Cruelles chroniques par Georges FELTIN-TRACOL

Villiers de l’Isle-Adam publia en 1883 ses Contes cruels. Est récemment paru un ensemble de chroniques intitulé Une fin du monde sans importance par Xavier Eman. Le rédacteur en chef de Livr’arbitres et du site de réinformation francilien ParisVox y dépeint en de brèves pages des scènes de vie courantes en milieu urbain. Avec un sens aigu, fielleux et sardonique, Xavier Eman relate sous forme fictionnelle un quotidien post-moderniste, hyper-aliéné et ultra-individualiste assez désespérant. Comme le remarque en préface François Bousquet, « le lecteur va ainsi de couples mal assortis en scènes de ménage sur fond d’incompréhension. Moralité : les gens parlent une langue étrangère les uns aux autres. Dans cet univers numérisé, l’incommunicabilité progresse selon un gradient digitalisé. Plus on communique par écran interposé, moins on se comprend; plus on est connecté, plus on est séparé (pp. 9 – 10) ».

Xavier Eman est particulièrement redoutable quand il grossit tous les travers comportementaux du bobo parisien (ou bordelais ou lyonnais… Peu importe, l’espèce est partout semblable). Au dîner huppé très classes moyennes supérieures métropolitaines, les « invités arboraient des têtes de cons ordinaires et paraissaient faire de violents efforts intellectuels pour tenter de trouver des sujets de conversation… (p. 14) » C’est fou comment les probables électeurs du libéral-libertaire progressiste Emmanuel Macron (qui se détournent du libéral-conservateur Fillon considéré avant même le « Pénélopegate » comme trop chrétien, trop provincial et trop proche de l’affreux Poutine) sont aisément détectables. Les jeunes cadres super-dynamiques qui manient avec automatisme le kilo-euro et qui s’identifient presque à l’ancien ministre de l’Économie (embaumeur des forces vives aurait été plus juste), aiment porter « au poignet une Vacheron Constantin flambant neuve (la Rolex, c’est pour les ploucs qui n’ont qu’à moitié réussi leur vie) (p. 25) ».

Xavier Eman

L’auteur effectue des observations empiriques régulières plus entomologiques que sociologiques d’ailleurs. En effet, « on ne vient pas à bout d’une armée de sourires béats, de cœurs généreux, de bras ouverts, de danseurs fraternels, de clowns humanistes, de bisous multicolores, de marcheurs blancs, de rondes silencieuses, de cheveux fleuris, de pianistes johnlennonesques, de pétitionnaires indignés, de ballons gonflables et de chapeaux-crayons… (p. 66) » Toute une faune joue aux héros, mais détale au premier pétard éclaté. Certes, face à l’horreur absurde de la folle marche du monde, « les gentils […] avaient à défendre un mode de vie à la fois fun et raisonnable pour lequel ils étaient prêts à vider des bouteilles et à allumer des bougies (pp. 66 – 67) ». Ces abrutis ont éliminé tout sens du tragique si bien qu’ils se le prennent de plus en plus souvent en pleine figure. Tant mieux !

Il faut reconnaître que ces congénères dégénérés préfèrent subir les oukases des féministes, en particulier de la merveilleuse association citoyenne « Osez le cuni ! » dont les militantes convaincues dénoncent les clients des prostituées pour mieux s’ouvrir aux questions migratoires. « Nos frères du néo-prolétariat en état de mouvance n’est pas besoin d’user de violence pour accéder à notre intimité charnelle, arme consciente et généreuse d’intégration massive ! Nos orifices accueillants sont autant de nobles fêlures dans le mur de haine et de rejet que tentent de construire le Front national et ses affidés ! (p. 70) » Et la satire de se poursuivre sur 68 chapitres (et pourquoi pas 69 ?).

Une fin du monde sans importance fait irrésistiblement penser à 70 contes rapides (1989) du journaliste Marc Dem. Comme son lointain successeur, Marc Dem décrivait déjà une société française bien malade et se montrait visionnaire. L’auteur démontre que le mal a empiré au point que le pourrissement tend vers un néant total très au-delà du nihilisme. Nous vivons l’apogée de L’ère du vide prédite dès 1989 par Gilles Lipovetsky. Grâce à Xavier Eman, l’ironie sociologique grinçante est néanmoins de retour. Alléluia !

Georges Feltin-Tracol

Xavier Eman, Une fin du monde sans importance. Chroniques, préface de François Bousquet, Éditions Krisis, coll. « La hussarde », 2016, 226 p., 16 €.