Erdogan à la conquête du Maghreb par Matteo BERNABEI

Le Premier ministre turc attaque verbalement Israël et est accueilli en héros par les Égyptiens à son arrivée au Caire.

Après avoir échoué dans ses tentatives de dégager le monde arabe à l’Est de Suez de toute influence saoudienne ou iranienne, la Turquie jette son dévolu sur l’Afrique du Nord.

Apparemment, les paroles fortes prononcées début septembre par le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan ont entraîné l’effet espéré : pour accueillir le chef du gouvernement d’Ankara à son arrivée au Caire, il y avait une foule hurlante de joie, qui voulait souhaiter la bienvenue à celui qu’elle surnomme « le sauveur de l’islam » et même l’« envoyé d’Allah ». Ces deux surnoms, Erdogan veut continuer à les mériter, du moins aux yeux de la population égyptienne : il a encore fulminé contre Israël, l’ancien allié inconditionnel de son pays, apparemment devenu le nouvel ennemi juré de la Turquie. D’après ce que rapporte le quotidien Today’s Zaman, Erdogan, dans son premier discours tenu aux citoyens du plus peuplé des pays d’Afrique du Nord, a déclaré avec force que, compte tenu de l’assassinat de neuf civils turcs par Tsahal (lors de la fameuse opération humanitaire pour soulager Gaza bloquée) et, plus récemment, de cinq gardes-frontière égyptiens, « Israël continue à affaiblir sa propre légitimité », parce que cet État se comporte comme un « enfant gâté ». Le Premier ministre turc a ensuite défini comme « nul » le rapport Palmer des Nations Unies qui défend le point de vue israélien sur l’embargo infligé à la ville palestinienne et a répété que la Turquie « ne reconnaissait pas le blocus imposé à la Bande de Gaza ». Ensuite, explicitant son point de vue quant au prochain vote à l’O.N.U. pour sanctionner l’adhésion de la Palestine, il a déclaré : « Nos frères palestiniens doivent avoir leur État et leur drapeau doit pouvoir être déployé devant le siège des Nations Unies ». Après avoir plaidé ouvertement en faveur de la naissance d’un État palestinien et invité la Ligue arabe à soutenir une telle initiative, Erdogan s’est adressé directement aux chefs de gouvernement des pays arabes en les invitant à donner des suites concrètes aux demandes et aux aspirations de leurs propres populations. « Sans retard, il faut adopter des réformes politiques et sociales qui iront dans le sens des requêtes légitimes en matière de justice, de sécurité et de démocratie », a ajouté Erdogan, définissant du même coup « notre époque comme celle qui, dans une bonne partie du monde arabe secouée par des révoltes populaires, constitue un véritable moment où s’écrit l’histoire ».

Quand on a entendu ces paroles du numéro un d’Ankara, on a l’impression que la Turquie, après avoir échoué dans ses tentatives d’arracher le Machrek et la Péninsule Arabique à la double influence de l’Iran et de l’Arabie Saoudite, cherche à jouer un rôle de premier plan dans les pays musulmans du Maghreb, tout en exploitant la vague des révoltes populaires, qui ont renversé plusieurs gouvernements dans la région. Le Premier ministre turc devra toutefois affronter en Égypte les Frères Musulmans qui ont déjà, à plusieurs reprises, fait comprendre à l’actuel gouvernance militaire égyptienne qu’ils n’étaient pas disposés à accepter le rôle marginal qu’on leur a laissé jusqu’ici dans la vie politique et administrative de l’Égypte.

Erdogan, dans un des nombreux entretiens qu’il a accordés durant son séjour au Caire, n’a pas manqué d’aborder le thème épineux de la crise syrienne, tirant ainsi la sonnette d’alarme : il est en effet possible que se déclenche, dans ce pays arabe voisin de la Turquie, « une véritable guerre civile », du moins si le gouvernement syrien ne met pas fin « à la répression violente des manifestations en faveur de la démocratie ».

« Je crains que tout cela ne finisse par une guerre civile entre alaouites et sunnites », a affirmé Erdogan lors d’un entretien accordé au quotidien égyptien Al Shorouk. Ensuite : « Nous ne voyons pas beaucoup d’issues potentielles à cette crise tant que le président continuera à garder dans son entourage ceux qui soutiennent la politique répressive exercée contre le peuple syrien ». Ces paroles démontrent qu’Ankara a définitivement abandonné Damas pour poursuivre ses nouveaux objectifs.

La Turquie qui, pendant quelques mois a émis de véritables signaux discordants sur l’échiquier diplomatique proche- et moyen-oriental, est bel et bien redevenue la tête de pont de l’O.T.A.N. au Proche-Orient, une tête de pont qui, de surcroît, vise à consolider ses propres positions en Afrique du Nord, tout en cherchant à prendre le contrôle de la dérive islamiste que craignent tant Israël et les États-Unis.

Les actions diplomatiques d’Ankara se déroulent en marge d’un récent message du nouveau leader d’Al-Qaïda, Ayman al Zawahiri, diffusé à l’occasion des débats suscités par le dixième anniversaire des événements du 11 septembre 2001. Le successeur d’Oussama Ben Laden a effectivement fait l’éloge dudit « printemps arabe », en le définissant comme une voie pour faire advenir le « véritable islam » et ainsi accélérer la défaite des États-Unis et du gouvernement laïque d’Assad en Syrie. Est-ce un hasard? L’histoire, en général, nous enseigne que de tels hasards n’existent pas.

Matteo Bernabei

• Article d’abord paru dans Rinascita, Rome, le 14 septembre 2011, puis mis en ligne sur Euro-Synergies, le 1er octobre 2011.