« Boutang, c’était physique et métaphysique ! » (entretien avec Rémi Soulié)

Pierre Boutang, philosophe physique et métaphysique, aurait soufflé ses cent bougies l’année dernière. Grand lecteur de Platon et de Maurras, penseur parfois complexe, réfléchi sur des questions comme la figure du père et du secret, cet imposant gaillard marqua nombre de jeunes gens dont Rémi Soulié. Ce dernier entretint une relation intellectuelle et amicale avec le philosophe et a donc souhaité lui rendre hommage avec Pour saluer Pierre Boutang.

Europe Maxima : 2016 marquait le centenaire de la naissance du philosophe Pierre Boutang, quelquun qui eut une grande importance pour vous, aussi bien sur le plan des idées que de lamitié…

Rémi Soulié : En effet. Ce fut pour moi une rencontre marquante, tant sur le plan intellectuel que plus directement personnel. Je me suis intéressé d’assez près à la pensée maurrassienne aux alentours de ma vingtième année. Je n’avais alors pas lu Boutang, que j’associais bien sûr à Maurras mais sans en savoir plus. La diffusion sur FR3 des émissions « Océaniques » consacrées au sacrifice d’Abraham et au mythe d’Antigone, donc, si l’on veut, à Jérusalem et à Athènes, pendant lesquelles George Steiner et Pierre Boutang s’affrontèrent, fut une manière de révélation. Boutang m’apparut comme un phénomène, un énergumène érudit, batailleur, un bretteur courageux et passionné. Je décidai donc d’aller y voir d’un peu plus près. Je le lus, je lui écrivis, il me répondit, nous nous vîmes chez lui, à Saint-Germain-en-Laye. De là naquit une amitié jusqu’à sa mort, survenue en 1998. Pour saluer Pierre Boutang reprend d’ailleurs une partie du journal que je tenais en ce temps-là où j’ai consigné la plupart de nos rencontres et de nos discussions. Boutang était aussi passionnant sur le plan intellectuel que sur le plan, disons, affectif. C’était un caractère…

Europe Maxima : Vous lui avez donc rendu hommage en publiant aux éditions Pierre-Guillaume de Roux un opuscule, Pour saluer Pierre Boutang, où se côtoient justement intimité et idées. La première, vous loffrez aux lecteurs via la retranscription de passages de votre journal intime de l’époque où vous fréquentiez Pierre Boutang. Comment vous êtes-vous venu cette idée ?

Rémi Soulié : J’ai commencé à tenir un journal lorsque je pensais partir pour un long service militaire (qui fut finalement raccourci pour des raisons professionnelles); ensuite, j’ai continué et sans doute ai-je donc bien fait. De surcroît, c’était une époque où je commençais à fréquenter nombre d’écrivains — Denis Tillinac, Gabriel Matzneff, d’autres encore. Si je le reprenais — il faudrait d’abord que je le retrouve, ce qui n’est pas acquis… — j’y retrouverais sans doute des notations dignes d’intérêt pour d’éventuels lecteurs. J’y consignais aussi des lectures et des réflexions personnelles. Bref, c’était un exercice que j’aimais mais je l’ai hélas abandonné depuis bien des années maintenant.

Europe Maxima : Ces passages sont loccasion de découvrir l’homme, personnage entier au physique de colosse. Quelle est selon vous la chose la plus importante que vous ayez apprise à ses côtés ?

Rémi Soulié : Vous avez raison d’insister sur l’homme qu’il était. Boutang, c’était physique et métaphysique ! Je ne pense pas avoir jamais trouvé en quelqu’un d’autre une telle alliance de ce que l’on pourrait appeler maladroitement l’incarnation et la spiritualisation. Il m’arrive de dire qu’il y avait en lui du Platon et du Rabelais. Bien sûr, la formule est un peu rapide mais je la crois assez éclairante malgré tout.

Je voudrais pouvoir vous dire que j’ai appris à ses côtés la vertu d’espérance (le contraire, en politique, de la « sottise absolue » que serait selon Maurras le désespoir en politique), qu’il avait miraculeusement conservée malgré les échecs, les déboires et les revers, mais je suis trop guénonien et évolien pour l’avoir ou la garder. Plus sûrement mais d’une manière tout aussi importante, je crois avoir gagné en courage et en liberté — ce qui est pas mal, quoique je reste très en deçà de lui. La dette intellectuelle est immense mais la leçon de vie ne l’est pas moins.

Europe Maxima : L’œuvre de Pierre Boutang est plus ou moins méconnue dans les milieux dit « alter-européistes » et/ou héritiers de la Nouvelle Droite. Quaurions-nous à apprendre de l’œuvre de lauteur dOntologie du secret ?

Rémi Soulié : Il est vrai, et c’est tout à fait compréhensible, qu’il existe des différences plus ou moins sensibles entre ceux que l’on pourrait appeler les nationalistes français et les nationalistes européens. Je crois que ces derniers, dont je me sens très proche à certains égards, pourraient s’intéresser à ce que Boutang était foncièrement un Grec. Il maîtrisait parfaitement le grec ancien, lisait et relisait Homère, Athènes fut l’une de ses patries spirituelles — Rome aussi, d’ailleurs, celle des Césars… et des papes (où la plupart des nationalistes européens ne le suivront pas), tout comme Jérusalem, qu’il apprit à découvrir tardivement (et où la plupart des nationalistes européens le suivront encore moins — c’est une question plus compliquée qu’on ne le pense d’ordinaire !). Boutang fut également un lecteur régulier de Jünger, de Heidegger, un fin connaisseur des romantismes allemand et anglais, de la littérature russe. Ses curiosités et l’ampleur de ses connaissances, bien au-delà des strictes frontières du classicisme maurrassien, font de lui un Européen aussi. Je pourrais également évoquer sa lecture de Simone Weil, qui détestait Jérusalem et Rome mais qui aimait la Grèce — tout ceci excède sans doute les limites de notre entretien mais nous posons quelques jalons ! Je songe, enfin, à l’amitié avec Jean Mabire, rencontré par hasard lors d’un colloque à Rome. Il paraît qu’ils ont bien ri ensemble !

Plus concrètement, j’inciterais les lecteurs d’Europe Maxima, s’ils le souhaitent, à découvrir Boutang à travers ses recueils d’articles littéraires, Les Abeilles de Delphes (Homère, Eschyle, Faulkner, Montherlant, Malraux, Giono…) et La Source sacrée (Arland, Mistral, Rimbaud, Blondin, Tocqueville…) — je ne doute pas que les seuls titres de ces livres les séduisent, avec raison.

Europe Maxima : Pierre Boutang fut un traducteur de Platon dont il traduisit Apologie de Socrate et Le Banquet. Peut-on considérer et considérez-vous Boutang comme un néo-platonicien ?

Rémi Soulié : Pas au sens de l’histoire de la philosophie, dans laquelle cette école de pensée est bien circonscrite, mais Boutang est incontestablement platonicien, oui, tout comme il s’inscrit aussi dans la lignée d’Aristote et de Saint Thomas d’Aquin. Le platonisme de Boutang, à mon sens, est manifeste dans Ontologie du secret, en particulier lorsqu’il traite de l’analogie. Dans l’ordre politique, il est plutôt aristotélicien, classiquement.

Europe Maxima : Il y a également un Boutang politique. Pourriez-vous évoquer cette facette ?

Rémi Soulié : Grossièrement, la pensée politique de Boutang s’ordonne autour des notions d’autorité (ou de souveraineté), de légitimité et de consentement. En son coeur : la figure du père — versant existentiel, empirique — dans lequel l’enfant découvre la puissance légitime naturelle, organique, hors volontarisme et contractualisme (ce qui l’oppose bien sûr aux Modernes), laquelle se déploie ensuite dans les figures royale et divine. La politique, chez lui, est inséparable de la métaphysique et de la théologie.

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Europe Maxima : Comment arrivez-vous à concilier son influence avec, par exemple, celles de Charles Péguy et Nietzsche, deux auteurs qui vous ont également marqué et auxquels vous avez consacré des livres (Péguy de combat et Nietzsche ou la sagesse dionysiaque) ?

Rémi Soulié : Je suis animé par une libido sciendi assez forte, ce qui me pousse à être toujours en mouvement. Mes centres d’intérêt, pour être cohérents (il me semble qu’ils gravitent autour de la question de l’enracinement et de l’anti-modernité), sont aussi ondoyants et divers, comme dirait le grand Montaigne. Le lien avec Péguy est assez facile établir : la France populaire, paysanne, charnelle, organique, nationaliste et catholique. Boutang, dans son volumineux Maurras, consacre un beau chapitre aux relations de Maurras et de Péguy; j’ai moi-même écrit à ce propos dans le Cahier de l’Herne sur Maurras dirigé par Stéphane Giocanti et Axel Tisserand (« Qu’aurions-nous fait du noble Péguy ? »). S’agissant de Nietzsche, un lien peut être établi avec la critique radicale des idoles du monde moderne (la démocratie, le progressisme, l’égalitarisme, etc.). Dans le petit livre que vous mentionnez, j’ai été plus loin que Boutang ne l’aurait sans doute admis en reprenant à mon compte la critique du christianisme, avec lequel j’entretiens des relations compliquées, et l’exaltation du paganisme antique. Disons que la question du divin, pour moi, reste ouverte, qu’elle demeure même celle de l’Ouvert au sens heideggerien, donc, du sacré plus que du saint (quoique j’aime beaucoup les saints).

Europe Maxima : Pour conclure, quel ouvrage de Pierre Boutang conseillerez-vous pour mettre le pied à l’étrier de sa pensé? En effet lors dune conférence début novembre à Clermont-Ferrand, vous aviez évoqué le côté abstrus de sa pensée…

Rémi Soulié : C’est exact. La lecture de Boutang n’est hélas pas aisée : il use d’un vocabulaire et d’une syntaxe complexes, parfois jusqu’à l’hermétisme et, même, l’ésotérisme. Il ne faut pas oublier à ce propos qu’il fut un homme du secret : Ontologie du secret, Le secret de René Dorlinde, les Commentaires des Dizains de la Délie de Maurice Scève… Son écriture correspondait donc à l’exigence de sa pensée, au risque bien réel d’en rendre certains aspects incompréhensibles et de limiter considérablement le nombre de ses lecteurs. C’est pourquoi je recommande à nouveau la lecture des deux volumes évoqués plus haut. Ils donnent un aperçu de sa sensibilité et de son érudition tout en étant limpides, comme la source cachée à laquelle s’abreuvent les abeilles de Delphes.

Propos recueillis par Thierry Durolle.

Rémi Soulié, Pour saluer Pierre Boutang, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2016, 141 p., 21 €.