Francis Jammes. Un art poétique de la simplicité par Daniel COLOGNE

Prière pour aller au paradis avec les ânes : tel est sans doute le texte le plus connu de ce poète converti au catholicisme en 1905 sous l’influence de Paul Claudel. Un titre comme Géorgiques chrétiennes contribue à faire de Francis Jammes (Tournay, 1868 – Hasparren, 1938) une sorte de Virgile revisité par la douceur évangélique et la simplicité des Fioretti franciscains.

Francis_Jammes_en_1917

Mais certains poèmes, pas toujours antérieurs à la conversion, dévoilent un itinéraire spirituel complexe, oscillant entre un animisme qui prête vie aux objets, une série d’interrogations formulées à la frontière de la transmigration des âmes, et une conception de Dieu se manifestant par l’intercession du monde sidéral.

La « petite paysanne » qui lit l’almanach « peut contempler les beaux signes des cieux », et une fois tournée la page où est dessinée la constellation de la Balance, avec ses deux plateaux,

« elle se dit qu’au ciel comme à l’épicerie on pèse le café, le sel et les consciences ».

L’art poétique de Francis Jammes se déploie dans le lyrisme intime d’une salle à manger dont l’« armoire à peine luisante », le « coucou en bois et le « vieux buffet » ont entendu les voix ancestrales.

« À ces souvenirs l’armoire est fidèle.

On a tort de croire qu’elle ne sait que se taire

Car je cause avec elle.

[…] Il est venu chez moi bien des hommes et des femmes

qui n’ont pas cru à ces petites âmes.

Et je souris que l’on me pense seul vivant

quand un visiteur me dit en entrant :

Comment allez-vous, Monsieur Jammes ? »

D’un grand-père ayant vécu à la Guadeloupe et d’un oncle qui a voyagé aux Indes, Jammes recueille des témoignages qui lui inspirent ce très beau poème exotique :

« Ô Père de mon Père, tu était là, devant

mon âme qui n’était pas née, et sous le vent

les avisos glissaient dans la nuit coloniale. »

Mais cette âme était peut-être animée d’une vie antérieure, dans la « triste guitare » dont « un nègre jouait », ou dans une aile de l’embarcation chargée de surveiller les côtes.

À moins qu’elle se soit élevée, sous la forme d’un animal ailé, dans les airs tropicaux, par-desus l’océan qui « était comme des bouquets en tulle ».

« Était-elle le mouvement d’une tête d’oiseau

caché lors au fond des plantations

ou le vol d’un insecte lourd dans la maison ? »

Parfois agité par le rêve mallarméen du départ, Francis Jammes évoque ses ancêtres dont il aimerait voir les îles et qui fumaient des cigares dont les

« points rouges

s’allumaient comme ces oiseaux aux nids de mousse

dont parlent certains poètes de grand talent ».

Daniel Cologne