À la recherche d’écrivains oubliés par Daniel COLOGNE

Le CRAM (Centre de réflexions sur les auteurs méconnus) publie La Corne de Brume, dont le numéro 15 daté de mars 2019 a éveillé mon plus vif intérêt. Les rédacteurs de cette intéressante revue affichent des préoccupations assez analogues à celles que je développe dans certaines livraisons de Molenbecca, où je tente de faire sortir de l’oubli des poètes, romanciers, nouvellistes, dramaturges et essayistes belges : Eugène Demolder, Grégoire le Roy, José Gers, Sander Pierron, Georges Angelroth.

De la Belgique, il est d’emblée question sous la plume élégante de Bernard Baritaud dont le fils habite aussi dans la quadruple capitale (région, pays, Union européenne, OTAN). Il y a actuellement à Bruxelles plus de représentations diplomatiques qu’à Washington. Revenu à Bruxelles en 2017 pour raisons de santé et pour se faire soigner auprès de son fils, Bernard Baritaud évoque plutôt dans La Corne de Brume ses deux séjours de jeunesse des années 1960, au « plat pays » de Jacques Brel, son ciel « si bas », ses chemins de pluie pour unique bonsoir et son inconsolable nostalgie du temps où il s’appelait Jacky, quand bien même il finirait un jour à Macao ou Knokke-le-Zoute chanteur pour « dames finissantes ».

Mais c’est vers Ostende, autre perle du littoral flamand, que Bernard Baritaud se dirige d’abord en 1962, en souvenir d’une vieille carte postale envoyée à son père par un ami. Celui-ci écrivait qu’Arcachon ne valait pas Ostende, reine des plages chantée par le germanopratin Jean-Roger Caussimon. Professeur à Mol dans une école liée à Euratom, Bernard Baritaud fréquente de préférence les milieux littéraires des grandes villes : Liège, où il regrette son rendez-vous manqué avec Alexis Curvers; Bruxelles, où il rencontre Jean Mogin, dont il ne faut pas oublier l’exquise épouse et poétesse Lucienne Desnoues.

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Il lit dans le quotidien Le Soir la chronique de Marcel Lobet, qui ne fut pas seulement un talentueux critique littéraire, mais aussi l’historien de la bataille navale de Lépante (1571) remportée contre les Ottomans par Don Juan d’Autriche, le « dernier croisé », le fils naturel de Charles Quint. Il découvre que la Belgique est certes une terre de surréalisme et de fantastique, mais que le polar y a aussi ses lettres de noblesse. À côté de l’incontournable Liégeois Simenon, qui se souvient encore du Tournaisien André-Paul Duchateau (De cinq à sept avec la mort) ? Qui se rappelle que les célèbres films de Clouzot (Quai des Orfèvres, L’Assassin habite au 21) sont des adaptations de romans policiers de Stanislas-André Steeman, père de Stéphane l’humoriste ?

« Michel de Ghelderode était, à cette époque, un dramaturge très lu et très joué. Il est aujourd’hui scandaleusement négligé. » Nous sommes alors en 1965. Bernard Baritaud est reçu « par la veuve du dramaturge, au rez-de-chaussée d’un immeuble ancien et triste. La vieille dame, au cou déformé par une sorte de goitre, mais à l’œil malicieux, nous accueillit dans l’une des deux pièces composant l’appartement où vivait son mari et où il avait achevé ses jours moins de trois ans auparavant ». Baritaud était accompagné de Van Lombeck, grand connaisseur de Ramuz, autre immense écrivain francophone (suisse en l’occurrence) que l’on ne lit plus en notre temps de déculturation. Car le CRAM ne se limite pas aux auteurs français, même si son siège social est à Paris (7, rue Bernard-de-Clairvaux, appartement 7, 75003 Paris – France).

Un autre Belge, Jean-Paul Gallez, occupe 25 pages du volume.

« Pourquoi cela dure une vie et qu’elle semble sans fin

Ne me demandez pas si la guérison en ce monde existe. »

Les versificateurs sont bien représentés dans La Corne de Brume, notamment Léon Badu (1849 – 1903), astre disparu de la galexie des poètes symbolistes qui, « en dehors des maîtres bien connus, recèle toute une population d’artistes que la critique range sous l’appellation un brin pédante de minores, avec un mélange d’intérêt et d’étonnement teinté de condescendance ». Victime précoce de la Seconde Guerre mondiale (il est mort le 17 juin 1940), Jean Venturini ne laisse qu’un recueil (Outlines, paru en 1939). Pierre Seghers et Max-Pol Fouchet ont salué en lui un poète d’une « extraordinaire prescience ».

« Famille, amour, amitié, haine, j’ai tout vendu,

j’ai tout renié, j’ai étranglé les jours tranquilles

Et les bonheurs monotones… »

Rares sont aujourd’hui les éditeurs qui, comme L’Harmattan en 2018, osent rééditer des livres comme les Fantaisies bergamasques de Bernard Marcotte (1887 – 1927). « Dans l’élan de sa fantaisie créatrice d’une allégresse communicative, il invoque les esprits des forêts, des âmes flottantes, des fées, des lutins, pour troubler l’esprit des habitants d’un paisible village ou le travailleur d’un enlumineur. »

Un portrait de Lara Turner (1921 – 1995) et des textes traduits de l’italien et dus à Massimo Bontempelli clôturent ce recueil de réhabilitation de quelques fleurons littéraires francophones et européens laissés pour compte par le conformisme médiatique d’émissions qui s’autoproclament « grandes librairies ».

Daniel Cologne