Compte-rendu de la IIe conférence Paneuropa (1re partie) par Olena SEMENYAKA

La deuxième conférence Paneuropa s’est tenue à Kyiv, capitale de l’Ukraine, le lundi 15 octobre 2018 dans le cadre de la semaine paneuropéenne, au club « Reconquista », sous l’égide du réseau européen Reconquista.

Des participants venus d’Italie, d’Allemagne, de Norvège, ainsi que des représentants des forces nationalistes ukrainiennes y ont pris part, rejoints par des invités de marque venus de Suède (Marcus Follin, « The Golden One ») et des États-Unis (Greg Johnson).

En outre, le Centre Russe de Kyiv et les Grecs de ProPatria ont exprimé leur soutien aux initiatives et aux projets des nationalistes ukrainiens.

L’arrière-plan conceptuel de l’événement

Aujourd’hui, dans le contexte mondial d’un tournant populiste de droite, il est devenu courant de déclarer « L’Italie (ou la Pologne ou la Hongrie…) d’abord ! ». Toutefois, lorsque le président de la première puissance mondiale admet qu’il est nationaliste, sans qu’il soit tenu compte de son véritable degré d’adhésion à cette notion classique, et proclame « Make America Great Again », cela traduit un phénomène bien différent de celui du retour aux États -nations en Europe.

Il n’est pas suffisant pour les États européens pris individuellement, et même pour tous pris dans leur ensemble, de s’émanciper de l’Union européenne et de fermer les frontières pour résoudre le problème de l’absence de l’Europe sur la carte du monde en tant que sujet géopolitique et surtout, comme un bloc civilisationnel et culturel spécifique. Les superpuissances (États-Unis, Russie, Chine…) continueront à influer sur les tendances politiques et économiques mondiales en continuant à diviser l’Europe en zones d’influence.

Dans la mesure où l’Europe a de plus grandes ambitions que de demeurer le satellite de maîtres changeants, il est grand temps de s’unir et de proclamer comme nos principes « L’Europe d’abord ! » et « Rendre à nouveau sa grandeur à l’Europe ».

Par conséquent, l’objectif de cette conférence internationale annuelle, est de nous réapproprier l’Europe en commençant avec le terme de Paneurope qui a été discrédité depuis des décennies par les multiculturalistes « paneuropéens » dans le sillage du comte Coudenhove-Kalergi. En outre, puisque l’idée même des États-Unis d’Europe relève juste d’une analogie, la conférence Paneuropa vise à définir une voie équilibrée entre une fédéralisation excessive qui, au regard des dernières décennies, est devenue synonyme de centralisation, et le petit étatisme.

La question connexe concernant le fait d’aller au-delà des réflexes chauvins est également régulièrement abordée lors des événements organisés par le mouvement Reconquista et il a été question cette fois-ci des tensions transfrontalières entre la Hongrie et l’Ukraine. Un autre impératif de la pensée paneuropéenne tourne autour de la question des minorités nationales, du régionalisme et du droit des plus petites ethnies à l’auto-détermination et se voit régulièrement abordé lors de ces conférences.

Des conférences d’actualité

Un des exemples les plus éclairants de cette dernière, qui a récemment agité l’Europe, parmi d’autres, a été abordé au cours du premier forum JungEuropa à Dresde au sujet de la question catalane.

Le mouvement de la Reconquista européenne basé en Ukraine entretient des liens avec les nationalistes espagnols qui ont attiré l’attention sur le fait que dans cette affaire l’identité catalane est mise en avant par les gauchistes désireux d’« enrichir » cette identité avec les soi-disant réfugiés non-européens. En d’autres termes, il est impossible de parler d’identitarisme et de régionalisme avant que l’Europe ne se rétablisse en tant que sujet géopolitique. Les intrusions conjointes des forces mondialistes occidentales et russes pour établir un parallèle entre les velléités indépendantiste catalanes et la situation dans le Donbass ukrainien le prouvent fort bien.

Cela nous amène à un autre point d’une importance clé pour les nationalistes ukrainiens : l’impératif d’une troisième voie géopolitique entre un « protectorat » de la Fédération de Russie et une alternative similaire de la part du mondialisme occidental. Cet objectif a été explicitement mis en avant par les représentants de toutes les forces nationalistes ukrainiennes ayant pris part à la conférence (le Corps National, Svoboda, la Sitch Carpatique) et a été abordé en détail par la coordinatrice du Mouvement Reconquista, secrétaire internationale du Corps National, Olena Semenyaka.

Intermarum Ukr

En opposition à l’idéologue néo-eurasiste, Alexandre Douguine, nous réfutons l’idée que le monde moderne soit « unipolaire », ce qui constitue une prémisse à sa conclusion inutile soulignant la nécessité de succomber à la « contre-hégémonie » du Kremlin. Si les États-Unis demeurent la puissance la plus influente, il est devenu évident pour les nationalistes ukrainiens, et pas seulement pour eux, qu’à la lumières des dernières années écoulées, l’Occident et la Fédération de Russie continuent à fragmenter l’Europe en zones sous leur contrôle comme l’Allemagne d’après-guerre. Et il n’est pas nécessaire d’expliquer qu’une Europe éclatée constitue l’exacte antithèse de l’idéal paneuropéen, quel que soit la nature des relations ou des frictions russo-ukrainiennes. L’Europe orientale ne cèdera jamais aux sirènes de Moscou. D’ailleurs, le dilemme catalan est révélateur de ce qui se passe à l’échelle européenne : il est impossible de parler d’« Eurosibérie », ou d’un quelconque projet supra-européen, qu’il soit euro-atlantique ou eurasien, avant de restaurer la souveraineté politique de l’Europe ainsi que sa subjectivité géopolitique. Le choix fallacieux entre Occident et Russie est démontré par le simple fait qu’ils continuent tous deux à coopérer économiquement et à décider du sort de l’Ukraine, malgré les sanctions économiques et les campagnes médiatiques menées respectivement contre les impérialismes « américain » et « russe ».

Pour une Europe souveraine

Un autre fait démontrant que l’Occident et la Fédération de Russie sont davantage des compères rivaux et concurrents plutôt que des adversaires idéologiques renvoie à l’histoire arrivée aux nationalistes russes de Kaliningrad, l’ancienne Königsberg. Cette dernière fut, entre autres occasions, abordée lors du premier forum JungEuropa, dans le contexte de la nécessité pour l’Europe de se libérer des bases militaires étrangères.

Au cours de la conférence inaugurale du « Groupe de Soutien à l’Intermarium », qui s’est déroulée à Kyiv en juillet 2016, les représentants de l’organisation nationaliste russe BARS ont suggéré que Kaliningrad pourrait être réintégrée dans l’espace géopolitique de l’Intermarium, animé d’intentions amicales vis-à-vis de l’Allemagne. Bien qu’ayant exprimé leurs idées à titre privé au cours d’un événement organisé par une organisation non gouvernementale, ces nationalistes russes ont été emprisonnés à leur retour à Kaliningrad sous l’accusation de séparatisme et sont toujours sous les barreaux. L’enclave est actuellement considérée comme une plateforme stratégique cruciale dans laquelle la Russie a accru sa présence militaire depuis 2014 (avec le stationnement de missiles balistiques Iskander-M au rayon d’action supérieur à 400 km) pour prendre le contrôle des États baltes.

Apparemment, l’Occident préfère les bases militaires russes et les armes nucléaires à Kaliningrad au réarmement de l’Allemagne, comme pour l’Ukraine, avec leurs perspectives nationalistes réprimées depuis des lustres, parce que les élites de l’Ouest seront toujours capables de trouver un arrangement avec leur homologue russe néo-libérale et multi-ethnique aux tendances conservatrices inoffensives et à la plus vaste communauté musulmane historique d’Europe.

Il est grand temps pour les forces nationalistes européennes qui considèrent sérieusement leur engagement pour les peuples de notre continent d’élaborer une stratégie pour restaurer la souveraineté de l’Europe en commençant par les capacités de défense, au lieu d’applaudir à une autre « victoire » de Poutine sur l’Occident. D’autre part, la dévalorisation du mouvement nationaliste de masse ukrainien comme un « pion » présumé sur l’échiquier mondial dans le jeu de l’Occident inspiré par Zbignew Brzezinski est tout simplement impardonnable, non seulement en tant que signe de sénilité sous le travestissement d’un fatalisme géopolitique, mais comme un triste abaissement des ambitions politiques européennes. Elle est regrettable en tant qu’obstacle pour saisir l’unique, probablement la dernière chance pour l’Europe de se préserver elle-même dans une nouvelle forge de guerre. Comme nous l’enseigne l’histoire récente, toutes les tentatives honorables de restaurer la puissance continentale de l’Europe ont été menées dans un contexte de détresse révolutionnaire de de guerres « fratricides », que cela ait été l’âge d’or géopolitique de la période post-napoléonienne ou la course aux armements ayant précédé, puis succédé au premier conflit mondial. Les tensions croissantes entre les superpuissances occidentales et de l’Est rendent nécessaire l’unification des forces nationalistes autour de la troisième voie géopolitique, en lieu et place d’un échappatoire, d’un scepticisme et d’un déterminisme mal informé affirmant que tous les efforts sont futiles.

Aussi, le mouvement Reconquista qui vise à édifier une confédération paneuropéenne de nations européennes souveraines, la Paneurope pour le dire simplement, s’appuie-t-il sur les positions classiques de la Troisième voie (autrement désignée troisième théorie politique) dans la lignée de Julius Evola, d’Ernst Jünger, de Pierre Drieu la Rochelle, d’Oswald Mosley et de Dominique Venner, qui ont été discutées lors de la première conférence inaugurale en avril 2017.

Penser la Troisième Voie

Cette seconde conférence peut être divisée en cinq parties principales. L’introduction par les coordinateurs de Paneuropa, les conférences des représentants des organisations d’Europe occidentale (Italie, Norvège, Allemagne), les allocutions des invités de marque à l’événement (venus de Suède et des États-Unis), les propos des représentants des partis ukrainiens (Corps National, Svoboda, Sitch Carpatique), les présentations et argumentaires (Projet Kraftquell et Centre Russe de Kyiv).

Olena Semenyaka a souligné les fondements du mouvement Reconquista et pourquoi celui-ci est justement né dans la Kyiv révolutionnaire. Elle a d’abord mis en évidence le fait que le régime déchu de l’ex-président Yanoukovytch n’était que partiellement pro-russe. Il serait plus indiqué de le définir comme dépourvu de toute subjectivité géopolitique sur le mode typique d’un régime post-soviétique qui sert ceux qui paient le plus, et à cet égard, sa différence avec le régime actuel n’est qu’une question de degré. Par exemple, on peut rappeler que l’accord d’association avec l’Union européenne fut décidé par Yanoukovytch au même titre que la première Gay Pride ukrainienne, qui se déroula sous la protection des Berkout, les forces spéciales de la police qui réprimeront la révolution du Maïdan quelques mois plus tard.

Dans un deuxième temps, Olena Semenyaka a souligné que, malgré l’annexion de la Crimée et l’invasion du Donbass par la Fédération de Russie, qui a profité du moment pendant lequel l’État ukrainien était paralysé, pour prévenir un Maïdan russe, les mouvements nationalistes ukrainiens n’auraient jamais atteint un tel stade de développement sans le déclenchement des hostilités avec la Russie. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les formations nationalistes ont réussi à créer leurs propres branches militaires, l’exemple le plus éclatant étant le régiment à destination spéciale Azov, intégré dans la Garde nationale ukrainienne. Voilà pourquoi a-t-elle aussi fait un parallèle entre la situation dans l’Ukraine post-révolutionnaire et le dilemme des corps francs allemands des années 20 qui ont dû combattre la menace bolchevique en Allemagne et dans le Baltikum pendant que le gouvernement libéral étendait son pouvoir de nuisance à l’intérieur de l’Allemagne.

Cependant, dans un troisième temps, précisément en raison de la nécessité d’assurer la garde des frontières de l’Ukraine, et de ce fait de l’ensemble de l’Europe orientale, face à la guerre hybride déclenchée et menée par la Russie, le mouvement nationaliste ukrainien a obtenu la chance non seulement de défier les autorités libérales et de concourir pour le pouvoir en Ukraine, mais aussi de lancer le développement de l’Intermarium, l’union militaire et géopolitique des pays d’Europe centrale et orientale, en tant qu’alternative à l’Union européenne et extension moderne de la classique troisième voie géopolitique continentale.

Les participants à la deuxième conférence Paneuropa qui ont également assisté le 13 octobre à Kyiv à la troisième édition organisée par le « Groupe de Soutien à l’Intermarium », fondé par Andriy Biletskyi, député du Parlement, chef du Corps National et premier commandant du régiment Azov, ont pu estimer l’état actuel de la coopération entre les pays de la région.

À ce moment précis, Olena Semenyaka a poursuivi sur la géostratégie de la Reconquista européenne : l’Intermarium conçu comme un projet ou un tremplin en vue d’une intégration européenne alternative. Au regard des crises en cours dans l’Union européenne (terrorisme islamique radical, invasion migratoire, Brexit…), une telle occasion est désormais prise en compte pas seulement par les participants à des événements comme Paneuropa, mais aussi par des représentants officiels de gouvernements d’Europe centrale et orientale. La nécessité objective d’une coopération dans le domaine de la défense entre les pays de la région après le déclenchement de la guerre hybride par la Russie a rendu l’intégration via l’Intermarium tout à fait réaliste. D’ailleurs, la conjoncture géopolitique actuelle en Europe et dans le monde est plutôt favorable : le groupe des quatre de Visegrad (V4) et l’Initiative des Trois Mers (3S), soutenue par le président Trump, pourraient, en tant qu’initiatives autonomes au sein de l’Union européenne, constituer une base de départ pour le futur bloc souverain de l’Intermarium dans ses dimensions géopolitiques et militaires. Il pourrait ensuite devenir l’axe d’une intégration européenne alternative (un avant-poste de la Paneurope).

Le faux conservatisme russe

De plus, Olena Semenyaka est revenue sur la situation idéologique et politique au sein de la Fédération de Russie. Ayant admis l’existence d’un socle de valeurs conservatrices naturellement partagées par le peuple russe, qui, parmi d’autres choses, est hostile à la propagande LGBT, elle a expliqué qu’il est plus facile de les préserver dans les pays d’Europe orientale qui possèdent pour chacun d’entre eux leur propre « nation titulaire ». À l’opposée, la Fédération de Russie est un État multi-ethnique et multireligieux avec une minorité musulmane historique considérable et une immigration de masse dans la partie russe du pays, venue de ses républiques non européennes et des pays voisins d’Asie centrale. Il n’est pas surprenant de constater l’existence en Russie d’une législation « anti-extrémiste » très stricte et chaque cas particulier « d’incitation à la haine interethnique, interraciale ou interreligieuse » est systématique jugé en faveur des protagonistes non-européens des incidents. Par voie de conséquence, il n’y a plus de mouvements ou de partis nationalistes dignes de ce nom en Russie. Après le commencement de la guerre contre l’Ukraine, qualifiée de contrée « néo-nazie » par les médias russes, le Jour de la Victoire et la mythologie de la Grande Guerre patriotique sont devenus plus que jamais les fondements de la narration publique et de l’identité collective en Russie. Toutes les activités nationalistes peuvent donc facilement tomber dans la catégorie du « révisionnisme historique, du révisionnisme sur les conclusions de la Seconde Guerre mondiale et de la glorification des collaborateurs des nazis », qui les rendent illégales. Il n’est pas surprenant de constater que la majorité des activistes nationalistes russes, en premier lieu ceux qui se sont déclarés hostiles à l’invasion de l’Ukraine, s’y sont exilés… En d’autres termes, seules des organisations nationalistes ignorantes ou corrompues, peuvent encore en Europe considérer la Russie de Poutine comme un allié stratégique.

Cette conclusion sera reprise par Denis Vikhorev, coordinateur du Centre Russe (en exil), un de ces nationalistes qui a fui en Ukraine après le début de la répression contre lui et ses camarades qui s’étaient dressés contre la guerre avec l’Ukraine. Il a attiré l’attention de l’auditoire sur des faits parfaitement éloquents : les financements d’État constants versés au Parti communiste de la Fédération de Russie (dissous en Ukraine après la Révolution), de la part du gouvernement russe le 14 octobre 2017 (le jour des défenseurs de la patrie en Ukraine) lors de la 19ème édition du Festival Mondial de la jeunesse et des étudiants communistes à Sotchi (comme il se doit dans une Russie quasi soviétique, après une rencontre avec les représentants d’une des plus grandes banques du pays, la Sberbank), ou le renvoi immédiat en 2011 du porte-parole du service fédéral des migrations, Konstantin Poltoranine, après que ce dernier ait fait une remarque sur son intérêt pour l’avenir de la race blanche, ses critiques de la politique migratoire de l’Union européenne et son souhait exprimé de faire venir des migrants d’origine slave plutôt que des ressortissants asiatiques…

Olena Semenyaka

Traduction et adaptation par Pascal G. Lassalle.