Les hauteurs béantes de l’école par Claude BOURRINET

Il m’arrive d’écouter ce que colportent les médias, non que j’aie dans l’idée d’être informé correctement, mais il est toujours intéressant pour un dissident de prendre connaissance de la propagande exsudée par le système, pour peu qu’on maintienne une distance hygiénique et qu’on possède les clés permettant de décoder certains messages. Pour celui qui ne se contente pas d’avaler sa bouillie quotidienne sans broncher, l’information, ou la déformation, si l’on veut plus de précision dans le sens, offre plusieurs strates de significations. Tels mots, apparemment dotés d’un signifié univoque, de façon biaisée connotent des associations idéologiques beaucoup plus insidieuses, et stratégiquement participent d’une vaste économie rhétorique destinée à promouvoir certaines thèses, ou, plus directement, d’instaurer dans le champ du bavardage médiasphérique, un rapport de force définitif.

Les études qui ont toute l’apparence de la scientificité donnent à des discours dont l’innocente partialité est parfois stupéfiante un semblant de poids et de sérieux qui en grugent beaucoup. Les soi-disant débats qu’on nous assène depuis maintenant plusieurs décennies sur l’école et ses problèmes en sont des illustrations probantes, quoique assez stupéfiantes, si l’on y réfléchit bien, les doses de poison ingérées par le pauvre Mammouth ayant été assez importantes pour le terrasser définitivement. Ce qui aurait d’ailleurs permis de clore définitivement toute dispute, parce qu’un cadavre n’a plus de problèmes… si n’avait été, on se demande pourquoi, une sourde résistance du terrain, perverse et suspecte, atterrante si l’on veut bien se rappeler la sensibilité gauchère de l’ensemble de corps enseignant. D’aucuns les accuseraient presque de défendre des intérêts de classe inavouables, tant leur comportement va à l’encontre d’un projet on ne peut plus généreux, puisqu’il vise à régler tous les problèmes de violence, d’inégalité, d’injustice que la société a encore de mauvais goût de générer (restant sourde aux messages bienveillants, aux pulsions fraternitaires de nos élites et de leurs ouailles).

À propos d’injustice, justement, l’O.C.D.E., dont on ne saurait soupçonner l’intégrité morale, et l’objectivité de ses enquêtes, sinon l’honnêteté scientifique de ses analyses, lesquels visent à voir plus clair afin de construire un meilleur monde… marchand (le meilleur des mondes possibles), vient de publier un sondage montrant que ce sont les élèves français qui sont les plus sensibles au sentiment d’injustice. Cette souffrance devant l’échec, les mauvaises notes ou les retenues, voire les réprimandes, doit sans doute expliquer (peut-être justifier, pour certains) la dextérité avec laquelle quelques jeunes têtes blondes (plus ou moins) manient le couteau, de cuisine ou non. Comme disait Sartre, un révolté a toujours raison. Tant pis pour les maîtres, qui ont le malheur de ne pas se situer du côté des opprimés.

Il faut dire qu’un de nos meilleurs usurpateurs en matière de pédagogie avait déjà évoqué la guerre civile pour s’en prendre à un enseignement trop autoritaire, directif, quasi-papiste ! Ouvriers, paysans, Indiens du Chiapas, immigrés, élèves, même combat ! À quand le cocktail Molotov ou la Kalachnikov ?

Il est vain de vouloir discuter des chiffres dont les présupposés, l’objet délimité tendancieusement dont ils prétendent être le reflet (quel intérêt de comparer des pays complètement dissemblables sur d’innombrables points, comme la Finlande, la France, le Japon ?), et exploités de façon éhontée par des médias et des spécialistes complices n’ont d’objectif que d’écraser l’infâme. L’enfer étant pavé de bons sentiments, il est clair maintenant, sauf pour les crétins des syndicats d’instituteurs ou d’éducateurs, les hystériques des associations de parents d’élèves, animées d’ailleurs par des enseignants, ou bien les cyniques qui voient dans l’inculture généralisée l’équation enfin trouvée d’une société libérale avancée (vers quoi ?), que l’« improbable » accointance entre libertaires et libéraux trouve une légitimité dans la préparation d’un type humain, celui de l’avenir, dont nous voyons déjà les prémisses parmi les consommateurs apathiques, poreux au prêchi-prêcha, pulsionnels, ignorants, incultes, peu désireux d’en savoir plus, d’outrepasser les limites autres que celles des vitesses autorisées, des lignes de cocaïne et des portails des parcs d’attraction.

Nous avons, il faut le dire pour ceux qui luttent encore avec la passion des amateurs de beauté, de culture humaniste et de vérité, que le combat est désespéré. Non point qu’il faille abandonner la lutte ! Ne serait-ce que l’honneur suffirait à être encore le dernier, en face de la barbarie s’élargissant comme une lèpre. Mais certains combats gagnent à être plus lucidement menés, si l’on veut avoir quelque chance de le gagner un jour. Car la résistance sur la ligne Maginot que constitue l’École républicaine, aussi cher à notre cœur son souvenir se présente-t-il à nous, qui en sommes issus, est une bataille perdue d’avance.

Les destructeurs de cette belle tradition d’ailleurs n’ont pas tout à fait tort. Que disent-ils ? Que, massivement, la société a opté pour les habitudes beaucoup plus souples, pour un accès plus facile à des sources de connaissances certes plus superficielles, mais qui ont l’avantage d’élargir le champ de conscience à la planète, et de fédérer en un immense magma les affects autour de thèmes universellement reconnus, comme la compassion, les droits de l’homme, des animaux, de la nature etc., voire la simple défense du consommateur; que l’individu actuel, atome d’une société de l’avoir, poursuit une stratégie de réussite, de satisfaction, le plus souvent sensorielle, dont la portée sociale et collective est subordonnée à son égocentrisme, y compris quand il compatit avec son prochain dans les grands messes télévisées, comme le Téléthon; que les « Grands récits » ont disparu au profit des petites historiettes de chacun ou des « people »; que cet individu, bien campé sur des certitudes médiocres, à la hauteur de ses préoccupations matérialistes et vulgaires, se moque éperdument de l’épopée historique des ancêtres, et que les seuls frissons qui lui parcourent le corps se produisent face à des jeux vidéo, des films pour ados ou des matchs, qui en modulent la représentation fantasmatique et les mauvais rêves; que, de toute façon, l’essentiel est qu’il se prépare au travail en entreprise, argument suprême pour Monsieur Prudhomme; qu’enfin cet être engoncé dans la gaine émotionnelle et nerveuse, souffre de plus en plus difficilement toute idée de sacrifice, d’austérité, de labeur long et fastidieux, de ténacité (sauf dans le domaine commercial), d’effort et de discipline.

Nous avons là un fort fidèle portrait de l’élève moyen tel que formaté par le système néo-capitaliste (ou post-soixante-huitard), lequel réclame, dans sa prétention à exhiber son ego, comme ses aînés, tous les droits d’expression, de débats démocratiques, de votes etc., dont notre société démagogique, qui repose sur le dogme de la volonté populaire, est prodigue.

Et cette société, qui met dorénavant en avant, avec la forfanterie et la gouaille de maquignon qui sont les siennes, le droit à …, au lieu du droit de …, la revendication de la réussite pour tous, et, avec cette bêtise qu’elle tient de la culture stalinienne, évalue ses prétendus résultats (qui sont des escroqueries, comme tous les enseignants le savent) à l’aune de chiffres illusoires, les 80 % de reçus au baccalauréat, par exemple, et d’autres amuse-journalistes, ne peut qu’engendrer des frustrés, des ratés, des mécontents, des jeunes, à l’aube de leur existence, déjà empoisonnés par le ressentiment. D‘où le sentiment d’injustice, dans un pays qui a gardé de vieux réflexes de jacobins. Tout le monde docteur ou rien ! Comme l’indique un rapport de l’O.C.D.E., les familles accepteront plus facilement la baisse du niveau de culture et d’exigence que de se voir refuser l’accès aux classes supérieures. Comment alors s’étonner qu’il y ait 50 % d’échec en première année d’université quand il y a 100 % de réussite en fin de troisième ? Le report de toute sélection accroît bien évidemment la cruauté d’un nécessaire écrémage, in fine.

Et, malgré tout, bien qu’on ne donne plus, depuis longtemps, à nos enfants, les armes pour réfléchir et voir plus clair dans leur destin (le rideau d’encre de nos pédagomaniaques, qui sont en fait des pédagocrates, ne fait que voiler la réalité crue, pour la bonne raison qu’ils présupposent tous que l’enfant, étant doté naturellement d’une intelligence que leurs aînés ne font que gâter, n’ont rien à apprendre, et qu’ils n’ont qu’à se construire par eux-mêmes), sentent obscurément qu’on leur ment et qu’on les conduit à l’abattoir. Cela ne les empêche pas, du moins par le truchement d’associations lycéennes et parentales fort minoritaires, d’en exiger toujours moins, moins de travail, moins d’autorité, moins de sélection.

On peut bien sûr vouloir revenir à une conception plus saine de l’école : à chacun selon son mérite. Retourner au principe des filières serait probablement la solution la plus sensée, si n’était la passion pour l’égalité qui anime le débat public dans notre nation (bien que personne ne semble s’apercevoir que l’égalitarisme vulgaire actuel génère plus d’« injustices » sociales que naguère, du temps de l’école républicaine). La vérité demande de constater que le corps social et les mentalités ont tellement dégénéré, au point d’occulter les vraies valeurs, qu’il semble impossible de réformer à rebours, de détricoter un costume qui semble contenter beaucoup de monde, à commencer par les petits arrivistes qui en vivent. L’un des vices de la démocratie étant que le peuple offre bénévolement le bâton pour se faire battre.

L’école de demain sera celle des identités. Elle sera tout le contraire de celle qui prévaut maintenant, aseptisée, amollie, inculte, uniformisée, catéchisée, déracinée, abêtie par les produits sirupeux de la modernité et de l’endoctrinement bien-pensant. Les élèves de la future Europe n’auront pas peur de l’adversité, ils ne crieront pas à l’injustice (tout ce qui nous arrive dépendant de notre responsabilité), ils auront du caractère, seront curieux, et rejetteront avec horreur la présomption d’être le sel de la terre. Ils sauront qu’on ne naît pas homme, mais qu’on le devient, que la souffrance peut être connaissance, que le plaisir et la possession sont méprisables au regard de ce qu’exige l’honneur d’être, que la hiérarchie est naturelle, que les Anciens en savent plus qu’eux, qu’il faut être respectueux et polis, car il n’est pas de société sans maîtrise de son comportement, que la recherche du bonheur passe par l’oubli de soi et la quête d’une plus grande vérité, celle qui nous a fait comme l’on est, nous, les Européens.

Claude Bourrinet