Crevelle, « Le Lys Noir » et leur nostalgie d’avant-garde par Georges FELTIN-TRACOL

Dans les milieux royalistes français, Rodolphe Crevelle est un cas original. Depuis décembre 2011, il anime un périodique aléatoire tantôt imprimé et distribué gratuitement en librairie, tantôt mis en ligne sur Internet, Le Lys Noir. Cet organe « anarcho-royaliste » soutient une « République du Royaume de France ». Ingénieux oxymore ! Crevelle et son équipe envisagent un roi de France, chef du pouvoir judiciaire, reclus au Mont Saint-Michel, qui cohabiterait institutionnellement avec un chef politique souverain, des comices tirés au sort et des lois peu fréquentes approuvées par référendum.

Ce groupe royaliste s’est fait connaître d’un public moins restreint grâce à la très contestée loi Taubira sur l’homoconjugalité. Dans l’incandescence des manifs pour tous, il réclamait un coup d’État militaire contre Hollande. Cette intention facétieuse lui valut l’inquiétude des plumitifs du Système ainsi que de l’Élysée, de Matignon, de la place Beauvau et de la rue Saint-Dominique ! Une franche animosité contre Rodolphe Crevelle se lit dès lors dans un bouquin ni fait ni à faire du dénommé Haziza qui le dépeint en comploteur prêt à se payer la Gueuse. Quant aux petits antifas, éternels recalés du concours d’admission dans la police et auxiliaires zélés des officines de renseignement, ils le traitent de « nazbrok »… Ce redoutable polémiste dans la veine de Léon Bloy leur répond vertement en les qualifiant de « simple syndicat de pleureuses africaines (p. 350) ». « Intellectuellement, les antifas qui ne disposent que de quelques fanzines convenus, hystériques et illisibles et sans aucun style, ne produisent rien d’autres que des dessins avec des étoiles, du noir, du rouge, et des queues de chat ! (pp. 353 – 354). » Oui, à la suite de l’affaire Méric, « le pire est arrivé pour les antifas : le système s’est immédiatement porté à leur secours pour les  plaindre (p. 349) ».

Bien que sexagénaire, Crevelle conserve un esprit potache digne des étudiants de l’A.F. des années 1920 – 1930 (pensons à Maulnier). En témoignent ses articles compilés dans ce recueil intitulé Mon cher entre-soi. Journaliste de profession et actif propagandiste des lys tendance Docteur Martin (le conspirateur permanent contre trois républiques et l’État français) (1), il travailla pour la presse locale (La Semaine de l’Hérault, Scoop de la Côte, Sud Journal). En parallèle, il s’occupait dans la décennie 1990 de La Lettre de la Plus Grande France et, en 2006, TransEurope. Actu des particularismes européens. Cet amateur de faits divers à signification politique veut défendre à la fois l’« Homme ancien » et l’« Hyper-France ». Les faits divers qu’il raconte sont parfois burlesques, souvent dramatiques.

Intelligents et teigneux…

Il faut reconnaître que Crevelle et son équipe se montrent souvent dans leurs publications désagréables et injustes envers tous ceux qui leur déplaisent. Ils n’apprécient pas la supposée « Nouvelle Droite ». Le Lys Noir n° 14 épingle ainsi Alain de Benoist et Laurent Ozon. En revanche, ils accepteraient volontiers dans leur entre-soi le laïcard stalinien André Gérin, hostile au port du voile musulman. Ils sont aussi insupportables par leur côté donneur de leçon. Le même numéro vante le potentiel révolutionnaire du catholicisme. Or ce potentiel se fait attendre. S’est-il mobilisé contre la sordide loi Macron et l’odieux travail dominical marchand ? De quel catholicisme parlent-ils ? Du catholicisme conciliaire, ce sas d’entrée du mondialisme ? Du catholicisme traditionaliste tridentin alors que le concile de Trente ouvrait l’Église à la Modernité ? Un archéo-catholicisme étant difficilement plausible, les seuls recours catholiques possibles seraient le sédévacantisme, le palmarisme et les courants conciliaristes. Mais Le Lys Noir osera-t-il sauter le pas et s’y rallier ?

Crevelle et son journal font penser aux vieilles taties ou aux vieux tontons, acariâtres, atrabilaires, qui pètent dans la pièce, quitte à puer ensuite, ou qui font sur eux sans se gêner. Toujours excessifs, voire teigneux, ces vieux célibataires cachent sous leur apparente mauvaise humeur un cœur d’or à la condition toutefois de savoir les supporter avant de décamper, excédés, ou de leur mettre la main sur la gueule !

Activiste qui a effectué des séjours en prison, en particulier pour avoir tenté avec le groupe Francité de rattacher le Val d’Aoste à la France, Crevelle a aussi été condamné à trois mois fermes en 2006 pour incitation à la haine raciale parce qu’il publia « Mon voisin est une mosquée » qu’on retrouve dans ce recueil. Il n’empêche que s’il flingue Valérie Trierweiler, il dézingue malheureusement Jérôme Bourbon. Il est regrettable de s’attaquer à Rivarol déjà visé par des tribunaux implacables. Éreinter François d’Orcival aurait été plus satisfaisant (un numéro en ligne du Lys Noir l’a d’ailleurs fait !) (2).

L’anarcho-royaliste Crevelle se veut en outre Res Publica-in. Formé par le maurrassisme, proche du solidariste Gérard Bouchet, il vomit les légitimistes et la branche des Bourbons d’Espagne. Orléaniste par raison tactique, il aimerait que le prince Sixte-Henri de Bourbon-Parme préside les destinées de la France tandis que son cœur incline plutôt vers les aînés contestés des Capétiens, les Bourbons-Busset, même s’il reconnaît volontiers qu’ils « ont probablement perdu le nerf royal, une invincible énergie dissoute en eux après vingt générations sans règne… Il leur manque donc l’envie (p. 606) ». Toutefois, « nous qui sommes royalistes parce que nous reconnaissons évidemment la nécessité d’une société organisée par esprit de sacré autour d’une sorte de “ trésor national incarné ” (p. 223) ». Si Crevelle et Le Lys Noir recyclent de vieilles lunes comme des clins d’œil insistants aux Orléans.  Ils offrent aussi à leurs lecteurs des points de vue détonnants à propos de la décroissance, de la « remigration » particulière des allogènes en Outre-mer et du rééquilibrage démographique et économique du territoire français. Ils ont aussi eu l’immense mérite d’introduire dans l’espace français les idées « éco-fascistes » de l’écologiste radical finlandais Pentti Linkola.

Une contre-révolution anthropologique

Rodolphe Crevelle qui est « un Français archaïque, un Français d’avant (p. 193) », déteste son époque, la Modernité, les adolescentes et leur téléphone portatif. S’il loue le chanteur auvergnat Jean-Louis Murat, le cycliste Laurent Jalabert (« Le Tour de France est royaliste (p. 59) ») et le sous-lieutenant japonais Hiro Onada qui combattit plus de trente ans dans la jungle des Philippines après 1945, prouvant qu’il était « capable de remporter, à l’usure du temps, une guerre mondiale à lui tout seul (p. 254) », il s’exaspère des « geeks, nos autres barbares (p. 365) » ainsi que des militants nationalistes qui infestent les réseaux sociaux. Il assigne au contraire au Lys Noir une fonction fondamentale.  Son « combat […] n’est ni ethnique, ni national, ni  social : il est anthropologique (p. 475) ». Inspiré par Georges Bernanos et Philippe Murray, « Le Lys Noir lutte contre l’avènement de l’individu mutant et la “ dissociété ” dont parle Jacques Généreux (p. 510) », omettant que la trouvaille sémantique revient au philosophe catholique belge Marcel De Corte (3).

Crevelle réplique au convenu « vivre ensemble » républicain et « citoyen » par la célébration de l’entre-soi dont « le meilleur […] est celui qui nous lie à l’inconnu immédiatement reconnu comme semblable, sans qu’il soit besoin de lui adresser la parole ou de tisser avec lui la moindre alliance tribale (p. 189) ». Cet esprit curieux s’inscrit sans problème dans la postérité intellectuelle d’Unabomber alias Theodore J. Kaczynski, l’éco-terroriste technophobe étatsunien (4), des théoriciens de l’écologie radicale et des penseurs de la décroissance. Le royalisme républicain de Crevelle s’affiche décroissant, mais sans pour autant renoncer à la puissance, d’où la pertinence des écrits de Pentti Linkola. « Aborder la lutte anti-moderne dans le champ politique repose en revanche sur la certitude que la modernité est bien une guerre personnelle que la Mégamachine nous fait (p. 458) ».

Prenant acte que « l’histoire aura finalement sanctionné que le nationalisme politique fut toujours un songe, une espérance, une tentative parfois… Mais à aucun moment il ne remplaça le nationalisme naturel qui prévalait à sa place avant la Modernité (p. 414) », Crevelle définit sa ligne directrice comme « d’abord fédéraliste et cantonaliste à la façon des premiers anarchistes. […] Le Lys Noir est forcément national. Il n’est pas nationaliste. […] En effet, le nationalisme, ô combien moderne, suppose de vouloir rester à tout prix, fusse-ce à celui de la négation de son entre-soi original, dans le concert des États et dans le grand match des égoïsmes nationaux (pp. 511 – 512) ». En effet, « le grand péril n’est pas le boche ou le musulman, c’est d’abord l’objet atrophiant, la mode qui relègue la beauté et encourage l’auto-mutilation, l’abandon de certains gestes qui communiaient jadis avec Dieu, l’information en boucle qui obscurcit la compréhension du monde jusqu’à cette bêtise visible dans le regard éteint du démocrate, la télévision qui impose la fin de presque toutes les façons de se montrer particulier, les bombardements musicaux qui parlent uniquement à nos pieds et les font bouger tous seuls, l’urbanisation qui invente un nouveau système nerveux, les ombres de l’immigration qui apportent l’ailleurs ici, et font d’ici un ailleurs afin que toutes les mégalopoles finissent par se valoir et se trouver petites sœurs du chaos (pp. 467 – 468) ».

Des références explosives

Crevelle et Le Lys Noir témoignent d’une attention inédite pour « Pol Pot et le régime des Khmers Rouges (p. 527) ». Mieux, l’ancêtre immédiat du « polpotisme » ne serait ni Robespierre, ni Maurice Thorez, ni même l’économiste et historien Maurice Bouvier-Ajam, cet ancien corporatiste rallié au P.C.F., mais « Pierre Poujade [qui] avait raison ! (p. 15) ». Plus fort que Serge Thion, Crevelle estime que l’utopie ruraliste radicale khmer rouge constitua un indéniable retour à la terre à mille lieux des incantations de Vichy… Toujours dans le n° 14 du Lys Noir, un rédacteur anonyme, auteur d’une « Apologie du garde-frontière qui tire », célèbre la « société fermée » et, après le Kampuchéa démocratique, vante le modèle maoïste albanais des frontières. On ne peut qu’approuver. Mais Pol Pot et Enver Hodja ne sont que des étapes d’une pensée rebelle à actualiser. Le Lys Noir devrait par exemple se pencher sur la Corée du Nord, sa doctrine du juché (principes d’indépendance politique, d’auto-suffisance économique et d’autonomie militaire) et sa théorie du songun (« Priorité à l’armée »). Puissance nucléaire, spatiale et autarcique, la République populaire démocratique de Corée (R.P.D.C.) représente aujourd’hui l’exemple même de l’État fermé décroissant. Ayant depuis longtemps délaissée la référence au marxisme-léninisme, la R.P.D.C. devient l’une des structures héréditaires les plus pertinentes si ce n’est la seule…

Et puis, la glorieuse famille Kim n’est-elle pas plus honorable que les Orléans déshonorés par le régicide Philippe Égalité, l’usurpateur Louis-Philippe et Henri, cet erratique comte de Paris entre Philippe Pétain, Charles De Gaulle et François Mitterrand ? Pourquoi croire en de vieilles lignées historiques arrivées à leur terme ? Mérovingiens, Carolingiens, Capétiens, Habsbourg, Hohenzollern, Saxe-Cobourg-Gotha, Romanov relèvent de l’histoire. Quant on voit leur phénotype de fin de race, la tâche devient plus aisée. Place donc aux fondateurs de nouvelles dynasties !

Toutefois, pour Crevelle, c’est évidemment le papetier de Saint-Céré qui « entame, le premier, la résistance sociologique à un bouleversement capitaliste majeur (p. 560) ». « Poujade, c’est le paysan non muté, le fonds culturel français, la roche-mère de la “ personnalité populaire française ” (p. 20). » Mieux, « par sa défense acharnée de la boutique, des villages, de la paysannerie, puis du topinambour, Pierre Poujade était un anti-moderne en politique (p. 15) ». Un jugement fondé puisque la France poujadiste « a l’odeur de mon entre-soi perdu. Elle est de loin plus enviable que la France relâchée que l’on métisse de force pour la livrer ensuite au règne des minorités sexuelles et des tristes fêtes collectives. En un mot, je préfère de loin Poujade à Le Pen. Nous préférons mille fois le paysan, l’artisan et le boutiquier à l’ouvrier d’H.L.M. qui vote contre son voisin arabe. Cet électeur-là est trop versatile, trop vulgaire, trop consumériste, une plaie, un boulet, un forcené de quincaillerie chinoise, un obsédé du pavillon à jardinet, un pousseur frénétique de caddys attaché à l’usine et aux groupes supranationaux pour peu que ceux-ci lui versent son salaire, et puis Johnny Halliday, son idole, est un gros con… Bref, l’électeur de base du lepénisme, chipé au communisme, n’a rien à voir avec le poujadisme qui est, lui, le régime absolument naturel des Français (p. 18) ».

Mon cher entre-soi est un ouvrage déroutant, quelque peu agaçant et par moment injuste comme d’ailleurs les articles du Lys Noir. Mais quand son auteur lâche que « Breivik n’est pas un monstre… C’est juste un type qui a essayé quelque chose … (p. 323) », on se doute bien que le royaliste non conforme Rodolphe Crevelle demeure un singulier esprit libre.

Georges Feltin-Tracol

Notes

1 : Sur le fameux Docteur Henri Martin, cf. la belle biographie de Pierre Péan, Le Mystérieux Docteur Martin (1895-1969), Fayard, 1993.

2 : cf. « François d’Orcival n’a pas beaucoup changé… », dans Lys Noir Webdomadaire, Mini-Lys, n° B 20, mis en ligne le 26 septembre 2013, pp. 8 – 9, consultable sur le site du Lys Noir.

3 : Marcel De Corte, De la dissociété (1974), Éditions Rémi Perrin, 2002.

4 : Theodore J. Kaczynski, L’effondrement du système technologique, traduction, édition et préface de Patrick Barriot, postface de David Skrbina, Xénia, 2008.

• Rodolphe Crevelle, Mon cher entre-soi. Écrits politiques d’un activiste, Éditions des Lys noirs (leslysnoirs@gmail.com), 2014, 615 p., 28,90 €.