Ballades d’un esprit libre en ville et ailleurs par Georges FELTIN-TRACOL

Voilà plus de trente ans que Pierre Le Vigan participe à la guerre des idées et au démantèlement des idoles de la modernité que sont, entre autres, le communisme et le libéralisme. Le recueil qu’il vient de publier rassemble quelques-unes de ses meilleures contributions extraites d’Éléments, du Recours aux Forêts, de Vouloir, de Révolution européenne, de Nouvelles de Synergies européennes, des fascicules de la collection « Point de vue », de ses interventions aux colloques du G.R.E.C.E. et de ses apports indéniables aux ouvrages collectifs Aux sources de l’erreur libérale et Aux sources de la droite respectivement sortis en 1999 et en 2000 chez L’Âge d’Homme, soit un total de trente-huit articles s’étalant de 1988 à 2005. Inventaire de la modernité avant liquidation présente aussi huit textes inédits, un glossaire succinct sur l’urbanisme et une bibliographie sur ce même sujet.

En essayiste précis et rigoureux, Pierre Le Vigan a fort bien agencé ses diverses contributions. Il les a réparties en trois chapitres (« La société », « La ville » et « La politique ») divisés en sections thématiques (« Pistes pour une nouvelle économie », « L’écologie », « Les ordres urbains » par exemple), qui comprennent deux à cinq articles chacune. Cette structuration donne au lecteur le choix d’organiser de véritables « parcours intellectuels » d’un texte à l’autre au gré de son intérêt. Regrettons toutefois que la cinquième section du premier chapitre consacrée au sexe s’intercale (pour quelle raison, à moins qu’elle ne serve de respiration au lecteur !) entre la section 4 (« Le lieu ») et le deuxième chapitre dédié à « La  ville ».

Réflexions sur la ville et ses métamorphoses

Pierre Le Vigan aime réfléchir de façon non-conformiste. Il ne se contente pas de s’échauffer devant sa feuille ou de vitupérer de manière incantatoire au nom d’un glorieux passé ou d’un avenir radieux. Non, c’est ici et maintenant qu’il entend peser sur les débats du moment. Cet urbaniste de profession expose donc avec clarté les grands enjeux qui touchent au destin de la ville. La forme urbaine n’est pas anodine puisqu’elle reflète les valeurs dominantes de son temps.  Faut-il en notre ère contemporaine s’étonner de la privatisation de l’espace public urbain, de l’effacement des styles citadin et campagnard, de l’extension purulente des banlieues et de la marchandisation du mobilier urbain ? Au constat édifiant – et effrayant – qu’il dresse, Pierre Le Vigan lance quelques propositions pour « refaire la ville ». On ne peut qu’approuver sa démarche pluridisciplinaire qui fait appel tant à l’architecture qu’à la sociologie, à l’écologie qu’à l’histoire. Le collaborateur d’Europe Maxima nous pardonnera cependant de lui adresser une seconde remarque : l’absence criante d’une analyse des conceptions situationnistes sur la ville, l’habitat et l’urbanisme. Comme on aurait aimé lire son opinion sur la psychogéographie et les fameuses dérives !…

La ville a souvent une mauvaise image dans de nombreux milieux, hostiles à Babel et à Babylone ou liés à certains courants écolo-régressifs. Pierre Le Vigan, après Spengler, répond que l’univers urbain est un prolongement de l’homme, qu’il lui est consubstantiel à sa culture. Il déplore l’actuelle éclipse de l’urbs holiste et composite au profit de l’agglomération homogène, uniforme et réductrice. Or il est vital à ses yeux « de maintenir de la diversité en ce monde » qui contient « du divin […], et de l’aléatoire, et du tragique ». Malheureusement, les métastases marchandes de la modernité abolissent toute diversité organique authentique afin de leur substituer une diversité factice érigée en « cultures » plus ou moins tribales (au sens que l’entend Michel Maffesoli) telles que la « culture gay ». Le retour à la nature passe en fait par une redécouverte des différences et l’écologie aurait pu accélérer cette « réintégration de l’homme dans le fleuve du vivant », si elle ne s’était pas trop tôt fourvoyée dans les rets du Système politicien… Faudrait-il alors « que naisse une écologie poétique tout autant que politique » ? Probablement…

Enracinement et écologie

Il n’en demeure pas moins que l’écologie participe à la conservation, au maintien et à l’existence des particularismes ethno-culturels des peuples. « Il faut des peuples enracinés chez eux et maîtres chez eux et non des nomades partout », remarque-t-il justement. Quel regard porte-t-il donc sur le brûlant phénomène de l’immigration ? Il est très clair, là encore, sur ce thème explosif : « je ne crois pas que cela soit une chance pour la France. Mais je ne suis pas convaincu que l’intégration soit impossible. Je crois simplement qu’elle ne “ marche ” (les choses qui “ marchent ”, c’est le langage même de l’effectivité contemporaine) pas si mal simplement parce que triomphent les valeurs du “ fric ”, de la consommation, du spectacle ». Comment en effet peut-on exiger des étrangers immigrés de s’intégrer, voire de s’assimiler, dans une société singulièrement matérialiste et individualiste qui a renié ses racines ? Quant à adhérer (communier ?) aux « valeurs républicaines, égalitaires et laïques » surgies du jacobinisme le plus génocidaire, cela revient à cautionner un simulacre en perdition, car « la France “ une et indivisible ” est un mythe, et c’est un mythe dangereux et niais. Ce sont les appartenances identitaires qu’il faut préserver ou dont il faut créer les conditions de maturation. C’est la diversité – et non l’unicité – qu’il faut valoriser ». Pour la plus grande horreur de nos « républicains » universalistes indifférenciés, Pierre Le Vigan serait-il donc, suprême infamie, « communautariste » ?

Il s’en défend avec vigueur et ses textes le prouvent puisqu’ils le dénoncent tout autant que le jacobinisme, l’un et l’autre relevant de la même modernité bien décatie. Cet indéniable citoyen, ce partisan de la Res Publica, cet épris du Bien commun affirme qu’« une unité de destin collective, qu’elle prenne la forme proprement nationale – capétienne selon Régis Debray -, ou celle d’un imperium ou regnum – la Confédération européenne – suppose un consensus sur un certain nombre de lois qui soient le dénominateur commun de la cité. Ce sont là les limites au droit à la différence… en France ». Bref, il conçoit « la République comme mode de lien immanent entre les citoyens, et à la préoccupation du respect de la terre comme condition de notre survie ». Ferait-il sienne la notion de « république-site » définie par Philippe Forget et Gilles Polycarpe dans L’homme machinal (1990) ? On peut le penser, lui qui réclame la réinvention de « la politique, c’est-à-dire d’abord, recréer des espaces publics de débats et de décisions », ce qui implique non seulement de repenser la ville, mais aussi de restaurer la citoyenneté entendue comme un élément fondamental de la sociabilité.

Rétablir la Res Publica, la citoyenneté et la convivialité

Pierre Le Vigan s’affirme en démocrate convaincu et intransigeant. Pour lui, la démocratie est la participation effective et souveraine des citoyens à l’exercice du pouvoir politique. Or, en nos temps post-modernes (qu’il préfère d’ailleurs appeler « hyper-modernes »), le citoyen est dessaisi par une expertocratie totalitaire. « L’expert est […] celui qui sait beaucoup de choses sur un domaine de plus en plus restreint et avec de moins en moins de vue d’ensemble. » Ce dessaisissement s’accompagne de l’obsolescence progressive du cadre stato-national. Toutefois, il observe que « dans la fin de l’État-nation, c’est la nation comme souveraine qui disparaît, pas l’État. Celui-ci, au contraire, reste très présent […] au service de la mondialisation (dérégulation, déréglementation, détricotage des protections sociales) ». L’État accroît même son emprise sur la vie quotidienne comme le montre une actualité récente. Souvent incapables de contrôler les « zones de non-droit » dans les banlieues chaudes des villes sans susciter de violentes émeutes, les forces de l’ordre compensent cette faiblesse en effectuant une descente musclée (une vingtaine de policiers !) dans un bar lyonnais qui refusait d’appliquer l’interdiction de fumer en salle; un contrevenant y fut verbalisé. Auraient-elles eu une attitude aussi bravache à Villiers-le-Bel ou à Clichy-sous-Bois ? Et que dire de la répression systématique des automobilistes par les radars automatiques qui procède plus du racket légal que de la sécurité routière ?

En bon républicain civique, Pierre Le Vigan considère que « le libéralisme n’est jamais que le stade suprême de l’utilitarisme ». Il ne soutient néanmoins pas ce que certains appellent la « fin du travail ». Il accorde au contraire au travail une place majeure dans l’existence et la pérennité du lien social. Au désormais célébrissime « Travailler plus pour gagner plus » braillé par le mec de Carla, l’ex de Cécilia, Pierre Le Vigan suggérait dès les années 1990 de « travailler moins pour travailler tous » et discutait des projets alors en vogue d’allocation universelle et de revenu de citoyenneté. Si, à l’époque, il se montrait assez sceptique à l’idée de verser d’une manière inconditionnelle à l’ensemble de la population un revenu mensuel d’environ 250 €, dans une note récente intégrée au texte et afin de résoudre en partie la question migratoire, il demande « la mise en place d’un revenu universel mondial, et non national, [qui] pourrait être conditionné par le maintien de chacun dans son pays d’origine ou le retour dans celui-ci ». Son enthousiasme s’applique surtout au partage et à la réduction du temps de travail. Réduire sa durée hebdomadaire sans nuire à la compétitivité des entreprises est réalisable si on crée « les conditions d’une telle mutation : mettre en cause le libre-échange mondial ».

Pierre Le Vigan serait-il un altermondialiste gauchiste malencontreusement égaré dans la presse de la « Nouvelle Droite », lui qui dénonce une droite « mesquine », « retorde » et « incapable de comprendre les questions du lien social » ? Nullement ! Il rejette de toutes ses forces cette classification vieillotte et hémiplégique et se situe au-delà des clivages électoraux politiciens. En s’appuyant sur les démonstrations pertinentes de Marc Crapez qui expliquent que le socialisme ne serait se confondre à l’origine avec la gauche, il conçoit « la possibilité de construire un socialisme réaliste, équitable et national » qui inclurait « une économie avec marché, mais aussi avec des secteurs largement hors marché, ce qui est tout autre chose qu’une économie de marché ».

On a compris que Pierre Le Vigan est un esprit libre dont les réflexions sont de véritables « promenades métapolitiques ». L’une de ses « ballades » conduit au renouvellement de l’idée européenne défigurée et pervertie par les gnomes de Bruxelles. « Aujourd’hui, écrit-il avec une belle audace, c’est par l’éclosion d’une citoyenneté européenne que les peuples d’Europe retrouveront leur souveraineté. L’Europe est, non pas envahie, mais endormie. Il lui faut croire assez à son avenir pour transformer en Européens les fils de son sang et de sa terre, et parfois les fils d’autres sangs, et les fils d’autres terres. Tout recommence. L’éternel retour des peuples et de leurs incessantes métamorphoses façonne un futur toujours neuf. C’est le matin profond. » Assistons donc avec l’auteur à l’aurore d’une autre civilisation européenne !

Georges Feltin-Tracol

• Pierre le Vigan, Inventaire de la modernité avant liquidation. Au delà de la droite et de la gauche, études sur la société, la ville, la politique, Avatar Éditions, coll. « Polémiques », préface d’Alain de Benoist, 420 p., 39 €.