Actualité politique de Drieu par Georges FELTIN-TRACOL

Soixante-dix ans après sa disparition volontaire, Pierre Drieu la Rochelle revient en force dans l’édition. Après un remarquable n° 10 des Cahiers d’histoire du nationalisme, l’écrivain normand voit ses écrits politiques republiés par les vaillantes éditions nantaises Ars Magna.

En 1936 – 1937, Drieu sortit coup sur coup Avec Doriot, puis Doriot ou la vie d’un Français. Il militait au Parti populaire français et écrivait régulièrement pour son organe officiel, L’Émancipation nationale. Dans cette brochure méconnue, il rappelle qu’au temps où son Chef, le « Grand Jacques », militait au PCF, sa « croyance se conjuguait à la perfection avec la vigueur de son tempérament, sa puissance de travail, son courage. Il a été pendant ces années-là, la grande, presque la seule force vraiment combative dans le parti (p. 35) ». Avec Doriot, Drieu est « déjà un vieux pèlerin (p. 67) ». Cet autre titre n’est pourtant pas une biographie; il réunit différents articles politiques, abrasifs et étincelants. Maurice Thorez, le PCF, la gauche en général, le Front populaire en particulier (sans oublier une droite parlementaire tétanisée par les événements) en prennent pour leur grade. Mais les analyses de Drieu ne se cantonnent pas à la seule politique intérieure française. Il développe comme à son habitude des perspectives foudroyantes de grande politique. La Grande Guerre a provoqué « l’événement capital du XXe siècle, qui exerce encore chaque jour ses effets sur la vie de tous les Européens, sur nos vies à tous : la masse des Slaves de Russie est entrée en action (p. 245) ».

 

Drieu chronopolitik

On retrouve cette vision sur les grands espaces humains du monde dans Notes pour comprendre le siècle en 1941. Drieu se penche sur la riche histoire de l’Europe. Très au fait des mentalités populaires, il remarque que « le nouvel homme restitue au premier chef les valeurs du corps. Il part des exigences et des données du corps. Voilà la grande révolution du XXe siècle qu’a pressentie une partie de la pensée française, mais qu’elle n’a pas su dégager entièrement et rendre assimilable à la nation : la Révolution du Corps, la Restauration du Corps (p. 111) ». Il revient plus loin sur une distinction archétypale. « L’homme russe encore tout paysan qui n’a pas été gâté et usé par la vie urbaine, l’homme anglo-saxon, pionnier, aventurier, sportif d’outre-mer. L’homme continental qui s’est retrempé dans le sport s’est dressé comme un émule vigoureux vis-à-vis de ces deux types d’hommes (p. 114). » Des éclairages ethno-psychologiques très pertinents pour qui s’aventure dans l’ethno-psychologie.

Paru aussi en 1941 et moins connu, Ne plus attendre constitue, encore une fois, un recueil de textes rédigés entre novembre 1939 et janvier 1941. Drieu y exprime un ardent désir d’Europe ordonnée et exige « une Genève virile et humaine qui s’articule sur des pensées moins débiles que celles d’un vieux monde politicien hypocrite et incapable (p. 27) ». D’autres idées familières y prennent place. « Les Français avaient perdu le sens du corps. Ils ont commencé à le perdre, il y a bien longtemps, au XVIIIe siècle. Au Moyen Âge, ils l’avaient (p. 44) » avant d’ajouter que « les Français ont perdu le sens du corps, quand ils ont perdu le sens de la probation de la pensée dans les faits, les actes (p. 45) ». Drieu réhabilite aussi le concept de bourgeois qu’il ne confond pas avec son acception moderne capitaliste. Ouvriers, paysans, soldats, intellectuels et donc même bourgeois, tous doivent s’unir au nom de l’esprit européen contre le joug de l’Or. En effet, « il s’agit d’organiser l’Europe, de travailler à la révolution qui organise l’Europe. Devant l’urgence et l’énormité de cette tâche, les vieux réflexes d’isolement national sont périmés (p. 80) ».

Mais la plus grosse surprise demeure Le Français d’Europe dont circulaient depuis les années 1990 des versions pirates imprimées dans les Carpates. Comme le note avec justesse Maurice Courant dans l’avant-propos, ce nouveau recueil au titre si remarquable « en fait l’apogée de ses réflexions sur ce sujet (p. 9) ».

Dans Le Français d’Europe, Drieu exprime un point de vue franchement européen. « L’Europe était une déesse vivante en nous comme les jeunes déesses sont vivantes dans le cœur des hommes affamés de sacré (p. 33). » Il salue la Suisse qu’il estime être avec raison « une survivance du Saint Empire (pp. 256 – 257) » et une bien belle préfiguration de l’Europe de ses vœux. Il observe qu’« une forme de l’internationale […] est morte : c’est l’internationale des internationalistes, des cosmopolites, des espérantistes, mais la vogue, par-dessus les cordons douaniers, du socialisme national est évidente (p. 325) ». Il insiste même sur le fait qu’« il n’y a plus de place, dans le monde, que pour le socialisme des grandes nations, des énormes nations, des nations-empires ou des fédérations-empires (p. 326) ». Quelques années plus tôt, Drieu précisait, lucide : « J’aurais voulu parler de l’Europe, de la France d’aujourd’hui dans l’Europe d’aujourd’hui. Ce sera pour une autre fois. Là deux passions se heurtent mais peuvent se conjoindre (p. 27). »

L’œuvre romanesque de Drieu se trouve désormais disponible dans les éditions de la Pléiade. Ses articles politiques attendront longtemps avant de connaître un sort semblable. Ces quatre ouvrages comblent donc parfaitement une attente intellectuelle et historique légitime.

Georges Feltin-Tracol

Pierre Drieu la Rochelle, Avec Doriot précédé de Doriot ou la vie d’un Français, Ars Magna, coll. « Le devoir de mémoire », 2016, 292 p., 20 €.

Pierre Drieu la Rochelle, Notes pour comprendre le siècle, Ars Magna, coll. « Les Ultras », 2016, 137 p., 18 €.

Pierre Drieu la Rochelle, Ne plus attendre, Ars Magna, coll. « Les Ultras », 2016, 102 p., 18 €.

Pierre Drieu la Rochelle, Le Français d’Europe, Ars Magna, coll. « Les Ultras », 2017, 681 p., 34 €.