En un combat plus que douteux par Claude BOURRINET

Sarkozy, en janvier 2010, dans son style narcissique et papelard qui le caractérise, déclara, paraît-il : « Vous connaissez bien Carla et Nicolas, vous ne connaissez pas Martin et Martine ». Martine Aubry traduisit : « Martin et Martine, c’est une légende dans le Nord, Martin et Martine sont des géants d’Arras et Martin est un musulman qui s’appelle Hakim et qui doit se marier avec Martine »…

Le mari de la candidate aux primaires socialistes, serait islamiste. Du moins, c’est la rumeur. Il est vrai qu’en 1993, il a défendu, en avocat dont il fait profession, deux musulmanes qui refusaient d’enlever leur voile, après avoir fait d’ailleurs la même chose pour un israélite qui refusait d’ôter sa kippa. Il n’en faut pas plus pour ceux qui réduisent les idées comme ils couperaient les têtes.

Jean-Louis Brochen fait son métier : il défend des personnes. Qui le lui reprochera ? Il en est même qui plaident pour des pédophiles. Cela peut déplaire, mais c’est ce qu’on appelle l’État de droit. Cette liberté, de pouvoir défendre les causes les plus discutables, mais aussi les plus légitimes, remonte aux sources des sociétés civilisées. Le théâtre grec est un grandiose tribunal, où sont jugés les héros. Rome a fait de la plaidoirie un art suprême. Je me souviens même que les juges qui décidèrent du sort de Fouquet tinrent tête au roi absolu, Louis XIV, et refusèrent de condamner à mort l’ancien financier. Cet espace libre où sont débattus les enjeux cruciaux de la société, ce qui est permis, ce qui est interdit, ce qui est admissible humainement, ce moment où chacun peut s’exprimer, parfois avec plus de latitude que dans l’agora politicien, puisque des règles d’écoute et de respect sont rigoureusement suivies, ne peuvent être remis en cause sans abattre l’édifice même de toute société digne de ce nom. Et s’il arrive, comme c’est le cas bien trop souvent avec les ennemis véritables du système, que la justice soit bafouée par ceux-là mêmes qui sont censés l’illustrer, parce que notre institution judiciaire est loin d’être indépendante du pouvoir politique, ce sont les juges alors qui sont à blâmer, non le principe.

L’attaque contre Jean-Louis Brochen ne s’arrête pas à ce répugnant amalgame, qui fait d’un défenseur un partisan.

Entendons-nous : le mari de Martine Aubry est sans conteste un adversaire politique, partisan acharné du droit-de-l’hommisme, dont on connaît les dégâts. On se sent obligé par la même occasion de préciser ce qui, normalement, dans toute société saine, devrait tomber sous le sens. Et c’est déjà un signe qu’on soit contraint à ces sortes de corrections, pour ceux qui voient de trop près, et prennent un point pour l’ensemble de la figure. Je ne parle pas de repentir, bien entendu. Mais enfin, on peut combattre l’instrumentalisation que font certaines puissances des droits de l’homme sans tomber dans l’excès inverse, qui serait la négation de tout… droit de l’homme ! En l’occurrence, la symétrie, ici, ne vaut rien. On ira même plus loin : il n’est pas obligatoire qu’un accusé adhère à ces mêmes droits pour obtenir la permission de le défendre. Dans les procès de canonisation, il y avait un défenseur, qu’on appelait l’avocat du diable. Il semble pour le moins affligeant de désigner à l’opprobre un homme dont c’est le métier et la profession de défendre des causes, même les plus critiquables. Pourquoi voudrait-on qu’il adhérât aux idées de ses clients ? Cela passe le sens.

Et quand bien même !

On voit bien la manœuvre de Sarkozy qui, décidément, puise inlassablement son inspiration dans la vie américaine. On sait que le leitmotiv des « néocons » yankees, outre qu’Obama serait bolchevik, qu’il est aussi musulman. Bien sûr, on ne voit aucun inconvénient à ce que le président des U.S.A. se déhanche et frappe des mains comme une otarie dans des sauteries évangélistes, comme on n’entend pas trop de hurlement d’indignation quand la plupart des membres de notre État portent kippa aux bouffes annuelles du C.R.I.F. ! En revanche, quand on évoque l’islam, on sort le révolver. Il  ne viendrait pas à l’esprit de ces animaux pavlovisés que cela ne regarde que la conscience individuelle, d’être chrétien, libre penseur, mahométan ou bouddhiste ou israélite. Voudrait-on importer les mœurs d’outre-Atlantique ?

Il est certain que l’anti-islamiste, manipulé hypocritement (hypocritement, car l’islamisme est instrumentalisé par exemple en Syrie, peut-être en Égypte) par les atlantistes et les sionistes pour renforcer le camp du « Bien » (le nouvel ordre… mondialiste, mercantile, totalitaire) et, subsidiairement, Israël, est une arme idéologique pour faire taire tout individu qui refuse que son cerveau soit autre chose qu’un champ de betteraves. Depuis quand, en France, interdit-on à une personne de croire ce qu’elle veut ? Serait-on obligé d’être chrétien, libre-penseur, et, quand la chance a voulu qu’on naisse juif, israélite ? Veut-on instaurer, en plus de l’ordre moral, un ordre théologique ? Je ne suis pas musulman, mais je me battrai pour que chacun, dans notre pays, ait le droit, s’il le veut, de l’être. Mon ennemi, c’est le fric cosmopolite, qui déracine plus efficacement mon pays que les croyances des uns et des autres. Franc signifie « libre ». Je ne veux pas d’un Big Brother qui aille fouiller dans les cœurs et les esprits. Le « choc des civilisations » est un concept pour grenouille décérébrée. Ce n’est certes pas toujours facile de vivre entre gens différents, mais cette capacité est le propre des peuples forts. Les peuples faibles se réfugient derrière les déclamations hystériques, propres aux ignorants et aux fanatiques.

Claude Bourrinet

• D’abord mis en ligne sur le site Vox N.-R., le 12 juillet 2011.