Années Trente, déjà la question : quelle crise et comment y répondre ? par Noël RIVIÈRE

Les maux qui nous accablent ne sont pas nouveaux : chômage, précarité, incertitudes face à l’avenir. Il ne manque pas non plus de collusions entre hommes politiques et puissances d’argent. Dès 1926, la faillite de la banque Oustric avait montré à quel point des hommes politiques pouvaient être impliqués dans de douteuses affaires financières. Plusieurs parlementaires avaient été compromis. Le ministre de la justice et ancien ministre des Finances Raoul Péret, du cabinet Tardieu, fut traduit en Haute-Cour même s’il fut ensuite acquitté. Si les maux ne sont pas nouveaux, notre société a néanmoins beaucoup changé depuis soixante-dix ans : travail généralisé des femmes, habitude de la consommation de masse, accélération considérable du rythme des nouveautés technologiques. La dépendance mentale à la consommation a été formidablement accrue.

Comment nos parents et grands parents voyaient-ils la solution il y a soixante-dix ans ? Car bien sûr, chacun, y compris les partis politiques et des associations plus informelles avaient son idée sur la crise et la façon de la résoudre. Des idées de qualité très variable. Faisons-en un bref inventaire.

Au début des années Trente, Daniel-Rops avait parlé d’« années tournantes ». Elles tournaient autour de deux choses. L’une était le constat quasi-unanime d’une faillite du libéralisme. L’autre était : y a-t-il une issue autre que le communisme dont une grande majorité d’intellectuels, mais aussi du peuple ne voulait pas ? Où en était alors le P.C.F. ? Maurice Thorez avait évincé Jacques Doriot. C’est-à-dire que Moscou avait tranché en faveur de Thorez. Le discours du P.C.F., en 1936, est très consensuel. Le communisme est présenté dans la continuité de 1793, mais aussi de 1789. Le P.C.F. se veut rassurant : « Les communistes n’entendent nullement supprimer la petite propriété agraire, commerciale ou industrielle », affirme Thorez. Dans un pays comme la France, dire cela était le seul moyen de ne pas rester groupusculaire. L’ennui, c’est que les bolchévistes russes avaient dit la même chose avant de faire le contraire, en mettant fin à la N.E.P. : la nouvelle politique économique russe des années 1921 – 1928 qui laissait libre la création de petites et moyennes entreprises. Il y avait donc de bonnes raisons de se méfier des communistes. Mais au-delà de cela, il y avait la question des soubassements philosophiques du communisme français. Ils n’étaient pas en phase avec la culture des années Trente et son « spiritualisme ». Les communistes français se réclamaient de l’esprit des Lumières. Ils voulaient substituer « l’administration des choses au gouvernement des hommes » (cf. entretien avec M. Thorez, in Raymond Millet, Le communisme ou quoi ?,  Bernard Grasset éditeur, 1936). C’était cela le progrès selon eux. Beaucoup d’observateurs craignaient que cela aboutisse à gouverner les hommes comme on traite les choses, sans ménagement. D’où la recherche de solutions non communistes de sortie de la crise.

Dans les analyses et propositions, les plus creux étaient les socialistes officiels de la S.F.I.O.; ils remarquaient certes le relatif échec du New Deal de Roosevelt, mais prédisaient que l’Allemagne serait la principale victime de la guerre motorisée (sic). Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en juin 40, on ne s’en est pas rendu compte. De son côté, Jacques Doriot préparait alors, début 1936, le premier congrès du Parti populaire français. Il proposait de limiter la domination du profit dans l’économie française. Il faudrait « obliger l’industrie à accorder, au fur et à mesure de son amélioration technique, les bénéfices que la classe ouvrière en peut tirer, soit sous forme d’augmentation de salaires, soit sous forme de diminution des heures de travail ». C’était un programme modéré qui n’avait rien de fasciste, ni même de fasciste de gauche. Ses promoteurs appelleront la doctrine officielle du P.P.F., le populisme. Beaucoup d’intellectuels brillants se croiseront au P.P.F. : Bertrand de Jouvenel, Drieu La Rochelle, le jeune Maurice Duverger, Alfred Fabre-Luce …

De son côté, l’économiste Émile Roche, ancien collaborateur de Joseph Caillaux, défendait le planisme et essayait d’y convertir le Parti radical, en panne d’idées neuves. C’était l’idée que le soi-disant « libre jeu » de l’économie devait être régulé, orienté, encadré par un plan, avec des obligations de chacun, et une cohérence globale. Particulièrement novateur était le Plan de la C.G.T. (qui n’était pas un syndicat communiste), un Plan principalement porté par René Belin. Il était proche du Plan belge de Noël 1933 d’Henri de Man. On y retrouvait aussi l’influence de Pierre Ganivet (Achille Dauphin-Meunier) et sa revue L’Homme réel. Le Plan de la C.G.T. d’octobre 1934 critiquait l’imposture qui avait (et a toujours !) cours sous le nom de libéralisme : « la concentration tend au monopole : rien de plus opposé au principe essentiel du libéralisme. » Ce plan demandait la nationalisation du crédit (les banques), des industries-clés devenues des monopoles et prônait une économie dirigée. Il visait à un rôle accru de l’État donc mais sans étatisation générale.

De leur côté, les travailleurs chrétiens de la C.F.T.C. se bornaient à demander plus de participation des travailleurs à la gestion des entreprises. Par contre, les socialistes dissidents de Paul Boncour, futur résistant, et surtout le théoricien Marcel Déat, « silhouette trapue, figure massive et  un peu mongole » (Raymond Millet), futur chef du R.N.P. sous Vichy, défendaient les thèses d’un Plan français fort proche du Plan de la C.G.T. « Déat, Déat, je suis épouvanté » disait Léon Blum, plus doué pour la critique littéraire que pour l’action politique. Avec la formule « Ordre, Autorité, Nation » qui n’était pas de Déat, mais de Barthélémy Montagnon, il s’agissait d’éviter la déflation en restaurant le pouvoir d’achat, et créer une chambre économique (un peu comme le voudra de Gaulle avec son projet de réforme du Sénat en 1969). L’accent était aussi mis sur le contrôle du commerce extérieur. Ce refus de la déflation était le contraire de la politique menée par Pierre Laval avant 1936. À ce Plan s’ajoutait le contrôle des banques et des mouvements de capitaux. Et cela tout en soutenant sans trop d’illusions le Front populaire. C’est un Plan qui devrait être un peu moins dirigiste que celui de la C.G.T., disait Déat.

Et à droite, que disait-on ? À droite, Paul Reynaud critiquait le franc fort et demandait une politique d’argent à bon marché, donc des taux d’intérêt bas. Une critique qui anticipait les critiques du franc fort dans les années 1990 (Chevènement par exemple) puis de l’euro fort de Jean-Claude Trichet. Plus inclassable était Jean Coutrot. Polytechnicien, grièvement blessé durant la guerre de 1914, il entre au cabinet de Charles Spinasse, ministre du Front populaire. Il défend une doctrine dite de « l’humanisme économique ». On créerait de grosses ententes professionnelles (des sortes de corporations), on distinguerait un secteur « plané » – on traduirait de nos jours ce terme par « planifié » – et un secteur libre, c’est-à-dire un secteur concurrentiel.

Jean Coutrot est un rationaliste, mais c’est aussi un rêveur. Il a créé le Groupe X-Crise, où se trouve aussi Raymond Abellio (Georges Soulès). Jean Coutrot est un rêveur blessé. Il se suicidera en 1941. On a parlé à son propos de la synarchie, ce soi-disant complot de hauts fonctionnaires, en fait, une coterie assez inhabile de forts en thèmes rêvant d’une part d’une direction de l’économie par des technocrates (une idée bien contestable !) et d’une entente européenne basée avant tout sur l’entente franco-allemande, ce qui amènera certains à la Collaboration.

Nous ne sommes pas très éloignés de ce technocratisme ambitieux avec l’ingénieur Émile Bélime, créateur de l’Office du Niger au Mali (appelé alors Soudan français), et son groupe Travail et Liberté.  Les Anciens Combattants – qui étaient sinon une force à l’époque, en tout cas un poids – avaient aussi leur Plan : il proposait l’augmentation de la responsabilité civile et pénale des administrateurs de grandes entreprises.

Plus politique était le Parti frontiste, ou « frontisme », issu du regroupement du Front commun (contre le fascisme), devenu le Front social, et du (très petit) mouvement Troisième Force d’Emmanuel Mounier. Hostile à la tentation fasciste, le Front social de Gaston Bergery proposait la nationalisation des trusts, appelée « socialisation » (un terme que reprend notamment le Manifeste de Vérone de Mussolini en 1943). Il s’agissait donc de collectiviser les grandes industries déjà concentrées et qui ne connaissaient plus de concurrence. À côté de Gaston Bergery se trouvait Georges Izard, député de Meurthe-et-Moselle. Deux destins. Gaston Bergery, député du Parti radical, parfois surnommé le « radical-bolchevik » par son ardeur réformatrice « de gauche » sera partisan des accords de Munich en 1938, puis deviendra ambassadeur de l’État français de Pétain à Moscou en 1941. Georges Izard, avocat, sera quant à lui résistant, membre de l’Organisation Civile et Militaire. Leur journal était La Flèche, « hebdomadaire politique de combat » dont le symbole était une flèche dirigée vers le haut (proche du symbole actuel du petit groupe Vague Normande).

Et les théoriciens de l’abondance ? Les abondancistes étaient nombreux. Ils étaient aussi transversaux par rapport au clivage droite – gauche. Leur spectre allait de Georges Valois et son Plan du Nouvel Âge, réédité récemment par la revue Krisis d’Alain de Benoist (n° 24, la technique), à Roger Francq, ingénieur, secrétaire d’un syndicat de technicien, l’Ustica, en passant par Joseph Dubois (auteur de U.R.S.S., une nouvelle humanité, 1932) et Jacques Duboin (En route vers l’abondance !), fondateur de La Grande Relève, journal de l’économie distributive, avec à ses côtés le Groupe Dynamo. Ce courant existe encore aujourd’hui avec la revue Prosper (www.prosperdis.org). On n’avait jamais autant parlé de l’abondance que depuis que les travailleurs manquaient de pain. Peut-être parce que l’évidence du gaspillage capitaliste sautait aux yeux.

L’objectif des abondancistes aussi appelés « distributistes » était aller vers une gestion décentralisée de l’économie au service des travailleurs. (Leurs thèses influenceront vers 1973-76 les journaux Impact puis Jeune Garde solidariste, Jeune Nation solidariste, et la revue Troisième Voie). Ce qui fait que des exemples franchement révolutionnaires les inspiraient. « Savez-vous que nos idées et nos méthodes ont pris corps en Espagne, – dans la pauvre Espagne ? écrivait Georges Valois, auteur du Plan du Nouvel Âge, ancien fondateur du Faisceau et future victime des camps nazis. Nous voulons une gestion et un contrôle à la base : on retrouve l’esquisse de ce système – mal formulé, mais certain – dans les vœux de tout le mouvement ouvrier espagnol, je veux dire le mouvement anarcho-syndicaliste et anticommuniste. Une économie nouvelle, conforme à nos désirs, est née en Catalogne et en Castille », poursuivait G. Valois. L’Espagne anarcho-syndicaliste : c’était là une application historiquement circonstanciée du « syndicalisme intégral » défendu par André Fourgeaud, alors disciple de Georges Valois.

Les années Trente voient aussi d’autres « utopies » être défendues comme la distribution des richesses, une sorte d’anticipation de revenu de citoyenneté. C’est ce que préconise Gustave Rodrigues, professeur agrégé de philosophie, du groupe Droit à la vie. Il écrit : « De plus en plus, la révolution se fait sans producteurs, mais en même temps, qui ne travaille pas ne mange pas. » Un point de vue contestable : les machines ne se conçoivent pas toute seules et ne se construisent pas toutes seules non plus. Pour d’autres, la solution est ailleurs, Avec le Plan de la Rénovation sociale de Jean Guichard et Léon Pierre-Quint, homme de lettre spécialiste d’André Gide, c’est la dictature économique qui est requise. Sans trop de précisions sur ses moyens et sa logique.

Ceux qui voyaient le mieux les enjeux de la crise du libéralisme étaient les esprits philosophiques. Ils reliaient la crise dans ses effets matériels, douloureux, non négligeables bien sûr, à une crise « de l’homme » et « dans l’homme », pour reprendre l’expression de Thierry Maulnier. Ils étaient « au-delà d’un (certain) nationalisme », étroitement maurrassien, ou encore chauvin et fasciste. Ils étaient aussi souvent post-marxistes plus que strictement anti-marxistes. Du moins essayaient-ils de ne pas ignorer complètement Marx. Ce sont d’eux que nous avons le plus à apprendre. Ce sont eux qui constituent une filiation à explorer quand bien même leur langage aurait vieilli (la fameuse « primauté du spirituel » ne nous parle plus). Ce sont les plus représentatifs du meilleur de ce que l’excellent Jean Touchard appela un jour l’« esprit des années Trente » et dont Olivier Dard a renouvelé l’étude.

Qui sont-ils ? Il s’agit de L’Ordre nouveau d’Arnaud Dandieu, Robert Aron (auteurs tous deux de La Révolution nécessaire, 1933), Denis de Rougemont et quelques autres (cf. le dossier qui leur est consacré par la revue Nouvelle École, n° 50, « Les Années Trente »). Robert Aron (à ne pas confondre avec Raymond Aron) avait anticipé sur les pratiques des « établis » des années 70 : il avait remplacé des ouvriers non qualifiés pendant un mois pour leur permettre de partir en vacances.

Que veulent-ils ? Le groupe de L’Ordre nouveau propose une économie à deux secteurs : un secteur libre et un secteur « plané » (planifié). C’est une position très proche de celle que défend Emmanuel Mounier, la revue Esprit et les « personnalistes ». Pour ces derniers, des collectivisations sont nécessaires dans le secteur planifié de l’économie mais ne doivent pas être des étatisations; elles  doivent être gérées par les groupes professionnels régionaux et communaux. C’est une position proche des visées décentralisatrices et proudhoniennes de L’Ordre nouveau comme de la « Jeune Droite », autour de Jean-Pierre Maxence, de son frère Robert Francis, et encore du  mensuel Combat de Jean de Fabrègues et Thierry Maulnier. Dans ces milieux, on parle beaucoup du corporatisme comme troisième voie entre capitalisme et communisme. Pierre Andreu, ami de Max Jacob comme de Drieu la Rochelle, est de ceux qui essayent d’en définir les traits, entre Maurras (le jeune), Sorel et Proudhon.

Quel bilan tirer de cette profusion d’idées ? Les plus décevants des essayistes des Années trente, confrontés à la première grande crise du capitalisme, étaient ceux qui n’en voyaient que l’aspect économique. C’était souvent les hommes des partis politiques. Leurs solutions, généralement purement technocratiques, et/ou strictement autoritaires étaient aussi peu convaincantes que celle des libéraux actuels qui demandent, pour conjurer la crise, des marchés plus « transparents », grâce à une « information » économique meilleure.

Les plus intéressants des hommes des années Trente furent ceux qui ont fait appel à d’autres logiques que le strict intérêt dans les pratiques humaines, fussent-elles économiques. Ils ont voulu faire appel à plus de coopération entre les travailleurs, plus de dignité, plus de participation à la gestion, plus de défense des droits collectifs, par le syndicalisme ou autrement, plus d’enrichissement des tâches et moins de taylorisme, plus de relocalisation économique, plus de circuits courts et moins de spéculations internationales, plus de maîtrise par la collectivité des industries-clés, plus de contrôle public des financements, des banques, et des mouvements de capitaux internationaux, plus de vraie concurrence saine, au sens d’une bonne émulation,  entre entreprises à armes égales et moins de monopoles et de trusts. On voit l’actualité des propositions de certains des non-conformistes des années Trente.

Noël Rivière