Contentieux Russie – Ukraine : le point de vue d’un intellectuel ukrainien (entretien avec Mykola Riabtchouk)

Mykola Riabtchouk est politologue et essayiste ukrainien. Il a écrit De la « Petite-Russie » à l’Ukraine, (Vid Malorossii do Oukrainy), traduit par Iryna Dmytrychyn et Iaroslav Lebedynsky, L’Harmattan, Paris, 2003, Dylemy oukrains’koho Faousta : Hromadians’ke souspil’stvo i « rozboudova derjavy », (Le dilemme du Faust ukrainien : société civile et « construction de l’État »), Krytyka, Kyiv, 2000, Dvi Oukrainy : Real’ni meji, virtoual’ni viyny, (Les deux Ukraine : les frontières réelles, les guerres virtuelles), Krytyka, Kyiv, 2003, Zona vidtchoujennia, oukrains’ka oliharkhiia mij Skhodom i Zakhodom, (La zone de confinement, l’oligarchie ukrainienne entre Est et Ouest), Krytyka, Kyiv, 2004, Oulioubleniy pistolet pani Simpson, khronika pomarantchevoi porazky, (Le pistolet préféré de Madame Simpson. Les chroniques de la défaite Orange), K.I.S, Kyiv, 2009.

***

Pascal Lassalle : Un de vos meilleurs ouvrages a été traduit en français, mais il se trouve que vos travaux sur les thématiques ukrainienne et russe ne bénéficient pas d’une large audience en France. Pourriez-vous vous présenter ?

Mykola Riabtchouk : Je n’ai jamais pensé que mes travaux puissent être vraiment populaires en France. L’Ukraine n’a jamais existé sur la carte mentale des Européens de l’Ouest, les Français en particulier. Et j’ai le sentiment que dans leur esprit, mon pays n’est toujours pas pleinement dissocié de la Russie.

En ce qui me concerne, je pense me définir en tant qu’écrivain, même si j’ai arrêté ma prose et ma poésie depuis bientôt vingt ans, au moment où la perestroïka soviétique a rendu tous mes samvydavs (samizdats en russe) sans objet.

Je veux signifier par là qu’il devenait clairement possible de sortir n’importe quoi en toute légalité, et j’ai effectivement publié mes textes clandestins des années 70-80, encore réédités aujourd’hui sous forme d’anthologie ou traduits dans des langues étrangères.

Mais toute l’existence en a été changée, y compris la mienne.

J’ai déménagé de Lviv pour gagner la capitale, Kyiv; j’ai renoncé à l’underground contre-culturel et rejoint pour ainsi dire l’ establishment du moment, accédant à une position éditoriale au sein de la respectable publication mensuelle Vsesvit (Le Monde); j’ai abandonné ma vie de bohème insouciante pour devenir un respectable père de famille. Il y a eu tant de changements que je ne peux dire lequel a été déterminant pour que j’arrête d’écrire.

Mais je me souviens que mon professeur, mon gourou, le grand poète ukrainien Hryhoriy Tchoubai, décédé dans sa trente-troisième année, avait coutume de dire : « Si tu n’es pas capable d’écrire, n’écris pas ! »

J’ai découvert cependant d’autres genres qui me semblaient plus intéressants et plus dans mes cordes comme les journaux de voyages, la critique littéraire, les essais philosophiques, les analyses politiques et culturelles. Aussi, conjointement à mes recueils de nouvelles et de poésies underground, j’ai publié six essais dans des genres assez différents. L’un d’eux, De la Petite-Russie à l’Ukraine, a été traduit en français en 2003 chez L’Harmattan, deux autres en polonais, en serbe et en allemand.

En 1997, j’ai fondé avec le professeur George Grabowicz, le mensuel culturel Krytyka, qui, je le crois, reste encore le meilleur périodique culturel ukrainien. J’y travaille toujours comme membre du conseil éditorial et bien sûr en tant que contributeur. J’occupe aussi une fonction à plein temps en tant que chercheur associé au Centre ukrainien pour les études culturelles à Kyiv. Régulièrement, j’assure un enseignement sur des thématiques ukrainiennes et centre- européennes dans des universités polonaises, canadiennes et américaines tout en étant accueilli plus occasionnellement dans d’autres pays.

Je continue à rejeter des propositions de vivre à l’Ouest, même si certaines sont très attirantes.

J’ai le sentiment que la vie en Ukraine, bien que plus difficile, n’en demeure pas moins plus intéressante. Et à plus ou moins long terme, je suis intimement persuadé que l’Ukraine est un pays plein de promesses et de potentiel, peut-être un des futurs leaders de ce monde.

P.L. : La Russie de Vladimir Poutine a opéré un mouvement vers une identité hybride qui mêle des conceptions impériales et soviétiques notamment pour l’histoire du XXe siècle, dans le cadre de ses relations avec plusieurs anciennes républiques soviétiques comme les pays baltes et l’Ukraine. Que pensez-vous de tout cela ?

M.R. : Je ne pense pas que la Russie ait opéré un mouvement vers un quelconque retour à une identité impériale. Elle n’a, en fait, jamais renoncé à cette dernière. Et cela constitue un problème de taille, non seulement pour les voisins de la Russie, mais aussi pour les Russes eux-mêmes. Ils ne savent toujours pas où la Russie commence et finit, que ce soit géographiquement ou chronologiquement. Et, bien sûr, cela les pousse à étendre les frontières spatiales et temporelles aussi loin que possible. Mais, ils ne sentent jamais leurs frontières comme définitives et fermement établies.

Cela explique le fait que les Russes soient en proie à un certain sentiment d’insécurité et une mentalité d’assiégé. Cet état de fait alimente une paranoïa impériale et le sentiment d’une conspiration globale anti-russe menée par les Américains, les Juifs ou n’importe qui d’autre.

Cette identité sape l’efficacité russe, que ce soit intérieurement ou internationalement.

Ils traitent les questions internationales de manière excessive, principalement les sujets ayant une importance symbolique, et négligent les problèmes domestiques bien réels. Ils gaspillent leurs ressources et poursuivent une politique hautement irrationnelle et inadéquate, vivant dans une sorte de monde virtuel coupé de la réalité.

Le remède à cela est bien simple, mais difficile à accepter. Ils doivent profondément reconsidérer leur identité, se débarrasser des mythes impériaux, de l’héritage impérial et édifier un État-nation européen normal à l’intérieur des frontières sûres et internationalement reconnues de la Fédération de Russie actuelle. Il n’est, de fait, pas facile d’abandonner les « traditions inventées » du XVIIIe siècle qui ont nourri la conscience russe pour devenir, hélas, des « vérités » internationalement reconnues.

Mais, c’est la seule manière de devenir un pays normal et une nation normale en jetant un regard critique sur les mythe historiques de la « Russie kiévienne », d’une « Sainte Russie millénaire », de la prétendue « unité historique » de la Russie, de l’Ukraine et du Bélarus, qui n’a jamais existé jusqu’au XVIIIe siècle, tout comme il n’y avait pas de « Russie », mais juste une principauté de Moscovie, avec aucune idée de continuité avec Kyiv (voir les recherches poussées d’Edward Keenan sur le sujet). Le nom même de Russie est une invention moderne apparemment conçue pour établir une continuité symbolique avec la Rou’s de Kyiv et s’approprier l’héritage de cet État médiéval, légitimant de cette façon l’incorporation des territoires « rous-siens » (ruthènes) de l’ensemble polono-lituanien dans l’empire « russe » nouvellement constitué. D’un point de vue scientifique, cette continuité mythique apparaît aussi incongrue qu’une hypothétique continuité politique entre l’actuelle Roumanie et la Rome antique, la Grande-Bretagne et la Bretagne française ou encore les villes New York  aux États-Unis et de York en Angleterre.

Il y a beaucoup d’autres mythes cependant qui nécessitent d’être déconstruits pour nettoyer la conscience impériale russe comme, par exemple, la fable répandue d’une incorporation volontaire et pacifique de tous les peuples et territoires voisins dans l’empire russe (et éventuellement dans l’Union soviétique) ou encore sur la Russie comme innocente victime d’invasions étrangères (alors qu’en fait , elle s’est comportée comme un prédateur aussi agressif que n’importe quel autre empire et a envahi ses voisins bien plus souvent que vice-versa).

L’Ukraine malheureusement est un élément central dans l’élaboration de la mythologie historique russe et cela rend la situation ukrainienne particulièrement périlleuse vis-à-vis de la Russie impériale. Mais, d’autre part, cela assure à l’Ukraine un rôle particulier dans une transformation éventuelle de la Russie. Je suis totalement d’accord avec ces intellectuels russes et occidentaux (Zbignew Brzezinski, Andrei Piontkovski, Nina Khrouchtcheva) qui pensent que seul un découplage total entre Ukraine et Russie, concrètement et dans l’esprit des gens, sa pleine transformation au niveau institutionnel et une intégration des structures euro-atlantiques (en tout premier lieu l’U.E. et l’O.T.A.N.) seraient susceptibles de porter un coup mortel à l’impérialisme russe et la conscience impériale. Cela forcerait les Russes à finalement reconsidérer leur histoire et leur identité comme reposant, non sur une mythique « Russie kiévienne » (qui relève de l’histoire et du territoire ukrainiens), mais sur la Russie elle-même, c’est-à-dire sur Moscou, Vladimir, Souzdal et, peut-être, Novgorod.

Cela sera sans conteste douloureux, mais ce sera le seul moyen d’en finir avec une identité impériale obsolète et dépassée pour être à même de forger à la place une identité nationale moderne.

P.L. : L’universitaire russe Youri Afanassiev évoque un « esprit de la Horde d’Or » presque génétique au sein des dirigeants de la Fédération russe. Que pensez-vous de cela et quelles sont les racines des problèmes identitaires des Russes aujourd’hui ?

M.R. : Youri Afanassiev est un éminent intellectuel russe très critique à l’encontre du régime de Poutine ou de l’impérialisme et du messianisme russe en général.

À l’automne dernier, j’ai été témoin d’un incident très embarrassant à Kyiv lorsqu’un universitaire français a de facto boycotté une allocution du professeur Afanasiev lors d‘une conférence internationale. Pour tout dire, l’intellectuel français a protesté contre le dépassement du temps initialement imparti à Afanassiev. Mais il était bien évident pour toute l’assistance que ce n’était pas la question du temps, mais celle du contenu de l’intervention qui posait problème au collègue français. J’ai bien peur qu’il s’agisse d’une réaction typique d’une gauche française russophile incapable de prendre la mesure de la nature réelle du régime poutinien, et plus généralement de l’impérialisme russe dans ses multiples réincarnations historiques.

Il est important de souligner que Afanassiev vit toujours en Russie, qui n’est pas un endroit vraiment sûr pour les opposants, aussi je crois que cela le rend particulièrement crédible dans les critiques formulées en public contre son pays, même au risque de déplaire à quelques poutinophiles occidentaux.

Personnellement, je suis réticent à parler d’un quelconque « esprit génétique », y compris dans le cas de la Russie, où la mentalité impériale et chauvine est profondément enracinée.

Oui, je suis conscient que l’expérience historique et l’appartenance civilisationnelle sont très importantes. Je sais que cette culture politique et ces habitudes civiques ne peuvent pas être changées en une nuit. Mais je persiste à croire qu’elles peuvent l’être, bien que cela puisse nécessiter beaucoup plus de temps, d’efforts, de volonté politique et d’habileté que n’importe où ailleurs.

Aussi, je ne voudrais pas retrancher la Russie d’un quelconque projet européen, démocratique ou humaniste, juste parce qu’elle n’a pas eu de chance en adoptant, comme l’Ukraine, la variante orientale du christianisme ou en occupant un immense espace qui implique une apparente grandeur qu’elle n’a pas les moyens logistiques d’assurer.

On peut déduire de différents sondages d’opinion qu’environ 20 % des Russes sont des personnes tout à fait normales et raisonnables, exemptes de paranoïa impériale, de folie des grandeurs et d’envie de domination globale ou régionale. Elles font part d’avis relativement mesurés, rationnels et adéquats sur des sujets intérieurs et extérieurs. Ils sont certes une minorité, mais une minorité substantielle et mobilisée qui se perpétue au cours des décennies et des siècles malgré les lavages de cerveaux propagandistes, les répressions dures et douces, une forte tradition d’impérialisme soutenue et diffusée par des grandes figures du monde littéraire, de Pouchkine et Dostoïevski à Boulgakov et Soljenitsyne.

Le passé détermine largement, mais ne prédétermine pas complètement l’avenir. Nos gènes déterminent également nos caractères, nos talents, nos comportements, mais il y a également une large marge pour notre volonté propre, nos efforts et nos choix, qu’ils soient bons ou mauvais, et bien sûr notre responsabilité personnelle. La Russie a évolué sous les auspices de la Horde d’Or, mais il serait naïf de croire que cette expérience médiévale des XIII – XVe siècles était la principale, sinon l’unique raison qui expliquerait le despotisme des tsars, la terreur sanglante de Staline ou la réapparition aujourd’hui des réseaux du K.G.B. après une hibernation post-soviétique.

Ironiquement, la Mongolie contemporaine, héritière directe de la Horde d’Or, est un pays plus démocratique et libre que la Russie actuelle.

Aussi, il ne faut pas exagérer le rôle des gènes, de l’histoire et des traditions. Leur rôle n’est pas négligeable bien sûr, mais ils n’ont aucune incidence sur les personnes concrète qu’elles soient en haut ou en bas de l’échelle, pour leurs choix, leurs décisions, leurs activités ou leur passivité d’ailleurs.

Dans tous les cas, nous ne devons pas diaboliser la Russie. Elle pourrait être un empire malfaisant, mais il s’agit là d’un mal bien ordinaire, surtout pas absolu et diabolique.

P.L. : « L’Ukraine, c’est nous ! » Ainsi s’exprimait le premier conseiller de l’ambassade russe en France, Artem Studennikov , le 16 septembre 2008 sur la chaîne de télévision française France 3.

Toute tentative des Ukrainiens pour consolider leur propre identité nationale autour de questions comme la résistance nationaliste de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (U.P.A.) durant la Seconde Guerre mondiale, la famine-génocide de 1932 – 33 (Holodomor) ou le statut de la langue russe,  est tenue pour une attitude « inamicale », voire « russophobe » susceptible d’attenter à « l’histoire commune ».

Sur quelles bases pourrait se mettre en place une attitude russe positive pour restaurer des relations plus égalitaires, apaisées et confiantes ?

M.R. : Je songe à  Good-bye, Lenin !, sympathique film allemand de Wolfgang Becker, sur une femme communiste convaincue en R.D.A. qui tombe dans le coma avant la chute du régime et le démantèlement du mur de Berlin. À son réveil, ses proches essaient de la préserver de nouvelles bouleversantes qui pourraient provoquer un choc mortel. Ils prétendent que la R.D.A. et le régime communiste existent toujours, et à cet effet, ils se lancent à la recherche de vieux produits est-allemands et vont jusqu’à réaliser de fausses informations télévisées.

C’est exactement ce que les politiciens et les médias russes font aujourd’hui.

Ils tentent encore de maintenir la société dans un monde virtuel d’informations falsifiées et de mythes historiques. Non seulement Staline est un grand homme d’État (plutôt qu’un sanglant criminel) selon eux, mais même la crise économique mondiale n’existe pas, du moins en Russie. Cela paraît incroyable, mais plusieurs journalistes et experts russes ont été légalement persécutés au cours de l’automne 2008 simplement parce qu’ils avaient suggéré que le pays était aussi plongé à son tour dans la récession mondiale.

L’Ukraine fait malheureusement partie de ce monde virtuel en tant qu’élément constitutif de l’identité mythique russe ou devrais-je dire « grande-russienne ».

Il s’agit bien sûr d’une Ukraine virtuelle qui a peu à voir avec la réalité.

Mais pour les Russes, cela signifie seulement que la réalité a « tort » et qu’elle doit être fixée, ajustée à leurs représentations et images mythiques. Chaque pas de l’Ukraine qui contredit ces dernières est perçu comme hostile. Les Ukrainiens n’ont jamais été autorisés à avoir leur propre avis, leurs propres politiques et intérêts qui pourraient un tant soit peu différer de ceux de la Russie. Aussi, non seulement, le rejet du stalinisme et la condamnation des crimes du communisme comme le Holodomor irrite les Russes, mais l’indépendance même de l’Ukraine comme la renaissance de la langue et de la culture ukrainienne sont  considérées comme une déviation historique et un comportement profondément anti-russe.

De manière assez ironique, beaucoup de Russes proclament leur amour de l’Ukraine. Ils ont des parents ou des amis ukrainiens, et peuvent même fredonner des chansons ukrainiennes ou réciter quelques blagues.

Mais , c’est une Ukraine virtuelle qui est un pur produit de leur imagination, bien éloigné de la réalité, l’Ukraine inventée par Mykola Hohol (Nikolaï Gogol en russe) et quelques autres romantiques ukrainiens, russes ou polonais. Ils « aiment » les Ukrainiens en tant que cousins ruraux qui apparaissent lourds et maladroits, mais qui peuvent se révéler exotique et charmants, et surtout drôles. Comme tous les rustauds de la campagne, ils ont besoin d’être guidé avec paternalisme par leurs frères avancés de la ville.

On pourrait comparer cette attitude aux relations entre vendredi et Robinson Crusoë. Chaque Crusoë  aime son vendredi aussi longtemps que ce dernier reconnaît la supériorité de Robinson. Mais dès que Vendredi prétend devenir l’égal de Robinson, il devient un pervers aux yeux de ce dernier, digne de l’asile en tant que dérangé mental ou, pire, destiné à être emprisonné comme un dangereux criminel corrompu et enrôlé par un autre Robinson (américain, polonais, allemand, etc.).

Selon ce point de vue, le Vendredi ukrainien ne peut être venu de lui-même à l’idée d’indépendance nationale et de séparation de la Russie, ou aux idées de liberté, de justice ou de droits civiques, comme cela est arrivé au cours de la Révolution orange.

Non, naturellement il ne peut en être ainsi. Le vendredi ukrainien a été simplement réorienté, séduit et enlevé par les sinistres Robinsons internationaux qui n’ont jamais arrêté de conspirer contre la sainte et innocente et gentille et gracieuse Russie.

Je voudrais que vous compreniez que l’Ukraine est une importante part constitutive de l’identité russe (impériale). Aussi, il n’y a  aucune place pour l’Ukraine (je parle de l’Ukraine politiquement et culturellement indépendante) dans la mentalité russe.

Nous souhaiterions avoir des relations « normales » avec la Russie, mais cela pourra difficilement se produire tant que la Russie ne sera pas un pays « normal », c’est-à-dire un État-nation plutôt qu’un empire. Cela me semble peu envisageable dans un futur proche, mais cela arrivera certainement tôt ou tard, pour le plus grand bénéfice de toutes les parties concernées, y compris les Russes eux-mêmes.

P.L. : Vous semblez être favorable à une intégration de l’Ukraine dans l’O.T.A.N. Même s’il est patent que les autorités russes entretiennent un complexe de l’encerclement hérité de leur histoire, ne pensez-vous pas que cette perspective pourrait transformer à terme l’Ukraine en une « république bananière » occidentalisée, la faisant passer de Charybde en Scylla ?

Que pensez-vous d’une voie alternative, celle d’une souveraineté nationale garantie par un puissant système de défense populaire inspiré des exemples suisses, suédois ou ex-yougoslave (restauration de la garde nationale ukrainienne supprimée en 1999 par le président Leonid Koutchma par exemple) ?

M.R. : Tout d’abord, je ne pense pas que  les membres de l’O.T.A.N. (ou de l’U.E.) puissent voir leurs souverainetés nationales menacées. Ni la Pologne, la République tchèque ou même la petite Estonie ne sont devenues des espèces de « républiques bananières » occidentalisées comme vous le laissez entendre.

Et pour vous dire la vérité, je peux difficilement imaginer que cela puisse arriver en Ukraine, un pays de cinquante millions d’habitants alphabétisés à 100 % et avec le même nombre virtuel d’étudiants, de professeurs, de docteurs, d’avocats et d’ingénieurs que n’importe où ailleurs en Europe.

Et, en toute sincérité, je ne crois pas en une quelconque « troisième voie », qui risque de nous mener qu’au Tiers-Monde. Aujourd’hui, la Russie prétend poursuivre une « troisième voie », mais c’est exactement ce que nous voulons éviter de notre mieux.

En Ukraine et ailleurs, beaucoup de personnes croient que la neutralité est la meilleure option, mais ils ne comprennent tout simplement pas combien cela peut coûter ?

Et ô combien, cela pourrait s’avérer invivable et insoutenable avec le voisinage de la Russie. Pensez-vous que la Géorgie n’aurait pas été envahie par la Russie si elle avait été neutre ? Est-ce que la neutralité a aidé les pays du Bénélux au cours de la Seconde Guerre mondiale ? Je ne crois pas que l’exemple yougoslave d’autodéfense populaire soit transposable en Ukraine, particulièrement dans le cas éventuel de l’éclatement du pays et des confrontations interethniques qui pourraient en résulter. Le cas suisse pourrait sembler judicieux, mais il s’agit d’une expérience historique unique, qui s’appuie, en dernier lieu, sur une forte conscience civique et une unité nationale qui font défaut en Ukraine.

Dans tous les cas, l’adhésion de l’Ukraine à l’O.T.A.N. ou à l’U.E. est une éventualité peu probable. Aussi, je pense que nous devons mettre l’accent sur les critères requis pour satisfaire aux standards occidentaux de transparence, d’État de droit et de bon fonctionnement des institutions. À mon avis, ce processus est actuellement beaucoup plus important qu’une éventuelle adhésion. L’assistance et la vigilance de l’Occident ainsi qu’une feuille de route élaborée pourraient faciliter les transformations ukrainiennes et seraient de toute façon utiles dans tous les cas de figure, que ce soit pour une intégration dans l’O.T.A.N. ou pour la mise en place d’une autodéfense populaire comme vous le suggérez.

P.L. : Les théoriciens des « nouvelles droites » européennes ou ceux du think tank Forum Carolus, pour ne citer qu’eux, défendent le projet d’une « avant-garde » européenne centrée sur le noyau carolingien franco-allemand étendu au duo austro-hongrois pour constituer une véritable « Europe-puissance » indépendante et souveraine.

Ne pensez-vous pas que la véritable destinée de l’Ukraine est de prendre part à cet audacieux projet à un moment où elle doit édifier un état solide et créer une conscience nationale unifiée ?

M.R. : Je crois avoir largement répondu précédemment à votre question.

« Le mieux est l’ennemi du bien » dit un proverbe.

Vous, en Europe occidentale, avez tendance à pencher vers des projets utopiques que vous croyez être le « mieux ».

Mais, nous, en Europe orientale, voudrions, tout d’abord, mener à terme quelque chose de réalisable que nous croyons simplement être le « bien ».

Et nous verrons ensuite si une utopie peut nous convenir et laquelle.

Pour le dire différemment, la notion même de « mieux » est controversée, porteuse de divisions et largement déstabilisante, quelque chose que notre société en transition déboussolée et divisée ne peut tout simplement pas se permettre. La notion de « bien » est peut-être plus banale et médiocre, mais elle est plus simple, claire et dans le cas de notre « quadruple transition », plus unifiante et mobilisatrice.

P.L. : Vous avez soutenu la Révolution orange de 2004 à l’instar d’une majorité de vos compatriotes.

Une bonne partie de l’opinion publique française considère généralement qu’elle a été provoquée et soutenue par les États-Unis et leurs O.N.G.

Que pourriez-vous dire à nos lecteurs à ce sujet ?

Quels sont vos sentiments aujourd’hui à propos des figures de proue de la Révolution Orange, Viktor Iouchtchenko et Ioulia Tymochenko ?

M.R. : La Révolution orange ukrainienne fut un mouvement de masse antitotalitaire qui peut être comparé à toutes les révolutions est-européennes de 1989.

Plus spécifiquement, c’était une tentative de l’Ukraine de parachever sa propre « révolution inachevée » de 1990-91, quand la mobilisation de masse démocratique, bien que forte, s’est avérée insuffisante pour chasser la Nomenklatura communiste du pouvoir. Cette dernière s’était maintenue au prix d’un compromis qui avait eu comme conséquence la conservation de presque toutes les institutions (sauf le Parti communiste qui sera refondé plus tard) en leur faisant simplement subir de petits changements cosmétiques, accompagnés de changements de noms. Les unités soviétiques basées dans le pays étaient devenues ukrainiennes, mais avec les mêmes commandants, pour la plupart russes ou russophones, le K.G.B. s’était transformé en S.B.U. et les chaires de marxisme-léninisme avaient été transformées en chaires de politologie avec les mêmes professeurs.

Je ne dirais pas que la Révolution Orange a pleinement réalisé cet objectif, mais elle a certainement scellé le sort du chapitre autoritaire (ou plutôt semi-autoritaire) du développement de l’Ukraine et clairement prouvé que la société ukrainienne, bien qu’ethniquement divisée et politiquement immature, n’aurait jamais accepté une « démocratie dirigée » de style russe (ou bélarussien).

Aujourd’hui, l’Ukraine apparaît comme une démocratie non consolidée, avec de faibles institutions et des politiciens aux mains sales, mais avec des médias vibrant d’indépendance et des libertés civiles inimaginables en Russie ou partout ailleurs dans l’espace ex-soviétique. Il est à remarquer que des douzaines de professionnels russes, en premier lieu des journalistes et des activistes de la société civile, ont trouvé un asile politique en Ukraine depuis 2005.

Je ne peux prendre au sérieux les affirmations propagandistes russes qui prétendent que la révolution orange fut un complot américain. Cela ressemble à une conspiration « globale judéo-maçonnique » à propos de laquelle personne ne peut apporter la preuve de l’existence ou de l’inexistence.

En réalité, j’ai brièvement abordé cette problématique lorsque j’ai mentionné les représentations russes des Ukrainiens perçus comme des stupides « Vendredis » qui ont indubitablement trahi leurs légitimes maîtres russes, séduits, corrompus et enlevés par quelque autre « Robinson », américain dans le cas qui nous occupe.

Je crois qu’une telle affirmation est insultante pour l’ensemble de la nation car elle considère tous les Ukrainiens comme de simples pions, poupées, sans dignité propre, ni sentiment de justice, de liberté, sans culture civique ; tout cela concrètement illustré, quoi qu’il en soit, par quatre semaines de manifestations pacifiques.

Je suis vraiment navré que certaines personnes en France soient si aveuglées par leur anti-américanisme qu’elles sont prêtes à prendre n’importe quelle propagande véhiculée par le Kremlin ou le K.G.B. pour  argent comptant.

Il faut être complètement détaché des réalités ukrainiennes pour imaginer qu’une influence et une conspiration américaines aient pu jouer un rôle significatif dans ce pays.

Êtes-vous conscient du simple fait que tous les Ukrainiens connaissent virtuellement le russe, mais que très peu d’entre eux maîtrisent l’anglais ou d’autres langues occidentales ? Ou, qu’il y avait une pléiade de livres, de périodiques ou de chaînes de télévision russes dans toute l’Ukraine, et pratiquement rien de tout cela provenant des États-Unis (même les retransmissions de Radio Liberty avaient été interrompues par Koutchma en 2003) ? Savez-vous que les capitaux russes (généralement sous pavillon chypriote ou autres) s’insinuent partout en Ukraine de manière beaucoup plus systématique que leurs équivalents américains ou provenant de n’importe quelle autre puissance occidentale ? Êtes-vous conscient que la toile tissée par le K.G.B russe (G.R.U./F.S.B) est restée telle qu’elle depuis 1991 et a si profondément pénétré toutes les strates des institutions et de la société ukrainiennes que la C.I.A. ne pourrait jamais appréhender complètement ce phénomène même si elle avait fait  de l’Ukraine une de ses priorités (et ce ne fut jamais le cas) ?

Il y a beaucoup d’autres exemples de ce genre, mais je me demande s’ils peuvent être utiles pour des personnes sourdes et aveugles, qui détestent si fort un démon imaginaire à Washington qu’elles sont impatientes d’embrasser un démon bien réel au Kremlin. Certaines d’entre elles nient même les crimes de Staline, et pas seulement ceux de Poutine (comme le génocide en Tchétchénie). Oncle Joe, je crois, avait raison lorsqu’il les traitait sarcastiquement d’« idiots utiles ».

Quand je compare la Révolution Orange aux autres révolutions est-européennes de 1989, j’entends le faire non seulement au niveau de leurs forces conductrices, mais aussi, jusqu’à un certain point, en ce qui concerne leurs conséquences.

Actuellement, le camp révolutionnaire a partout éclaté et s’est déchiré en une myriade de guerres intestines. La rivalité entre Iouchtchenko et Tymochenko n’est pas très différente dans son essence de celle qui a opposé Walesa et Mazowiecki, ou Tusk et Kaczynski en Pologne et ainsi de suite. Mais le contexte est différent. En Ukraine, à la différence de la Pologne ou de tout autre pays d’Europe centrale, une puissante « troisième force » pro-russe et soviétophile demeure sur la scène politique et, deuxièmement, l’Ukraine, à la différence des faibles États balkaniques, ne bénéficie d’aucune perspective d’adhésion de la part de l’Union européenne, d’aucune assistance effective et de vigilance qui pourraient l’aider à renforcer ses institutions et à discipliner ses politiciens.

Néanmoins, l’Ukraine apparaît comme une démocratie compétitive bien que non consolidée, avec des chances plutôt bonnes de maturation et de renforcement à terme.

• Propos recueillis et traduits de l’anglais par Pascal G. Lassalle pour le site Theatrum Belli.

Pour approfondir le sujet :

• Annie Daubenton, Ukraine. Les métamorphoses de l’indépendance, Buchet-Chastel, Paris, 2009.

• Viatcheslav Avioutskii, Les révolutions de velours, Armand-Colin, Paris, 2006.

• Revue Transitions et Sociétés, n° 10, Ukraine, juin 2006 (c/o Magna Europa, 75, rue Marcel Dassault, F – 92100 Boulogne).

• Gilles Lepesant (sous la direction de), L’Ukraine dans la nouvelle Europe, CNRS Éditions, Paris, 2005.

• Iaroslav Lebedynsky, Ukraine, une histoire en questions, L’Harmattan, Paris, 2008.

• Andreas Kappeler, Petite histoire de l’Ukraine, Institut d’Études slaves, Paris, 1997.

• Leonid Pliouchtch, Ukraine. À nous l’Europe !, Éditions du Rocher, Paris, 1993.

• Arkady Joukovsky, Histoire de l’Ukraine, Éditions du Dauphin, Paris, 3e édition, 2005.

• Entretien d’abord publié sur le site Theatrum Belli.