Aux amis que l’Orient rend fous par Georges FELTIN-TRACOL

Les événements sanglants de décembre 2008 – janvier 2009 dans la bande de Gaza s’atténuant, il est désormais loisible de donner un avis serein sur ce sujet ô combien délicat et explosif.

Des lecteurs – ou rédacteurs – d’Europe Maxima ont été surpris, choqués, voire déçus, que leur site préféré mette en ligne des contributions contradictoires, les unes favorables aux Palestiniens, les autres aux Israéliens. Il faut au contraire s’en féliciter parce qu’Europe Maxima se conçoit comme un espace de liberté de discussions, fussent-elles partiales, virulentes, polémiques, injustes ou désagréables. Cette attitude a profondément consterné certains internautes au point qu’ils ont parfois renoncé à poursuivre leur consultation. C’est une décision respectable qui, franchement, importe peu puisque le présent site est gratuit et entend le rester pour son plus grand bien.

Il faut ensuite applaudir la reprise de certains articles d’André Waroch par le site de la Ligue de défense juive et d’autres, de Claude Bourrinet, par Vox N.-R. L’important est de toujours sortir de l’ornière du conformisme, de vagabonder hors des sentiers battus de la pensée routinière.

On pourrait accuser Europe Maxima – et son rédacteur en chef ! – d’intentions inavouables, d’être secrètement « islamophobes » ou « israélolâtres », voire de trahir… Qui ? Pourquoi ? Comment ? Mystère et boule de gomme. Loin de ces sornettes, c’est plutôt la marque d’un refus catégorique de tout caporalisme intellectuel et de simplifications réductrices d’une situation fort complexe. Dans « Le recours aux frontières », ne défend-on pas le port du foulard musulman en Europe pour les musulmanes au nom du droit aux différences ? Un éditorial intitulé « États du monde entier, possédez la bombe ! » ne soutient-il pas dès 2006 le droit des États – et donc de l’Iran – à détenir l’arme nucléaire ? Faut-il rappeler qu’en 1999, on fut l’un des premiers dans notre vaste famille de pensée à saluer Hugo Chavez et sa révolution bolivarienne ?

On est en revanche navré par le manichéisme qui s’empare d’esprits habituellement réfléchis. Où sont donc passés la logique du tiers inclus, le refus du fait binaire, la « polylectique », le désir d’une troisième voie ou la convergence des contraires ? Sous l’Occupation, alors que Jacques Ellul entrait dans la Résistance, son ami Bernard Charbonneau garda sa neutralité, car il jugeait les engagements dans cette tourmente mondiale biaisées, les acteurs défendant en réalité les variantes d’une même système. « Placé au milieu des opinions contradictoires qui nous divisent, j’ai tâché de détruire momentanément dans mon cœur les sympathies favorables ou les instincts contraires que m’inspire chacune d’elles », écrivait déjà Tocqueville dans son avertissement au second tome De la démocratie en Amérique (1840) (Garnier – Flammarion, 1981, p. 6). Faisons nôtre cette remarque !

Cet aspect réglé, venons-en au problème central : quelle attitude doit-on adopter face aux tensions proche-orientales en général et au conflit israélo-palestinien en particulier ? Répondre correctement à cette interrogation essentielle suppose un détachement et surtout une hauteur de vue que n’ont pas les protagonistes des deux camps en France qui confondent, sciemment ou non, enjeux hexagonaux et orientaux. Non seulement cette confusion est regrettable, mais elle est aussi impolitique. La situation de la France et de l’Europe ne correspond pas au contexte israélo-palestinien. Il faut donc prendre bien soin de les distinguer.

I – Cinq thèses incorrectes sur l’impact

de la question en France même

Il est indéniable que le conflit proche-oriental a des répercussions en France, pays qui abrite à la fois l’une des plus importantes communautés juives d’Europe et une très forte population musulmane. Les autorités publiques craignent que cette « cohabitation » ne dégénère un jour en affrontements judéo-musulmans qui résulteraient de l’importation chez nous des tensions levantines. Va-t-on vers une identification mimétique de certains « Français » à l’un ou l’autre camp comme en Irlande du Nord où les républicains se rangeaient du côté de l’O.L.P. et les loyalistes protestants s’imaginaient en Israéliens ? Il faut raison garder. La fable des aveugles touchant diverses parties de l’éléphant s’imposerait presque ici pour déplorer la courte vue des deux bords rivaux. Examiner les tenants et aboutissants du problème sous le seul angle de l’intérêt français et européen est la seule vraie réponse à fournir à tous ceux qui ne sentent pas concernés par cette querelle.

1° En effet, par delà un antagonisme de façade, pro-sionistes et pro-palestiniens s’entendent souvent en France sur le dos des Français de racines européennes. Malgré des divergences factuelles et somme toutes secondaires, les ligues de petite vertu bien connues coopèrent pleinement quand il faut disqualifier et culpabiliser les Européens de souche. Elles ne sont pas les seules. Très régulièrement, rabbins et recteurs de mosquées manifestent bras dessus – bras dessous pour dénoncer un racisme ou un antisémitisme fantasmatique surgi des tréfonds de la Gaule alors que le seul racisme réel est anti-blanc. Dans ces conditions, prendre position pour l’une ou l’autre partie proche-orientale apparaît comme un exutoire et une supercherie.

2° Les manifestations – importantes en nombre – tant du côté pro-palestinien que du côté pro-israélien, démontrent surtout que les participants ne s’estiment guère français. Sinon auraient-ils défilé avec des drapeaux palestiniens, maghrébins ou hébraïques ? La France est pour eux un acquis social qui doit leur verser le R.M.I., des allocations familiales, des indemnités de chômage, etc. La présence de quelques drapeaux français ici ou là n’est qu’un modeste paravent. On commence maintenant à payer les quatre décennies de politique migratoire folle, aveugle et sotte.

3° D’un point de vue géopolitique, s’aligner sur l’un des deux camps serait faire preuve d’un aveuglement certain. En effet, ce sont les peuples d’Europe qui risqueraient finalement de passer pour les dindons de la farce. On sait depuis l’agression de l’O.T.A.N. contre la Serbie en 1999 que Washington soutient l’islamisation de l’Europe. Le récent discours de Barack Hussein Obama en faveur de l’entrée prochaine de la Turquie dans l’Union européenne en est une autre preuve évidente. Après l’admission d’Ankara dans l’Eurogoulag viendront le Maroc et Israël. En attendant, ne peut-on pas envisager que Tel-Aviv conclut un accord secret avec les puissances sunnites (Égypte, Arabie saoudite, Algérie, Pakistan) aux dépens des Européens et avec l’approbation des Étatsuniens ? L’État hébreux conserverait la Palestine ad vitam æternam tandis que le monde musulman recevrait en compensation le continent européen… Cet arrangement serait pour les sunnites comme pour les Israéliens une façon de se venger définitivement d’une civilisation honnie. Contre cet axe Washington – Alger – Tel-Aviv – Ryad, il est nécessaire que les Européens encouragent la Syrie, l’Iran et le regain chiite.

4° L’alignement sur l’une ou l’autre tendance en présence tendrait à réactiver le clivage désuet, artificiel et abscons gauche – droite. À gauche, on trouverait les chantres de la cause palestinienne; à droite, les défenseurs d’Israël. Cette césure est au contraire plus que jamais fausse et absurde. Ce cliché bénéficie toutefois à ceux qui le promeuvent : la gauche retrouve à peu de frais un prétexte qui cache sa désunion et son ralliement au globalitarisme, la droite, elle, toujours aussi imbécile, reprend des accents sécuritaires, crie au danger « islamo-gauchiste » et agit devant ses électeurs poltrons le spectre d’une révolution rouge et verte ou du « nazislamisme » (une monstruosité sémantique parfaitement inepte)… Une fois encore, on déballe les vieilles lunes sans comprendre les vrais défis. Le véritable partage s’opère dorénavant autour des problématiques vitales d’identité, d’appartenance collective, de puissance géopolitique. Force est de constater que l’islam djihadiste véhicule des valeurs mondialistes et métisseuses au même titre que la gauche et la droite hexagonales plus que jamais américanisées et occidentales. Le premier prône le califat mondial, les seconds un État universel. Les récuser simultanément est le devoir de tout authentique Européen. Les défenseurs de la Tradition, les contempteurs de la Modernité peuvent pleinement comprendre cette récusation. Si l’on suit les analyses de Bruno Étienne, l’islamisme radical ne serait qu’une réaction de l’islam au contact du monde moderne, pis, il serait devenu une manifestation moderniste dans l’islam même. Grand penseur de la Tradition et disciple de René Guénon, l’Iranien Seyyed Hossein Nasr n’a-t-il pas fui la révolution islamique de Khomeiny ? Il faut s’interroger sur la modernisation sous-jacente en cours de l’islam.

5° D’un point de vue plus tactique, observons quand même avec intérêt l’actuelle manœuvre orchestrée par Alain Soral, son club Égalité & Réconciliation, Dieudonné (plutôt « Diabledonné » pour le Système) et Kemi Seba, du Mouvement des damnés de l’impérialisme, dans les banlieues et auprès des immigrés de la quatrième génération. Ils ont le mérite d’offrir une autre contestation, radicale et populaire, qui pourrait court-circuiter la montée médiatique du « Che Guevara du bois de Boulogne » (savoureuse expression du député U.M.P. Lionnel Luca) et de sa L.C.R. recyclée extérieurement en N.P.A., opération médiatique voulue par l’Élysée qui rêve d’un autre 21 avril opposant cette fois-ci la droite à l’extrême gauche. La liste Dieudonné aux européennes se fera-t-elle ? Si l’humoriste condamne le sionisme et ses réseaux en France, il ne faut pas oublier qu’il rejette aussi toutes formes de communautarisme au nom des sempiternelles valeurs républicaines, d’où la non-participation de Kemi Seba à ce projet puisqu’il se revendique « communautariste noir ». Soral et Dieudonné parviendront-ils à leurs fins ? On assiste à l’émergence d’un « national-gauchisme » ou d’un « républicanisme national-jacobin » au sens premier du terme : Robespierre rêvait d’une société égalitaire de petits propriétaires composés d’artisans et de paysans unis par le même culte civique. Souhaitons qu’il préempte l’électorat du « facteur de Neuilly » dans les banlieues. Ces quelques considérations ne doivent toutefois pas éclipser les leçons de l’histoire, surtout quand Dieudonné et Soral ont assisté récemment à la réunion annuelle de l’U.O.I.F. au Bourget. Il ne font que suivre les traces d’un certain Nicolas Sarközy qui vantait lui aussi un « islam de France » ou un « islam républicain ». Souvenons-nous qu’à la veille de la conquête arabo-musulmane, le Proche-Orient et l’Égypte étaient chrétiens, mais en butte à l’autorité de Constantinople pour des questions théologiques. Les dissidences chrétiennes (jacobites, nestoriens, coptes, etc.) préférèrent se soumettre aux mahométans plutôt que d’accepter la domination byzantine orthodoxe. Malgré leur dhimmitude, elles louèrent longtemps ce choix. Résultat : un millénaire et demi plus tard, les chrétiens d’Orient tendent à disparaître, persécutés par des sunnites exaltés ou partant en exil définitif pour l’Occident. Comparaison n’est pas raison, prenons toutefois garde qu’une pareille situation ne se produise un jour en France et en Europe.

II – Dix réflexions incorrectes sur la rivalité

entre Israël et la Palestine

Sans remonter aux origines historiques du contentieux, mentionnons quelques remarques incorrectes qui déplairont aux deux parties en présence.

1° Israël a attaqué la bande de Gaza avec une extrême brutalité parce que des roquettes palestiniennes de fabrication artisanale y étaient tirées contre des cités israéliennes. Au moment où notre famille de pensée déplore l’effacement du politique et se lamente de la disparition de la souveraineté, l’impitoyable riposte israélienne témoigne que Tel-Aviv continue à agir de manière politique et souveraine sans se soucier de la doxa dominante droit-de-l’hommiste. Naguère, Margaret Thatcher fit preuve d’une pareille détermination en ne cédant rien aux grévistes de la faim de l’I.R.A. ou en ripostant militairement à l’invasion des Malouines par l’Argentine. Ces attitudes  tranchent sur la forme – et non sur le fond – avec la pusillanimité habituelle des gouvernants qui n’ont que le mot « dialogue » à la bouche. Quel État accepterait d’avoir ses localités bombardées sans réagir promptement ? Contrairement à l’Occident « zéropéen » qui est en train de sortir de l’histoire, la société israélienne ignore l’ère « post-héroïque » et sait au contraire que l’histoire demeure tragique.

2° Les Palestiniens connaissent eux aussi l’héroïsme et le tragique depuis fort longtemps. Pourquoi certains d’entre-eux tirent-ils des roquettes sur les villes israéliennes voisines ? Parce qu’ils n’ont plus aucun espoir. Les journalistes occidentaux n’ont pas assez répercuté les conditions d’existence déplorables dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Gaza est un minuscule territoire coincé entre Israël, l’Égypte et la mer Méditerranée. Du fait d’une natalité élevée, c’est l’une des plus fortes densités de population au monde. Depuis de nombreux mois, ses frontières sont presque hermétiquement fermées, nonobstant les tunnels clandestins qui passent en Égypte. Ce blocus total est la réponse de Tel-Aviv à l’arrivée au pouvoir du Hamas. Les Gazaouis ont choisi lors d’élections libres la résistance islamiste au détriment du Fatah disqualifié, incompétent et corrompu. Or l’Occident globalitaire aurait souhaité la reconduite des héritiers de Yasser Arafat au lieu de traiter avec une organisation qu’il désigne comme « terroriste », oubliant que les « terroristes » d’aujourd’hui sont bien souvent les négociateurs de demain. Comme pour l’Irlande qui rejette le traité de Lisbonne, l’oligarchie transnationale préfère nier les résultats électoraux quand ceux-ci ne lui conviennent pas. Le blocus israélien a transformé la bande de Gaza en un vaste ghetto. Le terme n’est pas anodin puisque l’état-major de Tsahal a étudié la manière allemande d’écraser le soulèvement du ghetto de Varsovie. S’ajoutent aussi d’autres vexations : en Cisjordanie, passer d’une ville à une autre se révèle être une gageure en raison des innombrables points de contrôle militaire israéliens; le mur Sharon de sécurité viole le droit de propriété de nombreuses familles palestiniennes qui se retrouvent expropriées ou enclavées et isolées avec des champs cultivés amputés; Israël ne reverse pas correctement à l’autorité palestinienne le montant des taxes douanières perçues en Palestine; aucun Palestinien de Jérusalem-Ouest n’a le droit de rénover sa maison, car la municipalité ne lui délivre jamais le moindre permis et, s’il outrepasse cette interdiction, sa maison sera détruite; les frontières de la Palestine sont gardées par Tsahal, etc. Quel peuple accepterait de telles conditions d’existence ? La colère palestinienne est par conséquent compréhensible.

3° L’intervention militaire israélienne a eu le mérite de faire voler en éclat l’humanitarisme béat des soi-disant autorités morales. Preuve est enfin faite qu’Israël se fiche des condamnations « résolues » du machin onusien et n’agit qu’en fonction de ses seuls intérêts. La chimère d’un monde pacifié et dialoguant n’existe plus ! Qu’on se souvienne des cris d’orfraie de cet été quand la Russie a défendu l’Ossétie du Sud de la tentative génocidaire de Saakachvili en intervenant d’une manière retenue. Nos habituelles grandes consciences qui ont rituellement protesté devant cette démonstration de force russe se sont tues face au déchaînement de violence israélien. Vous avez dit deux poids, deux mesures ?

4° Comme à l’été 2006 contre le Hezbollah libanais, l’opération « Plomb endurci » avait aussi une signification politique intérieure. Outre la proximité d’élections législatives anticipées qui attisaient la compétition entre Tzipi Livni de Kadima, le conservateur Benyamin Netanyahou et le travailliste Ehud Barak, il s’agissait principalement de reconstituer une unité nationale artificielle. On a tendance à oublier que la société israélienne est fragmentée, éclatée en foyers communautaires antagonistes. Aux clivages habituels entre Ashkénazes et Séfarades d’une part, entre laïques et religieux d’autre part, interfèrent désormais les revendications des nombreux russophones et le mépris généralisé de la minorité juive éthiopienne des Falasha. La menace palestinienne, arabe ou iranienne reste le seul ciment capable de maintenir la cohérence de l’ensemble israélien. Que les dirigeants israéliens négocient une paix réelle avec leurs voisins et ils se retrouveront à gérer des dissensions sociales explosives. L’existence, supposée ou non, d’un ennemi favorise un minimum de vivre-ensemble…

5° Arabes et Palestiniens paient aujourd’hui les errements criminels de l’Entente entre 1917 et 1920. L’éclatement de l’Empire ottoman comme d’ailleurs la disparition des empires allemand et austro-hongrois, doit être considérée comme une faute impardonnable. Certes, on assiste à un retour de la Turquie – grande alliée d’Israël – dans le jeu régional mais, même en pleine ré-islamisation avec l’A.K.P., cette option « néo-ottomane » ne renoue pas avec ce qui a été définitivement perdu. Quant à penser qu’Israël serait la citadelle avancée de l’Occident (comme l’affirmaient dans les années 1960 certains tenants de la droite nationale qui ne faisaient que répéter les dires de Zeev Vladimir Jabotinski, le théoricien sioniste révisionniste du « Grand Israël » seulement peuplé de juifs), on n’adhère pas à cette assertion puisque l’Occident moderne et globalitaire est l’ennemi principal (cf. notre article « L’Occident, voilà l’ennemi ! »).

6° L’antagonisme israélo-arabe démontre l’inanité et l’échec au Proche-Orient du modèle d’État-nation. Produits des « Lumières » et de la modernité, le sionisme et le nationalisme arabe ont rêvé d’États juif et arabe suivant les critères européens de la fin du XIXe siècle – l’âge d’or des nationalités – qui assimilaient les concepts de territoire, de peuple et de nation. Israël et le nationalisme arabe seraient ainsi les manifestations tardives de l’expansion européenne occidentale. Par ailleurs, remarquons que comme pour les États-Unis qui se sont à la fois construits sur la négation des peuples amérindiens vivant en Amérique du Nord et sur les préceptes bibliques, les sionistes ont considéré la « Terre promise » décrite dans l’Ancien Testament comme un espace dépeuplé, ignorant délibérément toute présence arabe, musulmane et chrétienne. Un processus semblable, mâtiné d’influences maçonniques outre-Atlantique, s’est donc déroulé à l’Est et à l’Ouest de l’Europe, la prenant ainsi en tenaille… Jusqu’à quand ?

7° Existe-t-il un peuple palestinien ? Posée deux cents ans plus tôt, cette question aurait eu une réponse négative. La langue palestinienne n’existe pas, ce n’est qu’une variante dialectale de l’arabe. Néanmoins, depuis 1948, maints événements malheureux (épreuves tragiques, répressions, occupations) ont favorisé l’éclosion d’un sentiment national palestinien. En tant que jeune peuple, les Palestiniens ont le droit intangible à l’autodétermination culturelle au même titre que les autres peuples de la planète. À ce sujet, on a assisté au cours du conflit à une singulière compétition malsaine entre peuples martyrs. D’aucuns se sont offusqués que le sort des Tibétains suscite plus de compassion que la souffrance des Palestiniens. Bel exemple de raisonnement spécieux ! Il est vain de comparer le calvaire de deux peuples victimes. Étonnons-nous cependant du silence assourdissant des hardis défenseurs de la cause du Tibet ou de la Palestine devant le supplice des Karens en Birmanie ou le lent génocide culturel des Berbères (cf. notre article « Pour une Afrique du Nord des régions et des ethnies »). Palestiniens et juifs doivent-ils pour autant constituer leur propre État ?

8° L’État-nation est une mauvaise réponse apportée aux problèmes de la région parce que, dans l’hypothèse d’un État palestinien, comment celui-ci serait-il viable s’il comprend deux territoires séparés par Israël ? Comment pourrait se faire la répartition des eaux quand 90 % des ressources hydrauliques sont pour l’instant accaparées par les Israéliens ? Comment réussir le retour des descendants des réfugiés établis dans tout le Proche- et Moyen-Orient ? Comment les réinstaller sur des territoires cisjordaniens phagocytés par l’implantation de colonies israéliennes ? Un État binational serait-il alors plus judicieux ? Certainement pas du fait du long passif existant entre les deux peuples. Certains sionistes (qui ne sont pas tous juifs, maints juifs religieux traditionalistes désapprouvent l’existence même d’Israël tandis que les sionistes les plus acharnés se recrutent parmi les fondamentalistes chrétiens protestants étatsuniens) suggèrent l’expulsion des Palestiniens, voire des citoyens arabes d’Israël, afin de préserver son caractère juif. Si une telle hypothèse se réalisait, Tel-Aviv devrait dès lors cesser de donner des leçons de moral à la terre entière et arrêter de se scandaliser de l’éventuelle arrivée dans tel ou tel gouvernement de représentants populistes, identitaires ou nationalistes. Ce sont parfois les mêmes qui, nationalistes sur le bord du Jourdain et ravis du nouveau gouvernement national et socialiste avec les ministères attribuées au nationaliste Avigdor Liberman et au socialiste Barak, vitupèrent contre les résurgences de la pseudo- « Bête immonde » (qui – tout le monde le sait – est en fait sociale-démocrate) à Paris, Berlin, Moscou… N’y aurait-il quand même pas une esquisse de solution ?

9° Si le fait stato-national n’est pas viable (on le voit bien au Liban), une solution « néo-ottomane » est impossible, le panarabisme – tant baasiste que nassérien – de l’Atlantique au Khouzistan s’est brisé sur les écueils des pouvoirs en place, le panislamisme financé par Ryad et Islamabad n’est qu’un mondialisme tout aussi délétère que le mondialisme occidental, seule une réhabilitation de l’idée grand-syrienne est envisageable : délestée de ces territoires kurdes intégrés à l’actuel Kurdistan irakien ou réunis à une Turquie plus touranienne, l’Assyrie rassemblerait la Syrie, l’Irak sunnite, le Liban, la Palestine, la Jordanie, Israël, le Sinaï et le sandjak d’Alexandrette (l’actuelle Iskenderun en Turquie). Remettant en vigueur le principe ottoman du millet, la Grande Syrie garantirait l’existence de chaque communauté nationale et confessionnelle, y compris la nation juive. Autour du Jourdain comme ailleurs, le nationalisme doit s’effacer au profit de communautarismes ethno-spirituels locaux transcendés par une volonté de puissance géopolitique : la constitution de grands-espaces souverains.

10° Le conflit entre la Palestine et Israël est, au fond, la superbe démonstration de l’impossibilité pour deux peuples qui se pensent chacun en État-nation de vivre sur le même territoire. Sa persistance aiguë témoigne de l’échec du multiculturalisme entendu comme la justification idéologique de la société multiraciale et métissée. Tous les patriotes devraient s’en réjouir.

*

Il ne faut pas confondre principes, stratégie et circonstances. Le pragmatisme et le réalisme doivent être toujours les bases de notre réflexion identitaire française enracinée et grand-européenne affirmée. Au risque de se répéter, inspirons-nous de la pratique politique du Grand Cardinal ! Les protestants risquaient d’affaiblir l’autorité de l’État royal naissant. Richelieu brisa leur puissance politique tout en leur permettant de continuer à pratiquer leur culte (il était hostile à toute révocation de l’édit de Nantes). Pourtant, contre la Maison d’Autriche, il n’hésita pas à se commettre avec le Grand Turc et avec les princes réformés allemands. Le Principal ministre de Louis XIII savait dissocier les intérêts de la politique intérieure des enjeux de la politique extérieure. Suivre le célèbre adage « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis » serait faire preuve d’une grave légèreté si on n’est pas apte au préalable d’exercer la puissance d’une manière souveraine, c’est-à-dire indépendante, sur notre propre continent. Le sort de l’Europe ne repose en dernière analyse que sur les Européens eux-mêmes. Ce travail d’éveil est si considérable que prendre partie dans des querelles proche-orientales n’est qu’une perte de temps préjudiciable aux intérêts des peuples autochtones d’Europe.

Georges Feltin-Tracol