Bonne année 2023 ! par Jacques GEORGES

Noël 2023, Poissy, au pays de Saint Louis.

Mes chers enfants,

Miracle, j’ai fini par recevoir votre courrier, car c’est l’anarchie ici, en région parisienne, et même en plein Paris, en-dehors de quelques sites stratégiques où le gouvernement assiégé a concentré les moyens qui lui restent. Merci de vos vœux pour 2023. J’en ai bien besoin, parce qu’ici tout manque, le moral est très bas, et c’est un peu le sauve-qui-peut ! Je suis si soulagée de vous savoir lointains et protégés, même sans confort, des épreuves terribles que nous traversons et plus encore vers lesquelles nous allons ! J’ai relu quelques récits des années 40, et ça ressemble, en pire!

Il y a peu, encore au Noël 2018, nous étions heureux et réunis, quoique inquiets. Les Gilets jaunes, pâté d’alouette fait d’une alouette de meilleur à un cheval de pire, soutenus paraît-il par 70 % des Français décidément très légers, venaient d’arracher quelques sous de plus pour améliorer leur fameux « pouvoir d’achat », payer leur essence et les abonnements de leurs portables. Les policiers, mal à l’aise depuis des décennies face à un État qui les prend pour des billes, mettant à profit une conjoncture favorable, avaient à leur tour grappillé une rallonge. En janvier 2019 les fonctionnaires avaient suivi, mettant en branle le grand n’importe quoi où tout le monde veut tout pour soi tout de suite sans payer. Même les chômeurs, même les retraités avaient fini par grappiller quelque chose. Le puits sans fond des plaintes avait reçu quelques gouttes d’eau qui, la lassitude et les premiers signes du printemps aidant, avaient ramené un peu de calme. Les réformes douloureuses, c’est-à-dire toutes les vraies réformes, celles qui remédient aux maux dont tous se plaignent depuis des années, étaient une fois de plus ajournées. Les déficits, budgétaire et du commerce extérieur, étaient devenus à la fois plus gros et plus discrets, au point que certains économistes parmi les plus écoutés sur BFMTV pouvaient douter de leur réalité ou de leur gravité. Bref, juste avant les grandes vacances 2019, petites rallonges encaissées, c’était le bonheur pour tous, comme en 1968. Bonheur fragile, hélas ! Car le contexte avait changé, et les conséquences allaient être tout autres !

C’est juste après, au cours de l’été 2019, que les choses sérieuses ont commencé. Je ne parle pas de la Commission de Bruxelles qui nous a poliment rappelés à l’ordre, mais a fini par s’incliner comme d’habitude. La Commission européenne, si brocardée par quelques démagogues, n’est en fin de compte que l’expression faible de la moyenne des médiocrités nationales, notre discret, gentillet, peu gênant rappeleur à l’ordre du bon sens, l’avocat, le garant, et in fine aussi le financeur indirect perpétuel quoique mal-aimé de nos erreurs, égoïsmes, foucades et court-termismes habituels.

Le premier inconvénient sérieux est, bien entendu, apparu du côté de la dette. Il s’est matérialisé à Francfort, à l’occasion des interminables et âpres discussions sur le choix du nouveau gouverneur de la Banque centrale européenne, en octobre 2019. L’institution et ses mandants sont depuis des années divisés sur la politique monétaire à mener face à la divergence de plus en plus affirmée de deux blocs de pays, à la fois liés par le sort et inconciliables, vieux excédentaires stables bien gérés d’un côté, vieux déficitaires instables mal gérés de l’autre. Déjà à l’automne 2019 l’Allemagne et les pays solvables étaient au bord de la sécession, et la zone euro prête à imploser. Beaucoup des deux côtés ont à ce moment pris conscience de ce que cela signifierait pour eux, hic et nunc, signe que le bon sens réapparaît et qu’on cesse de plaisanter face à l’urgence et aux réalités. Un compromis boiteux de plus a bien été élaboré au dernier trimestre 2019, mais trop peu, trop tard.

Anti-GJ

Le juge de paix final, les marchés, pourtant bien disposés pour raison d’abondance universelle de liquidités et de rareté de la demande solvable, ont alors commencé à prendre peur. On était début 2020. La prise de conscience a pris quelques mois. Les incertitudes et dangers croissants de la géopolitique mondiale, le désarroi politique persistant du Royaume-Uni, la situation critique de la dette italienne, les remous politiques qui secouent la péninsule, l’absence de perspectives claires et réalistes sur la dette grecque, les lenteurs de l’Union bancaire ont envenimé la situation. Courant 2020, les taux à long terme à l’intérieur de la zone ont commencé à diverger, doucement d’abord, puis de plus en plus fort, au fur et à mesure que le doute s’installait, faisait place à la peur qui se transformait très vite en panique. À la rentrée 2020, c’était le blocage total : les adjudications du Trésor restaient infructueuses ou sanctionnaient une hausse insoutenable des taux. Les soldes des comptes Target 2 prenaient au fil des mois des proportions astronomiques. Le 21 décembre, ce que tout le monde redoutait depuis des lustres se produisit : soumis à des pressions insoutenables, l’Allemagne et quelques autres pays du Nord déclarèrent se mettre provisoirement en-dehors de la zone euro en pleine tourmente. Du jour au lendemain la France se retrouvait chef d’une zone euro du Sud dont la devise décrochait immédiatement de 20, puis de 30, puis de 35 % par rapport à l’euro du Nord, et dans des proportions à peine moindres par rapport à un dollar pourtant faible et menacé lui aussi.

La date du 21 décembre 2020 relègue le 24 octobre 1929 ou le 15 septembre 2008 au rang de vieilleries de cours d’histoire. Les progrès de la connaissance économique et financière et de la concertation internationale ont été impuissants à endiguer le tsunami mondial, les munitions ayant été tirées avant. Depuis début 2021, tout se déroule comme un remake aggravé de scénario bien connu des Allemands de la République de Weimar, des Russes de la fin de l’ère Eltsine, des Argentins de fin d’ère péroniste, ou des Vénézuéliens del Señor Maduro. Quand l’argent manque ou, pire, se délite, tout ou presque, disons tout ce qui n’est pas vital à court terme, fout le camp : les distributeurs de billets et les comptes bancaires sont bloqués, les retraites et les salaires de la fonction publique sont payés irrégulièrement et en monnaie de singe, les entreprises peinent à payer dettes fournisseurs et salaires, les services publics se délitent, les locataires ne paient plus leurs loyers, les endettés n’honorent plus le service de leurs prêts, les hôpitaux bondés cessent d’accueillir toute la misère du monde, vieux et malades se mettent à mourir avec entrain dans la panique générale, etc. En quelques mois, le chômage a atteint plus de 50 % de la population dite active, son niveau actuel. Une impression de fin du monde.

Mais le pire était encore à venir, ce qui précède n’étant qu’un hors-d’œuvre limité à l’économie qui, comme on le sait à droite, n’est pas le destin. Le second problème est, bien sûr, apparu du côté de l’immigration et du maintien de l’ordre, les deux étant intimement liés depuis des décennies. Ce qui était contenu et caché depuis des lustres ne pouvait plus l’être. Les zones de non-droit se sont montrées dynamiques. Les troubles ont commencé tôt, discrètement, sous forme de petits pillages artisanaux de Noël fin 2018, puis se sont étendus, approfondis, systématisés, et quasi-généralisés, à quelques zones protégées près. Police et armée se sont très rapidement avérées impuissantes, sauf à entamer une répression auprès de laquelle celle de la Commune sous le petit rondouillard Adolphe Thiers apparaîtrait comme un incident local et de faible intensité. Les dangers multiformes dont notre mode de vie mondialisé se nourrit se sont réveillés. La suite est dans les journaux locaux et dans les réseaux sociaux qui survivent à la censure généralisée.

Ce que nous vivons, en ce beau pays de France, depuis l’été dernier, plus précisément depuis le nouveau saccage de l’Arc de Triomphe du 14 Juillet 2022, ressemble furieusement à un roman de Laurent Obertone ou d’Alcide Gaston ou à un essai de Piero San Giorgio d’avant la crise. La farce grotesque du vivre-ensemble a explosé en quelques semaines, les règlements de comptes ont explosé, les pillages se sont multipliés, les pénuries généralisées. Tout s’est ethnicisé. Les têtes sont tourneboulées. Les tête-à-queue idéologiques prospèrent. Les idées les plus folles circulent. Les partis politiques et autres corps intermédiaires ont volé en éclat, et rien pour le moment ne laisse espérer une stabilisation, tant le désaccord est universel et le consensus réalisé sur rien, partout. Face à la pénurie d’argent public, à la fonte de la monnaie, à l’insécurité, aux pénuries, c’est le chacun-pour-soi ethnique qui s’est installé, la prédation tous azimuts, la panique, le n’importe quoi. La grande majorité des Gaulois se terre dans son coin dans la précarité, la crainte et l’inconfort pour crever en paix. Quelques jeunes autres résistent en petits groupes autonomes, comme ils peuvent, avec quelques pétoires, le temps qu’ils pourront. Quelques individus isolés jouent les justiciers, histoire de se défouler avant la chute inévitable. Les plus malins, les plus friqués, fuient n’importe où à n’importe quelle condition, mais l’étranger même européen a fermé ses portes à toute cette engeance considérée avec mépris.

Le président Macron vient de déclencher la mise en vigueur de l’article 16 de la Constitution, celui que De Gaulle avait mis en vigueur à la sortie de la guerre d’Algérie pour résoudre un problème bien plus circonscrit dans un consensus national bien plus large et dans un pays bien plus prospère, homogène et stable. Cette dictature temporaire, qui risque de durer longtemps, n’est pas la panacée que vantent certains. À l’heure où j’écris, nul ne sait si cette initiative est le début de la stabilisation, de la guerre civile ou de la débandade finale. Nul ne voit de sauveur crédible, de solution simple et claire, de perspective un tant soit peu positive. Certains espèrent une force d’interposition européenne pour mettre un peu d’ordre dans ce cloaque, mais, là encore, le consensus n’existe nulle part sur quelque sujet d’importance que ce soit. Chaque pays en Europe et même dans le monde est affecté et sur la défensive. Ça prendra du temps. Tout ça se terminera à long terme sur le modèle libanais, si Dieu le veut !

Je suis bien contente que vous ayez pris vos précautions à temps. La France est morte, disait Zemmour, dès 2014. Il ne savait pas lui-même sans doute à quel point il aurait raison si vite !

Bon, j’arrête là. J’espère survivre un temps, ce qui serait déjà très bien. Je crèverai pavillon haut, façon Jean Raspail. Le monde continuera sans nous, et alors ? Nous l’aurons bien mérité, non ?

[La fin de la lettre contient des propos d’ordre privé – NDLR]

Jacques Georges