Chroniques missinistes par Georges FELTIN-TRACOL

Missiniste désigne l’adhérent et le militant du Mouvement social italien (MSI), fondé un 3 décembre 1946 à Rome par quelques personnes dont Pino Romualdi, le père du penseur organique, Adriano Romuladi, auteur de plusieurs essais novateurs, décédé sur la route le 12 août 1973, et Giorgio Almirante. Dès l’immédiate après-guerre, dans une Italie en ruines sous occupation anglo-saxonne, des nombreux groupes épars qui, héritiers de la République sociale italienne (1943 – 1945), entendent maintenir la flamme du fascisme s’engagent au sein d’une seule formation. Pendant plus de quarante ans, tandis qu’une partie de l’Europe au-delà du « Rideau de Fer » subit l’occupation soviétique, la flamme tricolore missiniste illuminera la grande majorité des mouvements nationalistes d’Europe occidentale.

C’est cette aventure politique exceptionnelle que relate Massimo Magliaro pour le onzième numéro des « Cahiers d’histoire du nationalisme ». Journaliste à la RAI, correspondant à Paris et à Madrid, ensuite directeur de la RAI – International, l’auteur fut auparavant le rédacteur en chef du Secolo d’Italia, le journal officiel du MSI, et un proche de Giorgio Almirante qui en fut le secrétaire général de 1947 à 1950, puis de 1969 à 1987.

L’auteur privilégie la chronologie avec des notices plus ou moins longues. Il rappelle que dès avril 1944, des militants fascistes éditent un journal clandestin Manifesto (« Manifeste »). À peine la guerre terminée, d’autres titres imprimés et des groupes locaux plus ou moins secrets – La Rivolta ideale (« La Révolte idéale »), le Parti fusionniste italien, Paginere Libere (« Pages libres »), Groupes nationalistes lombards, Rosso e Nero (« Rouge et Noir »), Front du Travail, etc. – se manifestent dans toute la péninsule.

Des années agitées

Très vite, le jeune MSI fait face à la violence politique du puissant PCI et des socialistes, aux harcèlements judiciaires pour « reconstitution du parti fasciste » ainsi qu’aux entraves administratives diverses et variées. Jusqu’à la fin des années 1980, les missinistes affrontent flics du Régime obéissants, communistes acharnés et gauchistes virulents. Maints militants y perdent la vie, souvents assassinés par des terroristes néo-bolcheviks. Ce sont les funestes « Années de plomb » avec la manipulation par le réseau occidentaliste otanien Gladio et la Loge P2 d’organisations terroristes d’extrême gauche et d’extrême droite. Dans ce contexte violent, les drames se multiplient. Le 16 avril 1973, l’appartement du secrétaire de section du quartier populaire romain de Primavalle est incendié. « Deux des enfants, l’aîné, Virgilio, 22 ans, et le plus petit, Stefano, 8 ans, meurent brûlés vifs. […] Pour la gauche, l’attentat est le fruit d’un conflit interne au sein de la section dont Mattei était le secrétaire (p. 111) », ce qui est bien sûr abject et faux.

Les intimidations, les menaces, les attentats, les bagarres de rue n’empêchent pas le MSI de siéger, grâce au mode de scrutin proportionnel, tant au Sénat et à la Chambre des députés que dans les conseils municipaux et régionaux. Aussi étrange que cela puisse paraître pour un observateur français habitué au monolithisme partitocratique, le MSI pratique une véritable démocratie interne avec la libre expression de tendances parfois antagonistes. En effet, quoi de commun entre les courants de « Gauche fasciste », l’aile « spiritualiste » de Pino Rauti, animateur du Centre d’études Ordine Nuovo qui fit un temps scission, les monarchistes ralliés après bien des palabres et qui permirent au MSI de s’adjoindre les termes de « Droite nationale » sans oublier le rôle de la CISNAL (Confédération italienne des syndicats nationaux des travailleurs), issue du MSI, et qui va progressivement s’en émanciper avant de se transformer en une UGL (Union générale du travail) de plus de deux millions d’adhérents aujourd’hui.

Outre une grande floraison de publications, certaines plus éphémères que d’autres, et la participation – originale alors – aux premières radios libres ouvertement de droite, le MSI organise très tôt des réunions culturelles internationales. Y assistent en mai 1962 les Allemands Ernst Jünger et Ernst von Salomon, le Hongrois exilé Thomas Molnar, les Français Michel Déon, Thierry Maulnier, Pierre Andreu, Paul Sérant, Philippe Héduy, Guy Dupré, Roland Laudenbach, Raoul Girardet. Julien Freund se rendra lui aussi assez régulièrement à Rome à l’invitation de cénacles culturels missinistes. En revanche, l’auteur ne mentionne pas la conférence paneuropéenne de mars 1950 qui donna un an plus tard le fameux congrès de Malmö et la création d’un des tout premiers partis ouvertement européens, le MSE (Mouvement social européen). L’engagement européen du MSI constitue une donnée politique permanente.

Msi

Un esprit fort européen

Dès 1978, le MSI de Giorgio Almirante approuve l’initiative du PFN de présenter une liste lors des premières élections européennes de l’année suivante. Plus européens que les habituels européistes patentés, Français, Italiens et Espagnols entérinent le principe d’une liste commune appelée l’« Eurodroite ». Si le 10 juin 1979, la version française conduite par Jean-Louis Tixier-Vignancour ne recueille que 1,33 % des suffrages, le MSI envoie à Strasbourg quatre élus dont Almirante. Massimo Magliaro ne signale pas non plus qu’au moment de l’élection de la présidence du Parlement européen, les députés européens missinistes votèrent pour la Française Simone Veil qui oubliera d’ailleurs cet étonnant soutien à partir du « tonnerre de Dreux » en 1983…

Cinq ans plus tard, toujours au Parlement européen, le MSI rejoint le groupe des Droites européennes présidé par Jean-Marie Le Pen qui renouait ainsi avec une vieille alliance contractée en 1972 – 1973 (la flamme du FN est un décalque de la flamme du MSI). En avril 1985, le groupe des Droites européennes tient dans la capitale italienne deux journées d’études consacrées au terrorisme, à l’émigration, à l’adhésion prochaine de l’Espagne et du Portugal et de la monnaie unique européenne ! Eh oui ! Avant la chute du Mur de Berlin, le FN et le MSI défendaient l’idée conjointe d’une monnaie et d’une armée européennes. On était très loin du souverainisme étriqué en vogue chez certains nationaux…

Massimo Magliaro évoque enfin la fin du MSI. Le 27 janvier 1995, sur proposition de son secrétaire général, Gianfranco Fini, le XVIIIe Congrès accepte de dissoudre le mouvement pour pouvoir se fondre le lendemain dans une Alliance nationale d’orientation libérale-conservatrice. Ministre des Affaires étrangères de 2004 à 2006, président de la Chambre des députés de 2008 à 2013, vice-président du Conseil des ministres de 2001 à 2006 sous Silvio Berlusconi, Gianfranco Fini achèvera son parcours politique débuté à la direction du Front de la Jeunesse, naguère ami de Jean-Marie Le Pen et disciple de Maurice Bardèche, au centre-droit très modéré et en admirateur transi de Jacques Chirac et de Nicolas Sarközy.

L’échec de Pino Rauti

Certes, un MSI – Flamme tricolore s’est maintenu avec de Pino Rauti, mais il réalisa des résultats électoraux très décevants. En janvier 1990, au XVIe Congrès à Rimini, après d’âpres débats, l’éternel opposant interne Pino Rauti avait remporté le secrétariat général face à Gianfranco Fini. Proche des thèses évoliennes, Rauti soutenait une ligne nationale-populaire dite de « troisième voie ». Dirigeant un mouvement fracturé parce qu’il ne l’avait remporté que par une avance de « 47 voix sur un total d’environ 1500 délégués (p. 216) », Rauti ne comprit pas cette fragilité. Il fut le premier à écarter la flamme tricolore des tracts et bulletins de vote et engagea le MSI sur un programme « national-gauchiste ». Rauti commit en outre deux autres erreurs. Ne comprenant pas le problème de l’immigration au moment où perçaient les ligues régionales autonomistes du Nord très en pointe sur cette question cruciale, Rauti n’hésita pas à poser sur les affiches du parti avec de jeunes immigrés ! Le MSI n’obtint aux élections régionales que 3,9 % des voix, une véritable chute libre ! La seconde concerna la guerre du Golfe (1990 – 1991). Tandis que Jean-Marie Le Pen refusait de se rallier à une supposée « union nationale » voulue par Mitterrand et Bush père, décidait avec panache de soutenir l’Irak baasiste du Président Saddam Hussein et prédisait avec un quart de siècle d’avance les conséquences délétères désormais visibles dans tout le Proche-Orient, Pino Rauti justifia, lui le farouche anti-américain, au nom de l’Occident l’intervention militaire de la coalition internationale ! De nouveaux mauvais résultats survenus en juin 1991 à l’occasion d’élections en Sicile entraînèrent la démission de Rauti et son remplacement par Fini.

Grâce à cette histoire chronologique du MSI, on découvre enfin un mouvement animé par un militantisme ardent, une intense activité culturelle (pensons aux camps de jeunesse des années 1970 inspirés de l’œuvre de J.R.R. Tolkien) et une exceptionnelle vigueur éditoriale. À part peut-être entre 1989 et 1998, jamais son pendant français, le FN, ne fut aussi actif et astucieux. Même si le contexte italien ne correspond pas à la situation française, l’histoire du MSI démontre que rien n’est jamais gagné, ce qui est logique d’autant que c’est bien à Rome que le Capitole se trouve toujours à proximité de la roche Tarpéienne.

Georges Feltin-Tracol

Massimo Magliaro, Le MSI. Le Mouvement social italien, « Cahiers d’histoire du nationalisme », n° 11, Synthèse nationale, 2017, 248 p., 20 € (+ 3 € de port), à commander à l’ordre de Synthèse nationale, 9, rue Parot, CS 72 809, 75 012 Paris.