 29). » Il veut faire de « la France bleue […] un axe central de la renaissance nationale (p. 28) ». Or, pour appliquer un début de commencement, il faudrait au moins développer une marine nationale digne de ce nom avec le lancement de trois à quatre porte-avions, ce qui a un coût indéniable pour les finances hexagonales.

Juvin

Certes, Hervé Juvin risque de passer pour un « éco-tartuffe » puisqu’il juge que « le choix du nucléaire a été déterminant dans l’indépendance de la France : il sera confirmé. Il s’agit d’accélérer le passage aux technologies de production et de stockage d’énergie décarbonée, de la pile à combustible et du moteur à hydrogène, du solaire et du biométhane, de la maîtrise de la fusion nucléaire, ou de la réalisation d’immeubles autonomes en énergie (p. 44) ». Son implication écologique n’en est pas moins sincère. Il considère avec raison que « le renouveau de notre puissance, de notre indépendance et de notre compétitivité agricole et industrielle passe par une exigence, celle de l’excellence environnementale. Cette excellence définit un nouveau modèle économique (p. 33) ». Il prend soin de préciser que « notre modèle économique doit être celui du triomphe de la vie et du territoire; énergie décarbonée, villes intelligentes, circuits courts, fournisseurs locaux, initiatives locales, relocalisation et financement de proximité… Et aussi éco fiscalité, éco efficience, et pénalisation des actes portant sciemment atteinte à l’environnement et à la vie (p. 24) ». S’agirait-il d’une condamnation implicite de l’avortement ? Mieux encore, « nationale, écologique, collaborative, territoriale, et plus encore, modeste; voilà l’économie française qui vient, la seule qui réponde à la révolution des ressources, du travail et de la vie (p. 183) ».

Nouvel État stratège

Non seulement écologique, la révolution selon Hervé Juvin renverse la fâcheuse primauté accordée à l’économie qui devrait être subordonnée au au spirituel, au culturel, au politique et au social. Opposé à l’hégémonie étatsunienne et à ses oukases grotesques, l’auteur rêve d’affranchir la France du monopole planétaire du dollar en favorisant l’or, l’euro, le yuan chinois, ainsi que les crypto-monnaies comme le bitcoin ou l’Étherum. Ce chantre vibrant des PME envisage une sortie du salariat et désire « rapprocher les Français des entreprises, dans une nouvelle alliance territoriale basée sur la proximité, la communauté de destin et la solidarité des communs ! (p. 195) ». Il regrette que ses compatriotes ne soient plus aussi nombreux à détenir des actions d’entreprises. En revanche, il semble complètement ignorer les expériences de cogestion, d’intéressement et de participation des employés et des cadres à la bonne marche de leurs entreprises. Ces expériences coopératives rendraient pourtant plus difficiles l’acquisition par des firmes étrangères de fleurons industriels hexagonaux. Ces mesures contribueraient à la « démondialisation ».

Sans employer l’expression, Hervé Juvin défend l’État stratège. On en est très loin ! Résultat, « si l’État ne contrôle pas les opérations en capital qui touchent les terres, les brevets et la propriété des entreprises, l’épargne et l’emploi des Français, le capital gouvernera l’État. […] Si l’État ne se sépare pas de la banque, de la finance et du capital, il ne sera pas que le mercenaire des intérêts privés en charge de l’exploitation de la France (pp. 185 – 186) ». Contre la colonisation marchande de l’Hexagone, l’auteur propose une seconde laïcité, l’affranchissement « du nouveau catéchisme de l’économie, qui s’emploie à soumettre les démocraties et à réduire la France à un maillon de la division internationale du travail en assurant la toute-puissance du capital privé (pp. 184 – 185) ». « Depuis la révolution financière des années 1980, [l’économie capitaliste libérale] devient exclusive, au point que la liberté économique est la plus grande menace qui pèse sur la liberté politique (p. 173) ».

Cela ne l’empêche pas de condamner le protectionnisme « obtus (p. 189) » et d’agir en faveur du « retour à une stratégie publique de la compétitivité des échanges et des secteurs vitaux (p. 189) ». C’est ici qu’on relève les contradictions les plus flagrantes. Hervé Juvin appartient au courant national-libéral fortement influencé par l’économiste Joseph Schumpeter. « Pour que l’économie française renaisse, il faut engager une politique de nationalisme libéral (p. 218). » Or, il estime que « l’individualisme libéral est une escroquerie intellectuelle et son maintien envers et contre tout est une menace contre la Nation, d’abord, la démocratie, ensuite (p. 257) ». Il assure même que « le libéralisme de l’individu de droit fait de chacun son propre créateur. Il déchaîne le désir infini pour réduire l’individu à son appétit de consommateur (p. 274) ». Ces fortes critiques ne l’empêchent pas d’écrire que « le libéralisme politique accomplit la vocation des peuples à approfondir leur être singulier et à conduire leur destin unique (p. 274) ». Ne connaît-il pas les écrits de Jean-Claude Michéa sur les méfaits symbiotiques des libéralismes politique et économique ? Ne sait-il pas que « le libéralisme conduit les peuples à la ruine (Arthur Moeller van den Bruck, Le Troisième Reich, Sorlot, 1981, p. 116) » ? Les libéralismes politique, économique et de l’« individu de droit » ne diffèrent pas en nature, mais seulement de degré ! Hervé Juvin serait un libéral très particulier, un libéral anti-libéral ! Plus que dans Éléments, c’est au Carrefour de l’Horloge que Hervé Juvin devrait intervenir.

Il déplore bien sûr l’avènement « de l’individu mondialisé. Il accomplit le libéralisme de l’individu, en réduisant chacune, chacun, à un ensemble de droits. […] Et voilà la société de marché, où rien ne compte qui ne se compte pas ! (p. 61) ». Or, ne soutient-il pas plus loin que « l’organisation d’une démocratie de marché suppose que le consommateur puisse voter avec ses achats, donc qu’il puisse s’organiser, qu’il puisse avoir accès à l’information, qu’il puisse faire connaître son opinion, notamment sur les réseaux, qu’il dispose de recours pour faire valoir ses droits et, le cas échéant, obtenir réparation (p. 164) » ? Auparavant, il avait imposé au lecteur que « la mondialisation ne se discute pas. Elle est (p. 112) ». Il critique bien sûr « les traités commerciaux, devenus les instruments de la souveraineté du capital, réinventent la colonisation, sans la colonisation, au nom du seul universalisme moderne, celui de la liquidation du réel pour son équivalent monétaire (pp. 59 – 60) » ? Il conteste le primat du tout-économique et déclare que « le moment politique que vit la France, c’est le moment où la France doit préférer son unité interne et son identité à son économie (p. 68) » ? La conséquence logique ultime peut être l’autarcie

Hervé Juvin prend plutôt exemple sur les « peuples indigènes, attachés à leur terre, à leurs traditions, respectueux des autres peuples comme ils sont respectueux d’eux-mêmes. C’est le modèle des puissances de la terre (p. 62) ». Mais c’est son credo ! « Il n’y a pas à choisir entre intérêt national et économie de marché. Une économie nationale de marché, voilà la formule de l’avenir ! (p. 191) ». Il veut par exemple généraliser le système de retraite par points, mais se tait sur la nécessité d’une politique audacieuse de relance de la natalité. « La liberté des femmes d’avoir ou non des enfants est primordiale (p. 46) », y compris pour mettre en péril l’avenir des peuples albo-européens ?

Encore d’autres contradictions !

Dans la même veine, l’auteur abuse de sophismes politiquement corrects. On peut lire que « la France ne transigera pas sur la liberté des femmes et des hommes à disposer de leur corps, à décider de leur fécondité, sur les droits des minorités (p. 81) ». Ou bien : « La libération de la femme de la sujétion dans laquelle elles sont trop souvent tenues, par des régimes patriarcaux ou par l’obscurantisme religieux, parfois favorisé par des entreprises qui voient dans la croissance démographique la fabrique de clients futurs… (pp. 46 – 47) ». Caroline De Haas, Marlène Schiappa, Caroline Fourest, sortez immédiatement de ce corps ! Et si ces « entreprises » non nommées ne seraient que les monothéismes chrétiens – catholique et sectaires évangéliques – et musulman ? Volontiers déférant envers la vulgate théocratique des droits de l’homme, Hervé Juvin aimerait une « déclaration de droits des sociétés humaines, des droits collectifs qui complètent et rendent effectifs les droits individuels (p. 168) » ! N’est-ce pas contradictoire ? N’est-ce pas une adhésion minimale à l’universalisme ? Hervé Juvin reconnaît que « le seul véritable universalisme […] est celui du patriotisme, des singularités nationales, et de la liberté politique. [… C’] est celui de la différence qui constitue et de la séparation qui préserve (pp. 124 – 125) ». On aurait parlé naguère de l’« universalisme de l’incarnation (Henry de Lesquen) »…

Il soutient heureusement les libertés d’expression et d’opinion bien malmenées sous la pression constante de quelques influentes institutions auto-proclamées minoritaires. « S’il est une société de la censure, de la délation et de l’inquisition, c’est la société de la religion immigrationniste et de la figure sainte du migrant qui l’a instauré en France (p. 57). » Il s’inquiète des manigances d’un régime qui réprime contre ses propres citoyens autochtones au nom des impératifs mortifères du métissage et de l’indifférenciation totale à rebours des faits, car « le moment politique est le moment national ! Et c’est le moment où la renaissance française appelle toutes les identités à concourir en elle ! (p. 53) ». Comment y parvenir si la France ne bouleverse pas sa république une et indivisible ? Il formule le souhait que « la France n’imposera pas les droits de l’homme et l’idéologie LGBT au reste du monde. Qu’elle donne l’exemple du respect des droits des femmes et des minorités sur son sol, et la liberté des Français sera le plus efficace soutien de son influence (p. 115) ». La réalité le contredit. Pis, il communie avec la doxa républicaine officielle quand il écrit : « Est français qui reconnaît que la loi de la République est la seule loi qui s’applique sur le territoire, et que cette loi unique et commune est la condition de la liberté de toutes et de tous (p. 81). » Quel galimatias quand on sait qu’à Nouméa s’appliquent des « lois de pays » !

Hervé Juvin garde tout son attachement au « modèle […] de l’État-nation républicain, le modèle où la Nation, la France, notre patrie, nous libère des origines, des croyances, des sujétions ethniques ou religieuses, dans un espace public qui est le bien commun de tous les Français (p. 62). » Pourtant, il maintenait plus haut que « Bretons, Alsaciens, Aveyronnais, Basques, et d’autant plus français que basques, aveyronnais, alsaciens ou bretons. Nous ne sommes pas en France, nous sommes de France. Notre citoyenneté signifie à la fois que nous sommes maîtres de notre destin, et que nous entendons laisser toute liberté à d’autres de poursuivre leur propre destin (p. 50) ». L’auteur a de la IIIe République une vision naïve et idyllique qui a construit un peuple français à partir d’un ethnocide scolaire amplifié par le génocide paysan fomenté entre 1914 et 1918. L’assimilation peut être mortelle.

Euroscepticisme assumé

Outre un dénigrement facile de la nation ukrainienne que Hervé Juvin estime inexistante et d’inévitables coquilles – le mot « Libye » est à trois reprises écrit « Lybie (pp. 94, 96 et 114) » -, il cite l’écrivain « Igor Prilepine (p. 102) » alors qu’il s’agit de Zakhar Prilepine… À l’instar d’Éric Zemmour, Hervé Juvin voit dans l’État d’Israël « l’une des expressions les plus actuelles de ce qu’est un État-nation (p. 99) ». Cette approbation d’Israël revient régulièrement dans ses essais. Il ose ajouter qu’« un État qui assoit sa politique sur la négation du droit à l’existence d’Israël se rend illégitime (p. 99) ». Israël, un exemple d’État-nation ? Hervé Juvin oublierait-il les fractures profondes qui fragmentent la société israélienne, entre Ashkénazes et Sépharades, entre LGBT+++ de Tel-Aviv et Haridim ultra-orthodoxes de Jérusalem, entre laïques et religieux, entre Sabra et Falasha (juifs éthiopiens), nouveaux arrivants d’origine occidentale et russophones, etc. ? Il aurait pu mettre en exergue un cas stato-national très politiquement incorrect : la République populaire démocratique de Corée dans laquelle coïncident le peuple, la langue, le territoire (même divisé) et une indéniable volonté de puissance. Le summum arrive cependant avec son éloge vibrant du criminel de guerre britannique Winston Churchill, co-responsable avec Staline, Roosevelt et Truman de l’expulsion massive de millions d’Allemands installés depuis le Moyen Âge en Europe centrale et orientale ! Comme quoi, la réémigration est possible quand les dirigeants le veulent !

En matière européenne, Hervé Juvin affiche un certain pragmatisme. « Penser la France contre l’Europe annonce un suicide volontaire (p. 221). » Fort Bien ! Il revient sur une donnée indéniable et fort occultée par les médiats : « Les États-Unis sont aujourd’hui la première cause de guerre dans le monde (p. 96). » Assez péremptoire, l’auteur pense que « l’Europe n’est pas une Nation. Elle ne le sera pas (p. 231) ». Il n’a pas lu Testament d’un Européen de Jean de Brem et se perd dans les méandres polysémiques du mot « nation ». Il exempte par conséquent les Européens de tout sentiment patriotique supérieur. « Les résistants se sont battus pour la France, pas pour l’Europe (p. 231). » Il se trompe. Dans De Gaulle. Le rebelle (1890 – 1944), Jean Lacouture rapporte une conversation pendant la guerre entre De Gaulle et André Philip : « Mon général, sitôt la guerre gagnée, je me séparerai de vous. Vous vous battez pour restaurer la grandeur nationale. Moi, pour bâtir une Europe socialiste et démocratique… » Résistant de la première heure, Henri Frenay militait lui aussi pour l’unité européenne après 1945.

Hervé Juvin juge en revanche vital que « définir les frontières extérieures de l’Europe, c’est la base de tout projet d’union pertinent (p. 229) ». Sans pour autant se référer aux plans Fouchet de 1961 – 1962 qui auraient enchâssé les souverainetés nationales dans une structure confédérale minimale. Cet ancien proche des réseaux de Raymond Barre ne suit pas (ou plus ?) les enseignements du maître de ce dernier, François Perroux. Alors pourquoi cet ambitieux livre programmatique ? Ne risque-t-il pas de sombrer dans la doucâtre cuisine politicienne ? On pourrait le croire. Pourtant, force est de constater que, depuis quelques semaines, Marine Le Pen et d’autres responsables du Rassemblement national n’hésitent plus à reprendre certains arguments avancés par l’auteur, en particulier ceux qui traitent de l’écologie. Hervé Juvin serait-il en passe de devenir le premier des conseillers de la « Princesse » ?

 

Georges Feltin-Tracol

Hervé Juvin, France, le moment politique. Pour que la France vive !, Éditions du Rocher, 2018, 285 p., 16,90 €.