Pour faire l’Europe, ne faut-il pas d’abord qu’il y ait des Européens ? par Georges FELTIN-TRACOL
Le 3 octobre 2005 restera dans la longue mémoire continentale comme un moment funeste pour la construction européenne. Ce jour-là, un aréopage d’incompétents, de gâteux et d’inconscients accepta d’ouvrir les négociations d’adhésion avec la Turquie. Malgré la superbe résistance du chancelier autrichien Wolfgang Schlüssel qui parvint à obtenir l’ouverture simultanée des discussions avec la très courageuse Croatie, nonobstant les réticences de l’ignominieux T.P.I.Y. et de son Torquemada en jupon – Carla Del Ponte -, les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne franchirent le Rubicon de la géographie, de l’histoire et du bon sens. À leur décharge, ils venaient d’endurer un incroyable harcèlement moral de la part des Étatsuniens, satisfaits d’étouffer dans l’œuf une inéluctable rivalité avec l’Europe-puissance en y faisant entrer la Sublime Porte.
Les gouvernants de l’U.E., Jacques Chirac en tête, justifièrent leur décision inepte en proclamant que la question de l’adhésion turque ne se posera que dans dix ou vingt ans. À ce moment-là, nous ont-ils promis, les peuples d’Europe, les Français en particulier, devront approuver ou rejeter par référendum l’élargissement. Or ce report aux calendes grecques (ou, pour la circonstance, turques) ne va pas de soi. Rien n’empêchera le futur locataire de l’Élysée de lier dans une même question le sort de l’européenne Croatie à l’asiatique Turquie… Par ailleurs, dans les faits, les instances eurocratiques ont déjà pris acte de l’arrivée d’Angora (terme français pour Ankara) : tout est (presque) prêt ! Les bureaucrates de Bruxelles ne redoutent plus qu’un possible sursaut identitaire des Turcs s’ils découvrent leur souveraineté nationale érodée.
Cependant, atteints du syndrome de la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le bœuf fort bien diagnostiqué par le Dr. La Fontaine, nos « euroligarques » envisagent dès à présent l’admission de l’Azerbaïdjan, du Kazakhstan et d’Israël ! Certains de leurs cénacles reparlent même de l’adhésion du Maroc, voire du Maghreb. Un peu moins téméraire, mais tout aussi irréfléchi, le ministre espagnol des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, suggère un statut d’association pour le royaume chérifien. Cela permettrait à Rabat d’intégrer l’ensemble des programmes européens, à l’exception du cadre institutionnel, et de renforcer « la stabilité et la sécurité de l’Espagne et de l’Europe » (in Courrier International, 27 octobre – 2 novembre 2005).
La résolution du 3 octobre dernier et les extravagances géographiques de Bruxelles témoignent d’un irréalisme inquiétant. Obsédée par une logique quantitative et une singulière course à la « rentabilité spatiale » (suivant le curieux axiome : plus l’Union s’étendra, plus son influence s’accroîtra), l’oligarchie bruxelloise ignore un fait essentiel : la manifestation à brève échéance d’une « révolution grise » en Europe.
Vers le naufrage démographique
Bien après des démographes (Alfred Sauvy) et des historiens (Pierre Chaunu), quelques publicistes, qui se font des cheveux blancs, tirent enfin la sonnette d’alarme. Il y a de quoi ! Notre continent est entré dans une période de forte dépression démographique. Dans Le Figaro (18 juillet 2005), le démographe Jérôme Vignon estime que la population de l’Europe « devrait encore progresser faiblement jusqu’en 2025 grâce à l’apport de l’immigration, avant de commencer à décliner : 448 millions d’habitants en 2005, 469,5 millions en 2025 (+ 2 %), puis 468,7 millions en 2030. Ce déclin va essentiellement toucher la population active, qui perdra 20,8 millions d’individus entre 2005 et 2030. Les populations britannique et française devraient, elles, augmenter entre 2005 et 2050 (+ 8 % et + 9,6 %). Mais les projections concernant la Bulgarie et la Roumanie révèlent des évolutions négatives (- 21 % et – 11 % d’ici 2030). Quant à la population turque, elle devrait augmenter de plus de 19 millions d’individus entre 2005 et 2030 ». Les médias ont beau célébré les Françaises qui, avec les Irlandaises, seraient les femmes les plus fécondes du Vieux Continent; cela tient de la désinformation. Une analyse plus fine démontre qu’avec un indice de fécondité de 1,9 enfants par femme (alors qu’il en faudrait 2,1, soit trois enfants par couple, pour assurer le renouvellement régulier des générations), la France n’a aucune raison d’en tirer une quelconque gloriole. Pis, fort peu de citoyens ont compris que nous étions entrés dans l’ère du « Papy Boom » aux conséquences multiples, inattendues et dévastatrices !
Chercheur à l’Institut national d’études démographiques (I.N.E.D.), Alain Parant déplore, dans un excellent article de Liliane Sichler « Que se passera-t-il quand nous serons tous centenaires ? » (in Marianne, 24 – 30 septembre 2005) le soi-disant « modèle français » : « Une société où l’on part à la retraite de plus en plus tôt, où l’on travaille de moins en moins, et où l’on hésite à faire des enfants, ça ne peut pas marcher ! ». Grâce au progrès médical, on repousse toujours plus loin les limites de la vie, mais « le vieillissement de la population, longtemps négligé, souligne Liliane Sichler, est le fantôme indésirable qui hantera tous les gouvernements à venir. [Toutefois…] tous les politiques savent que l’Europe vidée et en mal d’enfants est une grenade dégoupillée qui risque de leur exposer à la figure ». À moins de repenser de fond en comble le système de protection sociale, Alain Parant craint « une baisse massive du niveau de vie – celui des jeunes et des moins jeunes – dans les années à venir. Notre société est en voie de sous-développement ». On peut étendre le constat français à l’ensemble de l’Europe qui court à l’appauvrissement généralisé. « Des projections faites pour l’Union européenne à l’horizon 2050 montre que, pour équilibrer le régime vieillesse, il faudrait diminuer de 44 % la pension moyenne par rapport au salaire moyen ou élever de 9,6 ans l’âge de départ à la retraite » ou bien encore, augmenter le prélèvement sur le salaire des actifs. Quelque soit la décision, une partie de la population exprimera son mécontentement. Or les enquêtes sociologiques sont unanimes. La participation électorale reste élevée chez les seniors alors qu’elle demeure assez faible chez les jeunes électeurs. En extrapolant, on peut légitimement penser que les gouvernants se plieront aux revendications des millions de retraités qui commencent à cerner leur influence politique. En Italie agit déjà un Parti des retraités. Pour l’heure, l’État et ses élus sous-estiment la force du « lobby des vieux » bien que ceux-ci n’hésitent plus à râler « si les impôts locaux montent à cause de l’augmentation des places en crèche, souligne la journaliste de Marianne. Ils ne veulent pas d’autoroutes, trop près de leur paradis, ni trop de jeunes “ qui traînent ”. Gérard-François Dumont n’est pas près d’oublier la manif des retraités contre l’installation d’un nouveau lycée à Vence où il était recteur d’académie en 1998 ! ». L’ascension du « Troisième Âge » se marque aussi par un mitage indéniable du territoire. Des Sun Cities (villes réservées aux retraités et interdites à des résidents actifs) se constituent en Europe. « Certaines communes du Haut Var sont ainsi devenues inabordables pour les plus jeunes tant les sexagénaires ont fait flamber les prix. Dans les Pyrénées-Orientales, poursuit Liliane Sichler, certains endroits sont déjà habités à 70 % par des gens de plus de 60 ans. Une vague grise reflue sur tout le littoral, des Côtes-d’Armor aux Alpes-Maritimes. » La France a précédemment pâti de ce contexte de nécrose démographique dans l’Entre-deux-guerres. Avec un volume de population nettement moindre qu’aujourd’hui, un accroissement naturel déficitaire et un vieillissement notable, la classe politique et économique adhéra à un conservatisme de très mauvais aloi, préparant ainsi la Débâcle de mai-juin 1940, cette magistrale défaite dont le souvenir demeure toujours aussi cuisant !
Demain l’Europe grise et, après-demain, plus d’Europe !
À l’échelle continentale, une Europe de grands-pères et de mamies majoritaires serait-elle capable de rivaliser avec les empires continentaux en gestation ? Une Europe touchée par un hiver démographique rigoureux pourrait-elle concevoir et appliquer une Grande Politique ? Une Union européenne ridée et à la tête chenue arriverait-elle à tenir son rang dans le concert des puissances du XXIe siècle ? Poser la question, c’est y répondre, d’autant que le triste exemple de la France des années 1920 – 1930 n’incite guère à l’optimisme.
Pour faire sortir l’Europe de cette zone de basses pressions démographiques, l’adhésion de pays plus féconds ne serait-elle pas une chance ? Le recours à l’immigration ne serait-il pas le moyen de palier le manque de têtes blondes ? « L’immigration ne va pas rajeunir la population, contrairement à ce qu’on nous ressasse. Il faudrait que les immigrés et leurs enfants gardent une fécondité très élevée pour changer les prévisions à cinquante ans », indique Alain Parant. L’immigration n’est pas la solution. L’installation de populations d’origine étrangère pose surtout la question de la pérennité anthropologique des peuples européens puisque un différentiel assez important subsiste entre les fécondités autochtone et allochtone en faveur de cette dernière. Commentant le rapport de la Commission mondiale sur les migrations internationales de l’O.N.U., Aude Marcovitch explique qu’« en Europe, c’est en premier lieu sur le renouvellement de la population que l’immigration a eu des effets positifs. Ainsi, entre 1990 et 2000, les étrangers ont compté pour 89 % de la croissance démographique. Sans eux, la population du continent aurait baissé de 4,4 millions d’individus » (in Le Figaro, 7 octobre 2005).
Il est désormais certain que la composition ethnique de l’Europe changera rapidement dans les prochaines décennies, d’où l’éventualité que les nouveaux électeurs de 2020 ou de 2025 approuvent l’entrée de la Turquie et d’autres pays candidats plus exotiques. Fort courageusement, le président du Sénat italien a exprimé son inquiétude en déclarant qu’« en Europe, la population décroît, on ouvre la porte à l’immigration incontrôlable et on devient tous métis » (in Courrier International, 1er – 7 septembre 2005). Cette perspective effrayante semble au contraire ravir l’ineffable Umberto Eco. Usant d’un raisonnement historique fallacieux, l’auteur du Nom de la Rose espère que « dans trente ans, il y aura un métissage très profond. L’Europe sera un continent coloré et elle ne pourra pas se refermer sur elle-même. Cette évolution, porteuse d’instabilité, provoquera sans doute des réactions sanglantes. Les migrations des peuples du Nord dans l’Empire romain ont produit des massacres. Mais le métissage s’est réalisé; sinon la France, l’Italie, l’Allemagne n’existeraient pas. Quelles seront les formes de ce métissage ? L’Europe trouvera ses propres formes. Ou alors ce sera le modèle américain – une cœxistence plus ou moins pacifique des communautés, maintenues ensemble par une pellicule américaine superficielle, constituée d’une idéologie du bien-être, du respect de l’individualisme ». Comparer les nouveaux migrants venus du Sud aux peuples germaniques des Grandes Invasions est osé ! Il ne faut pourtant pas se voiler la face. Cette horrible perspective risque de survenir avant la fin de ce siècle. Le vide humain de l’Europe et l’abondance de ses biens matériels contrastent avec le trop-plein des autres continents et leur pauvreté. Par ailleurs, le mondialisme privilégie la masse à la qualité et favorise la subversion migratoire.
Même si les études restent rares et mal vues pour cause d’intérêt politiquement incorrect, on peut penser que la stabilisation de la fécondité à 1,9 enfant par femme en France correspond au maintien d’une forte natalité d’origine allogène. Dans Le Figaro (30 octobre 2003), Jacques Dupâquier et Yves-Marie Laulan constatent que « bien qu’en réduction relative (de 5,2 à 4,07 enfants par femme pour l’Afrique, 3,35 pour les Turques, 3,29 pour les Maghrébines) la fécondité des immigrés reste en moyenne presque deux fois plus élevée que celle des femmes françaises autochtones. Fait remarquable, la fécondité des femmes immigrées a cessé de baisser depuis dix ans. Cela signifie, en clair, que le processus d’intégration, dont la chute de la fécondité était un des indices manifestes, ne fonctionne plus ou moins bien. […] Des projections effectuées à partir des statistiques de l’I.N.S.E.E. permettent de voir que, si les comportements des communautés immigrées ne devaient pas évoluer en matière de fécondité, dans vingt-cinq ans environ, en 2030, leur masse (avec leurs descendants) pourrait représenter quelque 24 % de la population totale française, soit 15,7 millions de personnes et 23 % de la population active (soit 5,7 millions de personnes) et 42 % des naissances (soit 273 000). Ces chiffres, qui ne sont que des ordres de grandeur, donnent néanmoins à réfléchir… […] Également préoccupant est de constater que dans le même instant, la France voit des flux croissant de jeunes diplômés partir à l’étranger où ils vont contribuer à créer des emplois et des richesses. Selon le mot d’un des participants “ la France exporte des bac + 5 et importe des bac – 5 ” ». Loin d’enrichir les pays d’accueil, ces flux migratoires (« fuite des cerveaux » vers la Grande-Bretagne et l’Amérique du Nord, arrivée massive d’une main-d’œuvre non qualifiée et inapte à adopter les conditions de travail de la IIIe Révolution industrielle) contribuent à la paupérisation des sociétés européennes et à leur génocide lent.
Avant même de s’interroger sur la forme institutionnelle de l’Europe à venir ou de sa politique économique, il convient de relever le défi démographique. En effet, comment pourrait-on élaborer une quelconque Europe s’il y a plus des Européens dont le lignage plonge dans les terroirs de l’histoire, si ses habitants originaires perdent leur esprit européen, s’ils ne comprennent plus le patrimoine légué ? La construction européenne passe par la seule révolution qui vaille, la révolution des berceaux.
Georges Feltin-Tracol
