À quand notre « Kulturkampf » européen du XXIe siècle ? par Jacques GEORGES

L’économie et la finance sont sujets complexes et techniques se prêtant mal à la vulgarisation, bien plus encore que des sujets pourtant délicats comme l’histoire, la géopolitique ou la philosophie. Et pourtant, l’actualité poussant, elles font la une des journaux et magazines. À droite, on voit fleurir de la part d’autorités auto-proclamées force constats et diagnostics convenus, anathèmes anti-argent, anticapitalistes, anti-ultra-libéraux (le libéralisme est toujours ultra), et tutti quanti. Les plus audacieux, je dirais plutôt les plus culottés, vont jusqu’à proposer des remèdes virils, peu nombreux et répétitifs, du genre dé-mondialiser, décroître, remettre l’économique sous le contrôle du politique, libérer la France de la dictature de la Banque centrale européenne, casser l’odieuse loi de 1993 qui a interdit à l’État français de se refinancer à taux zéro auprès de la Banque de France, couper le sifflet à ces odieuses agences de notation anglo-saxonnes qui n’ont comme seul but que de nous détruire, revenir à la monnaie commune sur les débris de la monnaie unique, voire, pour les plus audacieux, revenir purement et simplement au franc. Cela sent Valmy, 93 et son Comité de salut public. Robespierre a de l’avenir.

Tout ceci n’est que misère et mériterait d’être traité par le mépris s’il ne s’agissait pas de notre vie, et même de notre destin. Ces imprécations bibliques et solutions de misère sont susceptibles d’être reçues par beaucoup, même des meilleurs d’entre nous, car elles s’appuient sur de vrais problèmes, de vraies souffrances et de vraies craintes pour l’avenir.

Le but principal de ce papier, c’est de montrer que ces prophètes de malheur sont des complices du système. Leur but, outre la gloire médiatique, c’est de différer les solutions sérieuses et de long terme, de plaire, de ne pas faire front aujourd’hui.

Que signifie faire front aujourd’hui ? Regardons un peu du côté de ces « libéraux conservateurs » détestés, qui ont leurs défauts et leurs limites bien visibles, mais ont souvent le bon sens pour eux. Leurs principes sont simples, solides et, eux, compréhensibles par tous. En vrac : partir de ce qui est, c’est-à-dire d’un système libéral qui a ses défauts mais aussi ses réalisations et mérites, réformer fermement sans casser la mécanique horlogère du système, ne pas dépenser plus qu’on ne gagne, réformer en profondeur l’État, les collectivités locales et la protection sociale dans un sens de fraternité vraie, de responsabilité individuelle et collective, et de souci du long terme, mettre fin aux privilèges des petits et grands fameux « régimes spéciaux », consulter sans complexe et avec liberté le thermomètre des agences de notation qui disent que le roi est nu, payer entièrement ses dettes et assumer les conséquences de ses inconséquences passées, etc. À titre personnel, j’ajouterais volontiers : se délester des « confettis de l’Empire » qui ne partagent guère avec nous que nos sous, sauver et renforcer mais aussi réformer sans concessions la seule réalisation grandiose des Européens d’après-guerre, j’ai nommé l’Europe existante, celle de Bruxelles, se farcir collectivement les trois cent quarante milliards de la dette grecque, en contrepartie d’une sérieuse rééducation fraternelle, une babiole par rapport à la dette que nous devons à Périclès. Et surtout, mais ceci est un autre et plus vaste chantier, changer en profondeur de mentalité, retrouver une vue-du-monde, remettre l’économie à sa place tout en en respectant les règles, retrouver le sens de notre histoire, reconstituer une esthétique européenne dans tous les domaines de l’art, etc. C’est cela, le chantier important, le seul qui compte en termes de destin. Nous n’en sommes pas là.

En résumé, faire du Trichet d’abord, ce qui n’est rien, puisque ça n’est qu’une histoire de quelques décennies, une ou deux générations tout au plus. Cela veut dire se retrousser les manches, travailler de façon responsable dans le cadre de notre Europe, sans oublier de la parfaire, ce qui représente un gros chantier. Et mettre à profit la crise structurelle que nous allons traverser dans les trente ans à venir pour faire résolument l’Europe fédérale. Nous refaire une santé morale et intellectuelle. Sur cette base, et sur cette base seulement, nous pourrons reprendre nos occupations légères et favorites, faire de la politique, approcher le grandiose, donner des leçons au monde, frapper les méchants, faire du show-biz planétaire, et tutti quanti

Nous n’avons pas, ou pas encore, de grand homme pour nous montrer le chemin salutaire et exaltant du sang, de la sueur et des larmes, notre chemin des trente prochaines années. Vous voyez à qui je fais allusion, mais je ne citerai pas ce grand homme que je n’aime pas. Il nous faudrait plutôt un Bismarck : réaliste, solide, sérieux, long-termiste, idéaliste. À quand notre Bismarck européen du XXIe siècle ? À quand notre Kulturkampf du XXIe siècle?

Jacques Georges