Bernard Baritaud ou l’arbitre de l’élégance masculine par Daniel COLOGNE

Dans le Bruxelles des années 1950, où j’ai grandi, mon père m’emmenait dans des stades de football, dont le haut-parleur déversait des publicités récurrentes : Philishave, le plus sûr des rasoirs; la grande bouteille d’Apollinaris; Esquire, chemisier, chapelier, tailleur de luxe, arbitre de l’élégance masculine.

Baritaud

Ce slogan m’est revenu en mémoire en lisant Mes Tailleurs (les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre), récit autobiographique de Bernard Baritaud. De sept ans mon aîné, l’auteur fait allusion, dans son aimable dédicace, à son séjour en Belgique vers 1967. Je suis alors à l’Université de Bruxelles et le football s’estompe à l’horizon de mes centres d’intérêt au profit du théâtre et de la littérature.

La littérature est omniprésente dans la narration de Bernard Baritaud, même si celle-ci égrène avant tout des souvenirs de contacts avec des artisans – artistes du sur-mesure, dont ce couturier poitevin se plaignant du discrédit où était tombée sa profession. « Tuée par le prêt-à-porter, naturellement (p. 27) ». Nous ne sommes qu’en 1955 et déjà s’amorce le déclin civilisationnel à travers la confrontation de deux manières de s’habiller.

Mais revenons aux écrivains dont Bernard Baritaud, au fil de son livre de lecture très agréable, évoque les figures familières : Thomas Mann, Balzac, Drieu La Rochelle, Paul Morand qui « prétend que, de 1913 à 1950, il ne s’est jamais risqué à commander ne fût-ce qu’un pantalon ailleurs qu’à Londres. Savile Row était, à ses yeux, la règle (p. 83) ». L’auteur souligne « combien les habitudes vestimentaires, ou quelques détails de sa tenue, sont indispensables à l’image que nous pouvons nous faire d’un personnage romanesque (p. 8) ».

J’allais oublier notre bien-aimé Stendhal, deux fois évoqué dans le récit, dont Bernard Baritaud affirme que Lucien Leuwen est « le héros » de son « meilleur roman ». Pourquoi pas ? Je me suis trop concentré sur Le Rouge et le Noir, sujet de mon premier exposé alors que je m’apprêtais à doubler ma quatrième secondaire à cause des mathématiques, et sur La Chartreuse de Parme, que l’universitaire Roland Mortier plaçait au faîte du corpus stendhalien.

En s’installant en Grèce en 1969, l’auteur note qu’un de ses voisins est « apparenté à la famille de Jean Moréas. Tout ceci de bon aloi (p. 58) ». C’est dire l’importance que conserve la littérature tout au long des pérégrinations professionnelles que nous conte avec verve un Bernard Baritaud toujours en quête d’un bon tailleur, d’Angoulême à Dakar, en passant par Pointe-à-Pitre et diverses villes (Rome, Venise) de cette délicieuse Italie d’où provient son épouse Mirella.

Pourquoi le Dictionnaire Larousse apporte-t-il à la définition du mot « grandir » une nuance péjorative d’excès ? Bernard Baritaud répond à ce propos tendancieux : Rien de futile (titre de son ultime chapitre). « Conserver de la tenue le plus longtemps possible, c’est refuser la déchéance, retarder l’indignité. » Au souci « de se tenir encore droit (p. 85) », notre septuagénaire ajoute la fierté de voir son fils marcher sur ses traces. « Savoir que Marco vole de Bruxelles à Rome pour s’habiller m’est agréable (p. 78). » Car c’est toujours dans la capitale belge et européenne que l’auteur se fait confectionner ses chemises sur mesure chez « une charmante Sicilienne (p. 77) » prénommée Graziella. Cela le fait retourner un demi-siècle en arrière, à l’époque où il travaillait pour Euratom. Il œuvrait dans le Limbourg, près du canal Albert reliant Anvers et Liège, mais prenait fréquemment la route de Bruxelles au volant de sa voiture de sport.

Sa recherche de magasins aux environs de la Bourse, de la place de Brouckère et de l’Opéra, ainsi que des « boutiques plus raffinées de l’avenue de la Toison d’Or (p. 39) », lui permet de savourer au passage l’ambiance du Bruxelles des années 1960. « L’animation de ces rues commerçantes, les brasseries bourgeoises, la circulation très dense que dominaient les tramways, sortis des dessins d’Hergé et de Franquin (il n’y avait pas de métro, alors, à Bruxelles), me plaisaient (p. 40) ».

Ses visites à un tailleur d’Athènes lui permettent de recueillir des confidences et de retracer un parcours familial pluriséculaire. « Ritzi appartenait à une vieille famille juive de Thessalonique. Il me raconte que ses ancêtres y étaient arrivés, chassés d’Espagne, et s’y étaient établis au temps d’Isabelle la Catholique (p. 60). »

Le plus connu des colonels grecs « se nommait Papadopoulos et avait le visage en poire d’un Louis-Philippe rastaquouérisé à lunettes noires (p. 57) ». Dans cette moderne Attique, les jeunes gens « affectionnaient les costumes près du corps, les cravates explosives, les pochettes débordantes, les chaussures aux infinis reflets (p. 58) ». Beaucoup se fournissaient chez Ritzi. « En qualité de tailleur, c’était du grand art. Je lui fis faire, je crois, deux costumes. Je garde surtout le souvenir d’un complet noir, à veste croisée, qui était un pur chef-d’œuvre (p. 61) ».

Pour ma part, je garderai en mémoire ces souvenirs d’un dandy féru de littérature, ce divertissant petit livre dont je conseille vivement la lecture, cette prouesse stylistique d’un conteur habile doublé d’un homme généreux : « Nos vêtements, d’ailleurs, comme nous-mêmes, ont une vie : une jeunesse, une vieillesse, une fin… Les miens achèvent leur course au Secours catholique, rue du Bac. Je suppose qu’ils ont, ensuite, une seconde existence, sur d’autres corps… (p. 84) »

Daniel Cologne

Bernard Baritaud, Mes Tailleurs. Souvenirs d’un gandin lettré, Le Bretteur, coll. « Les Incongrus », 2017, 87 p., 11 €.