Charles de Gaulle par Georges FELTIN-TRACOL

Bonsoir,

La présence de Charles de Gaulle (1890 – 1970) dans cette « Chronique des grandes figures identitaires européennes » peut susciter le débat. Les souverainistes hexagonaux ne s’en réclament-ils pas pour leur évanescent Frexit ? Les héritiers des vaincus de 1945 lui reprochent à bon droit l’Épuration tandis que les derniers partisans de l’Algérie française ne lui pardonnent pas sa duplicité. Pour Jean Mabire, De Gaulle disait tout et son contraire, ce qui est vrai pour un machiavélien accompli.

Le gaullisme n’est pas une doctrine et encore moins une idéologie; c’est plutôt la manifestation tangible d’un authentique populisme avec ses louvoiements tactiques et sa personnalité charismatique. Toutefois, après s’être opposé aux débuts d’une construction européenne trop proche du voisin étatsunien, Charles de Gaulle chercha à constituer un ensemble européen uni, prolongement de sa « certaine idée de la France ».

Lors du dialogue télévisé avec Michel Droit, le 10 décembre 1965, dans le cadre de la campagne du second tour de la présidentielle, De Gaulle affirmait : « Du moment que je suis Français, je suis Européen. Étant donné que nous sommes en Europe – et je dirai même que la France a toujours été une partie essentielle, sinon capitale, de l’Europe – par conséquent, bien sûr, je suis Européen. » Cette déclaration est à mettre en relation non pas avec la fameuse sortie rapportée par Alain Peyrefitte dans le 1er tome de C’était de Gaulle, mais dans le tome I des Mémoires d’espoir – Le renouveau 1958 – 1962 (Plon, 1970) dans lequel on peut lire : « Je crois donc qu’à présent, non plus qu’à d’autres époques, l’union de l’Europe ne saurait être la fusion des peuples, mais qu’elle peut et doit résulter de leur systématique rapprochement. Or, tout les y pousse en notre temps d’échanges massifs, d’entreprises communes, de sciences et de techniques sans frontières, de communications rapides, de voyages multipliés (pp. 181 – 182). » En effet, « pour moi, précise-t-il encore, j’ai, de tous temps, mais aujourd’hui plus que jamais, ressenti ce qu’ont en commun les nations qui la peuplent. Toutes étant de même race blanche, de même origine chrétienne, de même manière de vivre, liées entre elles depuis toujours par d’innombrables relations de pensée, d’art, de science, de politique, de commerce, il est conforme à leur nature qu’elles en viennent à former un tout, ayant au milieu du monde son caractère et son organisation (Idem, p. 181) ».

Charles-de-Gaulle

Cet intérêt pour les peuples européens est ancien pour De Gaulle. Il faut « sur le plan ethnique, demandait-il au Garde des Sceaux Pierre-Henri Teitgen, le 12 juin 1945, limiter l’afflux des Méditerranéens et des Orientaux qui depuis un demi-siècle ont profondément modifié la structure humaine de la France. Sans aller jusqu’à utiliser comme aux États-Unis un système rigide de quotas, il est souhaitable que la priorité soit accordée aux naturalisations nordiques (Belges, Luxembourgeois, Hollandais, Suisses, Danois, Scandinaves, Islandais, Anglais, Allemands, etc.) ».

N’oublions pas par ailleurs qu’en 1950, Michel Debré, alors fédéraliste européen convaincu, rédigea un Projet de pacte pour une union d’États européens dans lequel Charles de Gaulle aurait été le « Washington » du Vieux Continent. Ainsi, dès juin 1958, plutôt que refuser le Marché commun, Charles de Gaulle décidait-il de préparer la France à ce nouveau défi. Méfiant envers le bloc anglo-saxon, il s’opposa à l’adhésion du Royaume-Uni, rejeta toute Europe supranationale impolitique et soutint au contraire une « Confédération européenne ». En 1961 – 1962, il approuva les trois projets de la commission présidée par le gaulliste Christian Fouchet. Sans entrer dans leurs méandres complexes, les plans Fouchet envisageaient une « Union des États d’Europe » dotée de la personnalité juridique, d’un Conseil des chefs d’États et de gouvernement se réunissant tous les quatre mois, de comités trimestriels de ministres et d’une politique de défense commune. Mais les Belges et les Néerlandais exigeaient que ces propositions s’adossassent à l’OTAN, ce que l’Élysée ne pouvait entériner. « Si nos voisins ont refusé de suivre l’appel de la France pour l’union et l’indépendance d’une Europe européenne, regrette-t-il, c’est quelque peu pour cette raison que, suivant leur tradition, ils redoutent notre primauté, mais c’est surtout parce que, dans l’état de guerre froide où se trouve l’univers, tout passe pour eux après le désir d’avoir la protection américaine (Id., p. 211). »

Les atlantistes craignaient justement que cette union continentale brisât l’inféodation des États européens envers Washington. Pensons aux répercussions internationales qu’auraient eues dans cette perspective exaltante la tournée en Amérique du Sud de 1964, le discours de Phnom Penh de septembre 1966, le vibrant « Vive le Québec libre ! » de juillet 1967 et la conférence de presse antisioniste toujours en 1967. Un euro-gaullisme aurait pu concrétiser une véritable troisième voie géopolitique qu’esquissaient avec maladresse et arrière-pensées les non-alignés (dont le Yougoslave Tito que détestait De Gaulle), le général argentin en exil à Madrid Juan Peron et un Che Guévara revenu de ses illusions cubaines. La pensée de Charles de Gaulle n’a pas encore fini d’étonner nos contemporains.

Au revoir et dans quatre semaines !

Georges Feltin-Tracol

Chronique n° 9, « Les grandes figures identitaires européennes », lue le 12 septembre 2017 à Radio-Courtoisie au « Libre-Journal des Européens » de Thomas Ferrier.