Deux livres sur Napoléon et son empire par Pierre LE VIGAN

Dominique de Villepin vendait récemment sa bibliothèque d’histoire napoléonienne. Dans le même temps, il publiait le troisième et dernier tome de sa trilogie sur l’Empire de Napoléon. Après Les Cent jours ou l’esprit de sacrifice et Le Soleil noir de la puissance (1796 – 1807), voici le récit et bien plus, l’analyse des difficultés qui amènent, en sept ans, à la chute de l’Empire et ramènent la France aux frontières de 1789. L’originalité de l’auteur n’est pas dans l’investigation historique : les faits sont connus et étudiés depuis longtemps. Son apport est dans l’éclairage, dans la mise en perspective historique et même psycho-historique d’un homme d’exception au prise avec le pouvoir et face à l’Europe.

En faisant commencer « la chute » en 1807, alors qu’on la fait généralement commencer à l’engagement de la campagne de Russie en 1812, l’auteur soutient que c’est précisément à partir de 1807, de Tilsit, de la rencontre de Napoléon avec le Tsar Alexandre 1er, au lendemain de la victoire française de Friedland (14 juin 1807), que Napoléon échoue à trouver une politique d’équilibre dans la durée, à la fois compatible avec la grandeur de la France et rompant le cercle des guerres incessantes nées en 1792.

La désastreuse volonté d’imposer en Espagne, le seul pays allié de la France en Europe, un frère de Napoléon comme roi aggrave considérablement le poids des incertitudes de la politique de l’Empereur et réduit sa marge de négociations. Dès Erfurt, en octobre 1808, l‘alliance russe a échouée. Napoléon et la France se trouvent dès lors condamnés à des victoires sans fins, qui ne sauraient par définition se produire indéfiniment. D’autant que Napoléon est confronté au retournement des principes de 1789 contre lui. Le principe de la liberté des nations se dresse contre la France au moment où l’Empereur se fige dans un absolutisme néo-monarchique (c’est en 1808 que la mention « République française » est supprimée sur les monnaies de l’Empire français) sans pour autant être jamais vraiment accepté par les vieilles monarchies européennes. L’échec de l’alliance franco-russe de 1807 – 1808, qui précède l’échec de l’alliance franco-autrichienne de 1810 – 1812, est donc bien, montre Villepin de manière convaincante et passionnée, le début de la chute.

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La Grande Armée rassemblée aux portes de la Russie en 1812 représentait à la fois la plus formidable mobilisation militaire française jamais vue alors et la plus cosmopolite des armées : Italiens, Allemands, Polonais, Croates et même Espagnols s’y pressaient. Dans quelles circonstances et pour quoi faire ? C’est la question à laquelle répond l’historien Jean-Claude Damamme, dont la connaissance de la période fait référence. Son récit très précis, très vivant, et au plus près de ce qu’a pu être la vision du soldat a le mérite de ne pas non plus  oublier la vision des stratèges à l’œuvre de part et d’autre.

Au moment où Napoléon entreprend l’invasion de la Russie, son Empire paraît fort, son hériter est né, son pouvoir est en apparence tout puissant. En fait, il n’a pas d’alliés solides en Europe. Il n’a pas non plus, contre la Russie, de but de guerre clair autre que lui imposer le respect du blocus continental. Il ne s’engage pas à rétablir la Pologne. Il ne promet rien de précis à l’Autriche ni à la Prusse, ses nouveaux « alliés ». Comment en faire autre chose que des partenaires contraints ? En outre, quelques 200 000 hommes de bonnes troupes restent bloquées en Espagne dans une guerre démoralisante face à des patriotes insurgés et aux habiles soldats anglais bien commandés par Wellington. Et la France souffre de la crise économique. Mais dans le même temps, la Grande-Bretagne est aussi au bord de l’effondrement par l’étranglement des marchés. Rien n’est joué.

L’enjeu est donc de taille. La course en avant dans les steppes russes, à la poursuite d’un ennemi qui refusera le combat jusqu’aux portes de Moscou, épuisera l’armée de Napoléon. À Smolensk, avant même la grande et meurtrière bataille de Borodino – la Moskowa, son armée ne compte déjà plus que 200 000 hommes à peine. L’espace russe a ruiné l’ordre et la tenue de l’armée française et a annulé le principal atout de Napoléon : sa capacité à mener des manœuvres rapides et son exploitation de la surprise.

La suite est connue : la retraite héroïque des 100 000 hommes qui étaient encore à Moscou en octobre, le harcèlement sévère des Russes subi par les restes de la Grande Armée, et le désastre amenant le relèvement des nationalismes meurtris et humiliés en Europe. Une guerre menée par la France sans objectif politique clair – autre que la domination du monde et le caractère absolu du Blocus continental – se terminait ainsi par la fin de l’aura victorieuse de l’Empereur et de la France.

En outre, et il faut l’écrire à l’adresse de l’auteur, s’il est certain  que les exigences du tsar rendaient la guerre difficilement évitable, la politique de Napoléon n’a jamais non plus ouvert des perspectives claires d’alliance à la Russie.

Pierre Le Vigan

Dominique de Villepin, La chute ou l’Empire de la solitude. 1807 – 1814, Perrin, 520 p., 24,80 €.

• Jean-Claude Damamme, Les aigles en hiver. Russie 1812, Plon, 818 p., 25,90 €.