Chorosophie des Alpes par Georges FELTIN-TRACOL

Écrit en 1982, La république du Mont Blanc (réédition Auda Isarn, 2020) s’inscrit à la fois dans les cycles des patries charnelles et de la montagne. Dans ce roman d’anticipation politique, Saint Loup raconte la fuite d’Européens, las d’un monde massifié et métissé, se réfugient au sommet du toit de l’Europe. L’extrême froideur, la vie en haute-altitude et la rareté de l’oxygène déclenchent chez leurs descendants d’incroyables mutations physiologiques.

En situant cette fiction sur les dernières pentes du Mont Blanc (qui risque bientôt d’être renommé « Mont Arc-en-Ciel »), Saint Loup sait que le nom « Alpes » provient d’une antique racine celtique proche du mot d’origine indo-européenne « albos » qu’on peut traduire aussi bien par « monde blanc », « monde lumineux » et « monde d’en-haut ».

Conséquence récente à l’échelle géologique d’une collusion entre différentes plaques tectoniques, les Alpes s’étend d’Orient en Occident sur huit États actuels (Allemagne, Autriche, France, Monaco, Suisse, Liechtenstein, Italie et Slovénie). Mais la chaîne de montagnes appartient à un ensemble orographique bien plus vaste avec des prolongements montagneux tels que les Alpes dinariques, les Balkans et les Carpates. Très tôt, les géographes ont compris la centralité des Alpes au point de désigner par analogie les chaînes de montagnes en Scandinavie et en Nouvelle-Zélande « Alpes scandinaves » et « Alpes néo-zélandaises ».

Le massif alpin abrite trois bassins hydrographiques majeurs du continent européen. Y prennent en effet naissance le Rhin qui s’écoule du Sud vers le Nord-Ouest et la Mer du Nord, le Danube qui se jette dans la Mer Noire après un parcours d’Ouest en Est, et le Rhône du Nord vers le Sud jusqu’en Méditerranée. Si le Danube fut longtemps l’artère principale des Habsbourg (ne parle-t-on de « double monarchie danubienne » ?), le Rhône matérialise aux premiers âges médiévaux la frontière entre le Royaume de France et le Saint-Empire (Lyon étant ville d’Empire). Quant au Rhin, il structure depuis la fin de l’Empire romain d’Occident les échanges permanents entre la Manche, la Mer du Nord et la Baltique d’une part, et la Méditerranée d’autre part. Au XIIIe siècle, les communes de Champagne accueille de nombreuses foires commerciales à mi-chemin des deux pôles économiques du moment, à savoir la Flandre et l’Italie du Nord.

Aujourd’hui, économistes et géographes mentionnent la persistance d’un espace dynamique urbanisé polarisé par l’axe rhénan et les Alpes qui commence à Londres et se termine en Lombardie. Cette « Dorsale européenne » s’étend au Sud de l’Angleterre, au Bénélux, aux Länder de l’Ouest, à la Suisse, à l’Autriche, et aux régions françaises d’Alsace, du Jura et de Savoie, et à la Haute-Italie.

BAD

Le complexe orographique qui associe les Alpes, les Montagnes dinariques, les Balkans et les Carpates sert en outre de conservatoire ethnique et confessionnel. Les vaudois, les adeptes d’une hérésie médiévale du Lyonnais Pierre Valdo (1140 – 1217) qui annonce la Réforme protestante, s’implantent par exemple dans la vallée alpine de l’Ubaye. On s’exprime toujours en romanche dans le canton suisse des Grisons. Dans le Val d’Aoste de langue française perdure le peuple walser et dans le Trentin – Haut-Adige – Tyrol du Sud germanophone vivent les Ladins. Aux confins des Carpates demeurent encore les Sicules de langue magyare et les Saxons (les lointains enfants des colons allemands du Moyen Âge). Dans les Alpes dinariques et dans les Balkans se rencontrent enfin les Pomaks musulmans, les Valaques (ou Aroumains) ou les Goranci eux-aussi mahométans.

À la fin du XXe siècle, le succès électoral parallèle et quasi-simultané de l’UDC (Union démocratique du Centre) du Suisse Cristoph Blocher, du FPÖ (Parti national-libéral d’Autriche) de Jörg Haider, de la CSU (Union chrétienne-sociale) du Bavarois Edmund Stoiber et de la Ligue du Nord dans la plaine du Pô incitent des politologues à parler d’un « populisme alpin ». La déclinaison française de ce phénomène ne concerne pas le Front national de Jean-Marie Le Pen, mais plutôt l’activisme restreint aux départements de Savoie et de Haute-Savoie de la Ligue savoisienne. En 1998, ce mouvement indépendantiste remporte un siège au conseil régional Rhône-Alpes.

Le concept médiatique de « populisme alpin » présente la redoutable facilité d’associer sous une acception commune des mouvements fort dissemblables. Cette affirmation politologique douteux met néanmoins en valeur la spécificité des Alpes dans la pensée politique européenne. N’est-ce pas au bord d’un lac montagnard que les représentants de trois cantons se jurent fidélité et assistance mutuelle en 1291, inaugurant ainsi l’actuelle Confédération helvétique ? À l’instar du relief compartimenté de la Grèce qui favorisa l’avènement antique de la polis et de la démocratie, les Alpes contribuent à faire du paysan suisse un citoyen – combattant prêt à mourir pour sa petite patrie. On retrouve ce patriotisme instinctif, civique et charnel lors des réunions des Landsgemeinde (assemblées du pays) dans les cantons d’Appenzell Rhodes-Intérieures et de Glaris où les citoyens prennent à main levé, l’épée à la ceinture, les principales décisions cantonales.

Colonne vertébrale de l’Europe, les Alpes forment un espace (khoros) essentiel dont la configuration géographique ne peut qu’influencer la sagesse (sophia) collective de ses communautés populaires enracinées. Ce cœur continental symbolique incarne, ô combien !, un socle rocheux fondamental pour le maintien de la civilisation albo-européenne au XXIe siècle.

Georges Feltin-Tracol

D’abord mis en ligne sous le titre de « La dorsale des Alpes et le populisme alpin » sur Vox NR, le 10 mars 2021.