Europe et dynastie, un même destin ? par Maximilien MALIROIS

On peut s’étonner du thème central de la présente livraison de L’Esprit européen. En ce XXIe siècle débutant, n’est-ce pas surprenant – et désuet – de s’interroger sur l’avenir de l’idée dynastique en Europe ? Qu’on se rassure, si nous avons sollicité et interrogé des partisans de cette conception du pouvoir, il ne s’agit nullement de traiter, avec la moindre nostalgie, de la royauté, de la monarchie et de l’Empire quand bien même la notion de dynastie englobe ces trois principes. La transmission de l’autorité au sein d’une famille est une constante historique qui n’a pas disparu de nos jours puisque on la retrouve en maintes circonstances. Le président des États-Unis, George W. Bush, n’est-il pas le fils d’un ancien président étatsunien ? L’ancien président français, Valéry Giscard d’Estaing, n’a-t-il pas laissé à son fils Louis la circonscription auvergnate dont il fut le député pendant près de cinquante ans et qu’il tenait lui-même de son grand-père ? Il n’est par ailleurs pas rare d’observer que l’enfant remplace, le moment venu, un parent au poste de maire. Et ne parlons pas du monde de l’entreprise où ce genre de transmission est fréquent.

L’avenir de l’idée dynastique en Europe est un sujet inactuel, intempestif aurait dit Nietzsche. On tend à croire qu’elle se résume désormais à la une des magazines de la presse à sensations qui traque avidement les fastes et les frasques de célébrités couronnées. Nonobstant, et sa surexploitation médiatique est un signe qui ne trompe pas, l’idée dynastique intrigue encore et toujours le public. Pour quelle raison ?

Royalistes et monarchistes se font fort d’expliquer cet attrait en avançant que le cadre dynastique représente la stabilité, incarne ce qui est immuable et assume la permanence dans une époque riche en fébrilités diverses, avide d’accélération et d’instantanéité. En opposition à l’esprit du temps, ces valeurs dynastiques gageraient le maintien des traditions, coutumes et habitudes, leur donnant finalement un air conservateur quelque peu suranné. L’argument est valable, mais pas déterminant, car il ne résiste pas à l’examen sur la longue durée. Terre dynastique par excellence, la Grande-Bretagne n’est pas restée à l’écart des transformations politiques, économiques, sociales, culturelles, morales et sociétales. L’historien remarque que les dynasties initient parfois ces bouleversements, les accompagnent souvent, les précédent quelquefois. Pour se maintenir, une dynastie ne doit-elle pas s’immerger dans son temps et essayer de déceler les possibles écueils à sa pérennité ? Contrairement donc à ce que pensent royalistes et monarchistes, la dynastie est loin d’être un socle immaculé, intangible aux soubresauts de l’histoire.

La dynastie est une idée qui a connu sa période de gloire dans le passé, qui est pour l’instant mise à l’écart, mais qui pourrait dans un avenir plus ou moins lointain redevenir actuelle. Loin du strass et des paillettes, des palais et des princesses, si l’idée dynastique concerne les Européens convaincus, c’est parce qu’elle recouvre et implique deux concepts marquants de l’européanité.

Le premier est politique. Pendant des siècles, les souverainetés européennes ont été avant tout dynastiques. Elles ont pour une large part bâti les habitudes politiques du Vieux Continent. Tandis que leur héritière putative, la souveraineté nationale, s’étiole et que les instances illégitimes d’une structure eurocratique sans âme, ni vitalité, confisquent la souveraineté populaire pour le plus grand profit des multinationales (l’autorisation des cultures d’O.G.M. en est un exemple probant), s’intéresser au principe dynastique sert à la réflexion sur le renouveau souverain de l’Europe afin de lui permettre de s’assurer d’une réelle et indiscutable légitimité. Si la légitimité dynastique dépend de la tradition historique alors que les légitimités modernes relèvent de la rationalité juridique ou du fait charismatique, la légitimité européenne sort de cette classification weberienne, car, en raison des nombreux défis qui assaillent l’Europe et du prisme technique contemporain, elle doit s’appuyer pleinement sur la responsabilité et la compétence de chaque Européen. Dédaignée par la technocratie, méprisée par des médias imposteurs et menteurs, bafouée par une oligarchie financière mondialisée, oubliée par une classe politicienne défaillante, la participation civique n’en demeure pas moins le fondement de la légitimité et donc de la souveraineté.

Le second est anthropologique. Étudier une dynastie signifie en effet analyser les structures familiales. Or, à chaque élargissement (et celui du 1er mai 2004 n’y a pas échappé), les journalistes commentent l’événement en employant la métaphore de la « famille européenne ». Il est évident que les peuples d’Europe forment depuis longtemps une famille qui s’approprie un territoire, ce qui en fait précisément une dynastie. Comme dans une famille, malgré d’indéniables ressemblances, les membres ne sont jamais identiques. Pareille à une famille, l’invention de l’Europe fait appel à la fois à un choix volontariste (les conjoints sont rarement de la même famille) et à la nature (les enfants ne choisissent pas leurs parents). Les peuples européens utilisent cette combinaison de volontarisme et de naturalisme, conservent leur diversité tout en étant liés les uns aux autres par la langue, la géographie, l’histoire, la culture, la religion, les mentalités. On a rarement cette vision en tête quand on parle de dynastie et/ou d’Europe. Le royaliste français de gauche et chevènementiste Bertrand Renouvin l’avait-il à l’esprit quand il souligne dans son éditorial « Refonder l’Europe » que « l’histoire millénaire de l’Europe, qui a créé un lien indissoluble entre l’histoire politique et l’histoire de l’esprit, conduit à affirmer qu’il n’y a pas d’identité européenne sans reconnaissance de toutes ses nations » (in Royaliste, 28 avril – 11 mai 2003) ?

L’identité européenne ne se conçoit pas comme une identité française en plus grande, c’est-à-dire une identité construite à partir d’une volonté politique, seule génératrice d’une langue et d’une histoire communes. Mais elle ne peut pas non plus se concevoir comme une identité artificielle et fictive construite sur des postulats marchands et multiculturalistes. L’identité européenne repose en priorité sur l’apparentement de nos différents peuples. Les Portugais, les Gallois, les Lapons, les Russes, les Valaques, les Wallons, les Sorabes, les Bavarois… sont les rejetons d’une famille nommée l’Europe. Querelleurs par le passé, les enfants ont mûri. Ils savent que le vivre-ensemble s’avère nécessaire sans pour autant renier leurs spécificités, parce qu’il importe de relever collectivement de mêmes défis géopolitiques, économiques et démographiques. Les Européens forment une grande famille, certes, mais leur sursaut ne commencera vraiment que quand ils entreprendront enfin l’organisation réelle du continent européen : notre maison commune.

Maximilien Malirois

• Paru dans L’Esprit européen, n° 12, été 2004.