D’Ulenspiegel à Jacques Brel. Un raccourci de la belgitude par Daniel COLOGNE

Ce texte de circonstance (175e anniversaire de l’indépendance de la Belgique) résulte de l’approfondissement de la lecture de deux ouvrages qui ont déjà fait l’objet d’une recension sur ce site. Il s’agit du livre de Benoît Denis et Jean-Marie Klinkenberg (La littérature belge) sous le titre « À propos de la littérature périphérique francophone de Belgique », et du guide Molenbeek Saint-Jean de Jean Boterdeel (« Un faubourg de Bruxelles »). Ce dernier préside le cercle d’histoire de cette commune. Plusieurs écrivains y sont nés ou y ont vécu. Le cercle d’histoire locale édite la revue Molenbecca.

L’année du 175e anniversaire de l’indépendance de la Belgique a vu la parution d’un passionnant ouvrage consacré aux écrivains francophones de ce pays (1).

Les auteurs proposent un «modèle gravitationnel» (p. 33) qui assimile la littérature belge à un satellite tournant autour d’une planète. Celle-ci est la littérature française. De même que la Lune, dans son orbite autour de la Terre, est soumise à des forces centrifuges, qui la conduisent à son apogée, et à des forces centripètes, qui la mènent à son périgée, la littérature-satellite belge s’éloigne ou se rapproche de Paris et de la France selon un certain rythme. Tout cycle centrifuge d’éloignement est synonyme d’apogée de la belgitude littéraire.

Denis et Klinkenberg distinguent une phase centrifuge qui va de 1830 à la Première Guerre mondiale et une phase centripète qui devient dominante à partir de 1920. Ils précisent toutefois : « Cette périodisation n’exprime évidemment que des tendances générales et doit être manipulée avec précaution » (p. 187). On y trouve par exemple en Géo Norge (2) un de ces « aventuriers du langage » (p. 255) renvoyant au génie novateur d’un Charles De Coster (3) ou d’un Émile Verhaeren (4).

Dans l’euphorie des premières décennies d’indépendance nationale, l’identité belge s’affirme et débouche, vers 1880, sur la fondation de deux grandes revues : La Jeune Belgique et L’Art moderne. La Jeune Belgique a son équivalent néerlandophone (Van Nu en Strakes). L’Art moderne fait une plus large place à l’engagement littéraire et au lien étroit de certains écrivains avec le Parti ouvrier belge (P.O.B.).

L’idée d’une « âme belge » est défendue par le directeur de L’Art moderne, l’avocat Edmond Picard (1836 – 1924). Elle se caractérise par un harmonieux mélange de latinité (ingrédient garanti par la langue française) et de germanité (apport des vieilles racines flamandes). Denis et Klinkenberg vont jusqu’à évoquer un « mythe nordique » (p. 104) sous-tendant toute la « culture nationale » belge du XIXe siècle, tout le courant centrifuge à travers les écrivains belges se différencient de la France et de Paris.

Dans Bruges-la-Morte, Georges Rodenbach (5) met en scène un personnage qui éprouve le même désespoir que le Werther de Gœthe (6). Le récit entremêle rêve et réalité comme peu d’écrivains français sont capables de le faire à l’époque (7). La grisaille de la «Venise du Nord», où se dessinent seulement le noir des soutanes et les pierres des vieux pignons, génère une ambiance trouble et inquiétante qui rappelle les brumes écossaises de Mac Pherson (8). Légitime est donc la référence à l’Europe septentrionale.

Parfois surnommé le « Hugo belge » parce qu’il exalte les conquêtes de l’industrie (Les villes tentaculaires), Émile Verhaeren est aussi l’héritier du romantisme allemand et de son goût pour le mystère et l’irrationnel (Les Apparus dans mes chemins, Les Campagnes hallucinées). Lorsque sa poésie met en scène les éléments déchaînés de la Nature, c’est pour en souligner  l’aspect angoissant :

« Le vent cornant novembre

Au carrefour des trois cents routes

Le vent des peurs et des déroutes. »

Campagnes et villes flamandes sont les décors des chefs-d’œuvre comme La Légende d’Ulenspiegel (De Coster) et La nouvelle Carthage, où Georges Eekhoud (9) critique amèrement la bourgeoisie anversoise. C’est le romancier de la métropole qui embauche comme secrétaire le jeune auteur molenbeekois Sander Pierron (1872 – 1945), dont le père Évariste Pierron est un des fondateurs du P.O.B.

En 1911, le Prix Nobel de littérature couronne Maurice Maeterlinck (1862 – 1949) et clôt le cycle triomphal d’une belgitude littéraire bien différenciée de la France, un âge d’or qui est « le grand siècle du sentiment national belge » (Jean Stengers). Après la Première Guerre mondiale s’ouvre une nouvelle ère, plus complexe et moins glorieuse.

Les écrivains nés vers 1920 grandissent en même temps que les mouvements fascistes (V.N.V, Rex). Ils ont vingt ans sous l’Occupation. Ils entrent en littérature dans une Belgique triplement secouée par la question royale, la guerre scolaire et la querelle linguistique. À l’image d’un Jean Muno (né en 1910), ils sont taraudés par la problématique de « l’impossibilité identité » (11). À l’instar d’un Jacques-Gérard Linze (12), ils sont inféodés à l’une ou l’autre mode parisienne (existentialisme, philosoviétisme, Nouveau Roman).

Mais au cœur même de cette période centripète, la belgitude reprend ses droits par le biais du fantastique et des « paralittératures » (p. 191). Ainsi, Denis et Klinkenberg nomment-ils la bande dessinée et la chanson. Ils auraient pu y ajouter le « docu-fiction » cinématographique, comme le très récent Dossier B de Wilburg Leguebe (1995), où Bruxelles est rongée par son double souterrain Brüsel (13), mystérieuse cité-jumelle au pouvoir destructeur. « Le fantastique comme singularité belge » (p. 187) : c’est le titre d’un chapitre où Denis et Klinkenberg précisent qu’il s’agit moins d’une « mobilisation du paranormal » que d’un « décalage subtil entre réalité et imaginaire » exploitant « certains distorsions dans la perception du réel ». Edmond Picard parle déjà d’un « fantastique réel » tandis que la revue Fantasmagie fondée par Marc Eemans (14) propage le concept de « réalisme magique ».

Denis et Klinkenberg accordent une importance toute spéciale à Jacques Brel (15). Le chanteur trop tôt disparu leur semble détenir une fonction historique récapitulative. Il « peut apparaître comme le précipité tardif de tout l’imaginaire nordique élaboré par le XIXe siècle » (p. 153). Son œuvre « peut être écoutée comme une brillante resucée des thématiques de la période centrifuge ». Elle trace « une étonnante parabole » permettant « d’observer un singulier raccourci historique » (p. 232). Les auteurs se limitent à de brefs commentaires sur Le Plat Pays (p. 108). La totalité du corpus brellien mérite d’être explorée dans la perspective qu’ils ne font malheureusement qu’ébaucher. Dans le cadre restreint du présent article, nous ne pouvons que suggérer quelques pistes.

Un raccourci séculaire relie en effet La Légende d’Ulenspiegel (1867) et L’Homme de la Mancha (1968). Il est superflu d’insister sur l’analogie des couples Ulenspeigel – Lemme Goedjak et Don Quichotte – Sancho Pança, de même que sur le « donquichottisme » de Brel dans certaines de ses interprétations cinématographiques (Les Assassins de l’Ordre, par exemple).

Jacques Brel recourt fréquemment à la « langue verte ». Amsterdam en est l’illustration la plus crue. Les Bigotes ont peur de perdre « le diamant qui dort entre leurs fesses ». Dans une des chansons du film Mon Oncle Benjamin, le héros campé par Brel veut :

« Mourir sa vie avant qu’elle ne soit vieille

Entre le cul des filles et le cul des bouteilles ».

L’usage du bilinguisme (Marieke) ou de l’accent bruxellois (Les Bonbons) souligne la force centrifuge du répertoire brellien par rapport au purisme français. La remarque vaut également pour les audaces linguistiques. Les petits latinistes de Rosa s’en vont « deux par seul » sous les arcades de leur collège. L’expression « habiller matin » (Quand on n’a que l’amour) atteste le traitement particulier que réservent beaucoup de poètes ou de chanteurs à textes aux compléments circonstanciels (de temps ou de lieu).

« À quoi peut leur servir de se lever matin ? » (Louis Aragon, Il n’y a pas d’amour heureux)

« Dessous la route qui les mène

En dimanche comme en semaine » (Jean Ferrat, Les Nomades).

Souvent empreint de bondieuserie avant 1953 (au temps de « l’abbé Brel », comme le surnomme Georges Brassens), l’engagement du grand Jacques penche ensuite vers la gauche politique et atteint son point culminant dans le lancinant refrain de 1977 : « Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? »

Aventurier du langage et de la pensée, comme ses grands prédécesseurs de La Jeune Belgique et de L’Art moderne, Brel illustre aussi le fantastique à la belge en usant de l’hallucination auditive :

« Et le soir quelquefois

Quand les vagues s’arrêtent

J’entends comme une voix

J’entends… C’est la Fanette. »

Ou visuelle :

« Et tant tourne la neige

Entre le ciel et Liège

Qu’on ne sait plus s’il neige

S’il neige sur Liège

Ou si c’est Liège qui neige vers le ciel. »

À l’inquiétant tic-tac de l’horloge (Les Vieux) répond le songe d’un espace privilégié où :

« Le temps s’immobilise

Aux Marquises. »

Plus qu’un homme du Nord, Brel est un voyageur des extrêmes, un poète de tous les Ushuaïa écartelé entre Knokke-le-Zoute et Macao (Jacky). C’est lorsque le vent est « au rire » et « au blé », quand un peu d’Italie descend l’Escaut, quand la Flandre se tourne vers le Soleil du Midi, c’est alors que l’on peut entendre « chanter le plat pays ».

Établi dans le Pacifique, Brel réalise son rêve du « grand possible » qui l’apparente à l’écrivain wallon Marcel Thiry (16), même si ce dernier est davantage tenté par la côté Est du Canada que par les archipels polynésiens.

Dans son célèbre Quand on n’a que l’amour, Brel fait écho à Georges Eekhoud et à ses Voyages de velours. La « force d’aimer » habille « Pauvres etmalandrins / De manteaux de velours ».

Ses pointes d’anticléricalisme, dans La Dame patronnesse, Les Bigotes et Les Flamandes, où « l’archipêtre […] radote au couvent », rappellent l’hostilité de Michel de Ghelderode (1898 – 1962) à la Rome catholique, vers laquelle croient marcher des pèlerins atteints de cécité. En réalité, ils tournent en rond dans le Payottenland cher à Breughel, tandis que du haut d’un arbre, un borgne leur assène la terrible vérité ghelderodienne : « Tous les chemins mènent à la mort ! » (Les Aveugles). Chez Ghelderode, Jésus lui-même rentre dans l’ombre au profit de Barrabas. La révolte de Brel est plus modérée :

« Adieu, curé, je t’aimais bien.

Nous n’étions pas du même bord,

Mais nous cherchions le même port » (Le Moribond).

La chanson belge d’expression française ne se réduit pas à un « après-Brel » (p. 233). Des chanteurs comme Paul Louke, Jules Beaucarne et André Beelek méritent certes la citation, mais il ne faut pas laisser tomber dans l’oubli ceux qui émergent vers 1965, alors que Brel n’a pas encore fait ses adieux à la scène. Porteur de « cafard », le vent « monte » sur Le port d’Anvers de Michel Fischer. Un autre écho de Verhaeren est perceptible dans Le vieux Bonhomme Hiver de Jacques Hustin :

« Oh ! la maison perdue au fond du vieil hiver

Dans les dunes de Flandre et les vents de la mer. »

Avec Adélaïde, Jacques de Bronckart évoque le déchirement typiquement brellien entre l’amour de la terre natale et l’attrait de l’aventure vers des horizons lointains.

Brel a une prédilection pour les villes à canaux : Amsterdam, mais aussi Bruges, également chantée par Pierre Sélos. Lorsque ce dernier écrit :

« Nord Nord Nord Nord

N’aurais-tu pas perdu le Nord

En t’allant vivre à Paris ?

J’entends encore

Carillonner sous le ciel bas

Là-bas au pays des détroits »,

il interpelle les nombreux écrivains qui habitent la France tout en demeurant habités par la Belgique.

Les chansons d’Eddy Defacq (Les Mariniers, L’Étranger, Fille de Liège) sont également très révélatrices de « l’âme belge » définie par Edmond Picard comme un harmonieux mélange de nordicité et de langue française. S’adressant à une jeune liégoise, le chanteur écrit :

« Tu regardais, le vague à l’âme,

La Meuse venant de Mézières

Qui s’en allait à Rotterdam. »

Quant à l’« étranger », c’est un paysan hollandais attendu comme une sorte de Messie dans un village de la frontière Nord :

« Quand il venait du Vogelgang, le matin,

Un panier de tulipes rouges dans chaque main. »

Chez Serge Devignac, on découvre à nouveau l’écartèlement entre le berceau nordique et l’appel de l’aventure maritime exotique :

« Entends gronder l’océan

Mon cœur vient de virer de bord

Adieu la Nouvelle-Orléans

Nous n’avons pas perdu le Nord. »

Mais le meilleur de Devignac se trouve sans doute ici :

« Ils sont poètes plus que nous

Quand ils s’inventent des refrains

Où ils comparent les cailloux

À la dentelle des chemins

Les mômes. »

Dans ce texte d’inspiration brellienne célébrant l’enfance, remarquons l’usage du vers octosyllabique qui se prête à la chanson et que le grand Jacques emploie souvent :

« Fils de bourgeois ou fils d’apôtre

Tous les enfants sont des sorciers. »

Quant à l’alexandrin classique de douze pieds, on le retrouve tant chez Brel :

« Avec infiniment de brumes à venir

Avec le vent de l’est écoutez-le tenir

Le plat pays qui est le mien »

que chez Bronckart :

« Qu’ils soient d’ici ou de n’importe quels parages

Moi j’aime bien les gens qui sont de quelque part. »

Laissons donc le mot de la fin à Denis et Klinkenberg. Tout au long de la belgitude littéraire, jusque dans ses expressions les plus marginales, « le goût pour la poésie ne se dément pas » (p. 211).

Daniel Cologne

Notes

1 : Benoît Denis et Jean-Marie Klinkenberg, La Littérature belge. Précis d’histoire sociale, Éditions Labor, coll. « Espace Nord », 2005. Les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre.

2 : Géo Norge (1898 – 1990) (en réalité, Georges Mogin) est né à Molenbeek. Quatre de ses recueils de poèmes, dont La Langue verte (1954), sont rassemblés dans Remuer ciel et terre, Éditions Labor, coll. « Espace Nord », n° 17.

3 : Charles De Coster (1827 – 1879) est l’auteur de La Légende d’Ulenspiegel, 1867.

4 : Émile Verhaeren (1855 – 1916) est l’auteur de nombreux recueils de poèmes dont quelques-uns sont cités dans le présent article.

5 : Georges Rodenbach (1855 – 1898) est l’auteur de Bruges-la-Morte, objet de plusieurs adaptations à l’écran. Dans l’une de celles-ci, les intérieurs sont tournés en studio La Belge Cinéma à Molenbeek. Voir le guide Molenbeek Saint-Jean, C.F.C. Éditions, 2004.

6 : Gœthe (1749 – 1832) est la plus illustre figure du pré-romantisme allemand.

7 : Alain-Fournier (1886 – 1914) et son roman Le Grand Meaulnes en est un des rares exemples.

8 : Mac Pherson (1736 – 1796), auteur des Poèmes d’Ossian, est la plus illustre figure du pré-romantisme dans les îles britanniques.

9 : Georges Eekhoud (1854 – 1927) est aussi l’auteur de Voyous de velours, Éditions Labor, coll. « Espace Nord », n° 68. Edmond Picard défend Eekhoud et Camille Lemonnier (1844 – 1913) dans plusieurs procès intentés à ces deux écrivains jugés scandaleux par la bourgeoisie « bien-pensante » de l’époque.

10 : Jean Muno (en fait, Robert Burniaux, 1924 – 1988) est né à Molenbeek, au 32 de l’avenue Jean-Dubrucq.

11 : Voir Molenbecca, n° 6.

12 : Jacques-Gérard Linze (1925 – 1997) a résidé à Molenbeek (rue Melpomène). Il est l’auteur de La Conquête de Prague, Éditions Labor, coll. « Espace Nord », n° 27. Il est considéré comme le principal représentant belge du Nouveau Roman.

13 : Brüsel est aussi le titre d’une bande dessinée de Benoît Peeters et François Schuiten dans leur série Les Cités obscures.

14 : Marc Eemans (1907 – 1998), écrivain et peintre, élève de l’Académie de dessin de Molenbeek, est surnommé « Marc le Grec » en raison d’un motif récurrent de ses toiles : deux colonnes de temple perpendiculaires à un corps de femme d’où une main sort pour s’élever vers le ciel.

15 : Jacques Brel (1929 – 1978) a séjourné à deux reprises à Molenbeek (boulevard Belgica et avenue Brigade-Piron) avant 1952. Il a fait ses classes primaires et sa communion solennelle dans cette commune. Voir le guide Molenbeek Saint-Jean, op. cit.

16 : Marcel Thiry (1897 – 1977) est l’auteur des Nouvelles du rand possible et d’un recueil de poèmes Toi qui pâlis au nom de Vancouver.