Curieux polar fantastique par Georges FELTIN-TRACOL

Avertissons immédiatement fans de polars et autres aficionados d’Arsène Lupin et de Sherlock Holmes, Mémoires d’un détective à vapeur ne relatent que partiellement les péripéties d’un détective féru d’informatique et de systèmes cybernétiques. C’est plutôt une compilation de documents, de notes éparses et d’archives que l’historien Viatcheslav Pavlovitch Koulikov a offert à l’Université de Bordeaux – Montaigne et qui tourne autour de son ami, le détective Jan Marcus Sylvanovitch Bodichiev, souvent en prise avec son demi-frère aîné, Félix Sylvanovitch Bodichiev alias Le Masque, redoutable cerveau d’une puissante organisation criminelle internationale.

Résident londonien, le détective Bodichiev est citoyen de l’Empire anglo-russe qui domine ce monde uchronique. Son point de bifurcation est proprement incongru et témoigne d’une méconnaissance profonde des règles dynastiques anglaises liées à l’anglicanisme. « Lorsque le tsar Constantin s’était marié avec Victoria, il venait déjà d’épouser la foi bouddhiste, tendance “ Petit Véhicule ”. Passionnée de spiritisme et de mysticisme, la jeune souveraine britannique avait suivi avec enthousiasme son époux dans cette voie. Les calendriers romains et orthodoxes avaient été abandonnés au profit d’un nouveau mode de datation, mis au point par les savants de Constantin d’après les calculs basés sur la naissance de Siddharta Gautama. Résultat des courses : alors que la France marxiste-engelsiste considérait que l’on était encore en 1969, l’Empire de Toutes les Russies, celui sur lequel le soleil ne se couchait réellement jamais, fêtait en grande pompe l’avènement de l’An 3 000 (p. 83). »

Bodichev

Dans cet univers assez « baroque », l’Anglo-Russie se prolonge jusqu’à la lointaine province de Californie et sa grande ville, Saint-Francisbourg. Il existe néanmoins sur le même continent « les États-Unis de Nord-Amérique, la Fédération brésilienne et l’Empire du Paraguay (p. 135) ». Si on suppose que la féroce Guerre de la Triple Alliance (1864 – 1870) s’est achevée par la victoire du Paraguay, on peut aussi envisager que l’Alaska et la côte Ouest du Canada relèvent de l’Empire anglo-russe. Une autre méconnaissance flagrante concerne la graphie en -ov qui remonte à la Révolution bolchévique. La Russie tsariste utilisait le -off. Bodichiev et Koulikov devraient par conséquent s’écrire « Bodichieff » et « Koulikoff ».

Ce n’est cependant pas la minceur de résolutions qui pose problème, ni même la combinaison d’un rétro-futur fort proche du Steampunk avec des avancées de haute technicité scientifique (hommes génétiquement modifiés, régulation météorologique spécifique au-dessus des propriétés de l’aristocratie et de la haute-bourgeoisie…), mais l’existence d’une « Union des Républiques Solidaires Françaises » dirigée par un Premier secrétaire du Parti communiste, Pierre Mendès-France. Quand il meurt, son successeur se nomme… Julien Dray ! Quant à Valéry Giscard d’Estaing, il dirige un « gouvernement français en exil » à « London ».

Outre la confusion chronologique, ce divertissement devient pernicieux puisqu’il qualifie le régime français non pas de « socialiste » ou de « communiste », mais de solidariste : « Parti solidariste (pp. 134 et 174) », « prosélytisme pro-solidariste (p. 141) », « Le Matin solidariste (p. 1) », « régime solidariste (p. 174) ». Pourquoi employer un mot si rare ? Soit l’auteur n’en connaît pas les différentes acceptions et l’a choisi pour sa sonorité. Soit il l’a fait sciemment afin de lui donner une connotation a priori négative et ainsi retarder le remplacement de celui de « socialisme ». De passage à Paris, le francophone Bodichiev approuve néanmoins « un système de tri raisonné des déchets ménagers, à fin de recyclage. De ce point de vue, au moins, l’Empire aurait eu bien des leçons d’écologie à recevoir des petits solidaristes (p. 138) ».

Peut-être aura-t-on de plus amples précisions avec un éventuel (et imminent ?) second volume ? Tant par les intrigues que par le contexte uchronique, l’ensemble n’en reste pas moins mitigé. La symbiose de la thalassocratie britannique et de la puissance continentale russe paraît bien improbable à l’aune de notre histoire. Dans le cadre de cette uchronie assez fantasque…

Georges Feltin-Tracol

Viat et Olav Koulikov, Mémoires d’un détective à vapeur, les moutons électriques, coll. « Les saisons de l’étrange », traduction d’André-François Ruaud, 2018, 272 p., 17 €.