Devenir ce que l’on est par Claude BOURRINET

À la faculté de philosophie de Lille, j’avais un professeur, spécialiste de Hegel. J’avais été outragé quand, pointant du doigt la fenêtre de la salle de classe délabrée, il nous avait désigné la place bétonnée de l’université, bordée d’immeubles rectilignes et laids, voilés de cette mélancolie sale et vulgaire qui a contaminé, désormais, notre monde. Et il avait déclaré que ça, c’était nous. Non pas une erreur, une faute de goût, un mauvais château de sable érigé par un gamin sans imagination, mais nous, c’est-à-dire ce que nous sommes, au plus profond de notre être, dans la situation que l’Esprit nous a fait tel qu’en nous-mêmes, non point une projection, mais l’expression de ce que nous manifestons au terme d’un long devenir, qui est la marche de l’Idée dans l’histoire.

Il est vrai que cette assertion, que je n’avais pour autant pas prise comme une provocation, mais comme une vérité qui dérange, n’a cessé de me tourmenter. Car si cette réalité-là, c’est nous, c’est aussi moi. Et j’avais beau chercher en moi ce qui aurait pu traduire ce désastre, je ne trouvais, au contraire, que de la révolte pure, une noble indignation, et une compréhension de notre dégénérescence, que je pensais non seulement rationnelle, mais aussi suprêmement éthique.

Or, évidemment, l’offense n’est pas sans fondement. Il me semble qu’un rebelle véritable doit l’être d’abord contre lui-même, avant de l’être contre les autres. Une pensée qui gratte où l’on a mal ne peut être mauvaise. Partant de l’hypothèse que, malgré nous, nous soyons responsables de la dégénérescence du monde, nous aurons toute chance d’expliquer pourquoi ce monde-là perdure, et comment il faudrait faire pour s’en débarrasser – si tant est qu’il existe un autre monde possible.

Nous nous heurtons à un problème qui concerne la dialectique entre nécessité et liberté, la matière même de l’histoire. Lorsque l’homme vit et lutte, espère et succombe, vainc ou se résigne, il croît toujours manœuvrer comme s’il était maître des leviers. Puis, longtemps après – à moins qu’il y ait, sur l’heure, quelque esprit assez perspicace pour être devin – on explique que, somme toute, les circonstances ne pouvaient être autres qu’elles ne furent. L’autonomie est un leurre, autant chez l’individu que dans les groupes humains. La parole est faite pour mentir. Sinon, il n’y aurait que la crudité des faits.

Imaginons un train à grande vitesse, qui accélère à mesure qu’il s’éloigne de sa gare de départ. Le paysage qu’on voit défiler est, d’un point de vue interne, comme un cinéma que le véhicule suscite au fil de sa course. Ce paysage existe-t-il vraiment ? Il faudrait sortir du compartiment en marche. Or, on ne sort pas de l’histoire. Tocqueville a bien expliqué que l’appareil administratif et étatique de la France moderne est la continuation de celui de l’Ancien Régime. Nombreux seraient les exemples de ce type. On croit bifurquer, on ne fait que pousser un peu plus le bolide.

Dans quelle mesure suis-donc la cause (avec mes congénères) du monde tel qu’il est, tel que je le hais ? Question qu’il faudrait creuser, presque indéfiniment. Il se peut même que ma haine, mon ressentiment, alimentent ce monde. Il se peut que la maladie existentielle, la mélancolie dont on ne peut se défaire, soient les ingrédients les plus mortels de ce monde. Il se peut que notre impossibilité à vivre pleinement, dans la joie, à la manière de la Fin’Amor, de l’aristocratie de la grande époque, constitue le plus grand obstacle. Il se peut que la crainte, la pusillanimité, une trop grande lassitude, épuisent ce monde. Il se peut que nous calculons trop, que nous ne nous donnons pas franchement à la camaraderie, à la loyauté, à la grâce. Il se peut, tout bonnement, que nous ne soyons pas nous-mêmes, que nous ne soyons pas à nous-mêmes, à notre fatalité.

Claude Bourrinet