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Pour l’Europe ! (Manifeste)

13 septembre 2009

Depuis plus de cinquante ans, l’Europe cherche à se donner une forme politique et économique dans le cadre successif des Communautés et de l’Union. Or, si l’intégration économique se réalise pleinement, force est de constater que son pendant politique et culturelle est loin d’être achevé, ni évident. Pourtant, l’Europe dépasse de loin les limites de l’Union européenne pour constituer une entité irréductible apte à donner à ses peuples et à ses personnes les moyens d’affronter les défis du nouveau siècle ramassés sous le terme générique de «mondialisation».

À un moment où les hommes politiques sont incapables de donner à notre continent une substance politique réelle, à l’heure où les firmes transnationales ne cessent de fusionner entre elles, acquérant ainsi une influence bien supérieure à celle des États nationaux, et où les diverses variantes du nationalisme resurgissent sous les catégories contradictoires du « souverainisme jacobin » et de l’« indépendantisme régionaliste », il est temps que les Européens de conviction, fiers de leur héritage et soucieux de leur avenir commun, s’emparent de leur destin et orientent leur patrie continentale sur une voie nouvelle d’épanouissement et d’authenticité.

1 – HISTOIRE

Les fondements de l’Europe

Avant de s’inscrire dans la géographie en tant que continent aux contours mal délimités, l’Europe est d’abord une idée politique et civique. Cette idée concerne un ensemble ethno-culturel dont les sources remontent aux mondes gréco-latin, germano-scandinave, celtique et slave. Un substrat anthropologique commun et les deux vagues religieuses (les cultes pré-chrétiens, puis les différents christianismes) ont conféré à l’Europe une homogénéité certaine de civilisation dont la valeur cardinale repose sur la liberté.

Cette idée de liberté, dont la présence est attestée déjà chez les Grecs, à Rome, chez les tribus germaniques et celtiques, dans le monde nordique, chez les jeunes cités russes, en Suisse primitive, recouvre de part et d’autre tout le continent. Par l’invention de la politique, de la philosophie, de la citoyenneté et de la démocratie, la Grèce antique reste une référence incontournable. Le Moyen-Âge, la Renaissance du XVIe siècle et le siècle des Lumières au XVIIIe ont par leur spécificité, développé une synthèse originale qui fait que l’Européen du début du IIIe millénaire est un héritier.

À la vue de cet legs abondant et – parfois – contradictoire, l’Europe ne se limite donc pas aux seuls États-membres de l’Union européenne. L’idée politique de l’Europe ne peut pas se manifester pleinement au sein de l’actuelle Union européenne qui n’est qu’une Europe parcellaire et incomplète. Elle lui préfère une « Europe intégrale » qui inclura à terme les peuples de l’Est européen, ukrainien, biélorusse, russe, géorgien et arménien inclus. En revanche, ni le Maghreb, ni Israël, ni la Turquie n’ont vocation à adhérer à cet ensemble géopolitique, les deux premiers parce qu’ils appartiennent à l’Afrique et au Proche-Orient, le dernier parce que les Turcs l’ont toujours menacé. À l’argument historique s’ajoutent d’autres griefs politiques et moraux. La Constitution turque fait de l’armée le gouvernant de fait de l’État. L’Europe ne serait accepté un régime militaire en son sein. Par ailleurs, les autorités turques nient encore la réalité du génocide arménien, bafouent la culture kurde et poursuivent l’occupation du nord d’une île européenne : Chypre. Quand bien même toutes ces objections seraient levées, la Turquie ne pourrait pas rejoindre l’Europe en raison du réel déséquilibre démographique qu’elle apporterait.

Après l’Occident, l’Europe nécessaire

Depuis l’écroulement du bloc soviétique, les termes « Occident » et « occidental » sont devenus d’un usage courant. L’emploi de ces mots signifierait qu’il existe une communauté intercontinentale qui unirait aussi bien les Européens de l’Ouest que les Américains du Nord, les Japonais que les Anglo-Saxons d’Océanie. Dans cette perspective, l’Europe ne serait qu’un vaste sous-ensemble régional d’un système dominé par les États-Unis d’Amérique. Certes, l’Occident est l’excroissance historique, l’hypertrophie géopolitique, de l’Europe. L’Occident a phagocyté l’Europe, mais il s’est lui-même transformé en un Système planétaire. Dans l’histoire, l’Occident désignait un ensemble plus ou moins cohérent. Aujourd’hui, il a laissé la place à une entité idéologique et marchande polymorphe de dimension intercontinentale.

S’appuyant sur un réductionnisme économique véhiculé par les firmes transnationales et les réseaux financiers intercontinentaux, ce Système mondial marchand a profité des efforts de l’Occident pour le supplanter définitivement. Le libéralisme politique cher à la vieille Europe et le libéralisme économique tant vanté par l’ancien Occident ont été remplacés par un libéralisme mutant aux dimensions mondiales. Astucieuse conjugaison de la rage de vaincre de l’entrepreneur et de l’individualisme hédoniste soixante-huitard, l’idée de liberté, personnelle et communautaire, a été dévoyée. La liberté contemporaine voulue par le Système nie les communautés concrètes d’appartenance, le sens de la filiation et le sentiment d’avoir des particularités à transmettre. La liberté contemporaine oublie le citoyen et salue le seul producteur-consommateur.

Certains préconisent la renaissance de l’Occident. Pour notre part, l’Occident est un concept à abandonner. Nous voulons plutôt refonder l’Europe, c’est-à-dire être les détonateurs d’une civilisation originale ethiquement définie et territorialement située. On appellera « Europe » la mise en forme d’une conscience de sortir de la sujétion actuelle au Système mondial en privilégiant la proximité, la sociabilité et le non-productivisme. Avant d’être un espace ou une politie, l’Europe est avant tout une idée qui doit s’incarner en volonté politique, quitte à aller à la rupture avec le Système planétaire dominant.

2 – DEVENIR

Faire face au Système planétaire

L’Europe, si elle veut continuer d’exister en tant qu’idée porteuse d’une manifestation politique, n’a pas d’autre choix que de s’affranchir du Système planétaire. Il serait vain et illusoire de penser que des barrières douanières et le rétablissement de frontières suffiront à enrayer le processus actuel de mondialisation. Celui-ci a atteint sa masse critique qui le rend irréversible. L’échec des tentatives autarciques, nationalistes ou communistes, reste la leçon majeure du XXe siècle. Le meilleur moyen de s’y opposer n’est pas de l’affronter directement, mais de le retourner en le subvertissant.

L’identité éminemment politique de l’Europe permet de s’extraire des flux tressés par la technostructure mondialisée. Cette recherche d’indépendance continentale doit en outre sensibiliser les Européens aux résistances populaires qui tentent localement de s’émanciper du Système global. L’émergence d’un esprit européen, seule alternative qui puisse tirer les peuples européens de l’anomie sociale et de l’implosion existentielle, est porteur d’un nouveau rapport à la technostructure anonyme qui brasse le destin des peuples et des personnes sans leur consentement. Cet esprit européen implique aussi une géopolitique de reconnaissance et de compréhension des peuples et de leurs traditions respectives, au lieu de leur négation, au sein d’un monde limité et surpeuplé.

L’Europe au-delà du marché

Depuis la constitution de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (C.E.C.A.), l’économie a jusqu’à présent été le principal moteur de la construction européenne. Les avancées les plus significatives ont été le Marché commun, la Politique agricole commune, l’Acte unique, la monnaie unique. Il est désormais temps de compléter cet aspect économique par des considérations d’ordre politique, culturel, social et stratégique.

Actuellement, par les mesures appliquées dans l’Union européenne, les normes de protection sociale, culturelle et écologique sont progressivement démantelées par un Système mondial agressif. Loin de développer l’épanouissement personnel et la satisfaction des besoins matériels, la croyance en la capacité de la seule économie à imposer la paix est un leurre. L’économie décontextualisée, sortie de tout cadre normatif et collectif, instaure plutôt une guerre généralisée où tout un chacun perçoit autrui comme un concurrent à vaincre.

Si le marché joue un rôle capital dans les activités humaines, il ne doit pas devenir essentiel. La construction européenne a tout à gagner à promouvoir la conception d’une vie en société plus fraternelle. Le refus d’une Europe uniquement économique et marchande ne repose pas que sur la méfiance légitime des citoyens envers les firmes transnationales. Il traduit l’ardent désir de voir se constituer rapidement une Europe solidaire, capable d’assumer à ses habitants un confort de vie raisonnable, soucieux des équilibres énergétiques et écologiques. Pour cela, la vision économique de l’Europe politique s’oriente vers l’anti-productivisme. Seul le retour à une économie à taille humaine tant dans l’agriculture que dans l’industrie et le commerce permettra une restauration de la sécurité alimentaire, un retissage des liens sociaux locaux et un désengagement réel de l’Autorité public des activités économiques non stratégiques.

3 – MISE EN ŒUVRE

Le fédéralisme comme principe directeur de la Cité

Avec la richesse intérieure qui est la sienne (langues, peuples, religions), l’Europe ne peut tenir qu’au moyen d’un fédéralisme flexible et asymétrique. Il est primordial de respecter tous peuples pour ce qu’ils sont. Tel qu’il est actuellement pratiqué par les institutions de Bruxelles, un centralisme excessif est générateur de réactions séparatistes aux échelles régionale et nationale préjudiciables pour l’ensemble des Européens. Le fédéralisme institutionnel européen doit résolument s’opposer à une trop grande homogénéisation, surtout en matière juridique, et, au contraire, garantir des droits spécifiques, principalement en matière culturelle, pour chaque peuple. Pour cela, les États-membres de l’Union doivent accepter une fédéralisation interne qui est d’ailleurs inéluctable à moyen terme. La qualité d’Européen ne doit pas devenir une forme d’universalisme intra-européen abstrait qui pourrait servir de marchepied au Système planétaire d’aliénation.

Il faut cependant être conscient que l’application quotidienne du fédéralisme et la reconnaissance des différences populaires, régionales et nationales peuvent impliquer le danger d’une certaine « balkanisation » du continent européen. L’actuelle résurgence – inquiétante – des égoïsmes régionaux et nationaux, représentés par des formations politiques séparatistes, signale que la construction européenne conduite depuis Bruxelles et basée sur une conception inter-étatique est mauvaise.

La menace des indépendantismes doit être contré par la promotion d’un véritable sentiment continental d’appartenance : chaque Européen doit ressentir simultanément son attachement à la grande cité continentale et à sa patrie, sa région, sa nation particulières. Seule la pensée fédéraliste peut entériner des fidélités multiples et toujours élargies.

Régions, États, Europe : la nouvelle donne

Comment le continent européen doit-il s’organiser tout en respectant les personnalités populaires, régionales et étatiques ? Les citoyens demeurent encore attachés à la forme d’organisation politique qu’est l’État-nation. Réponse politico-historique à la fin du Moyen Âge et au début des Temps modernes, l’État-nation se caractérise par une forte centralisation administrative et une négation des réalités populaires et régionales. La construction européenne signifie-t-elle la fin du modèle stato-national ?

Le principe de subsidiarité ne peut être efficient que si les souverainetés se répartissent à chaque niveau de compétences idoines. On ne délègue vers le niveau supérieur que les compétences qui ne peuvent pas être assumées, y compris d’un point de vue financier, par les niveaux précédents. La subsidiarité doit insuffler tous les domaines de la société et non pas se cantonner à la seule dimension politique. Elle s’applique aussi bien aux collectivités territoriales de proximité (communes, régions) qu’aux communautés culturelles (aire francophone ou germanophone d’Europe) ou aux professions. Il est très important de voir les peuples, les régions, les nations et l’Europe non comme des termes antagonistes, mais au contraire comme des éléments complémentaires d’un ensemble cohérent.

La nouvelle donne fédérale institutionnelle repose finalement sur la tolérance. Cette tolérance est indispensable entre Européens, que ce soit à l’intérieur des États confrontés à la question des minorités ou entre États du fait de l’histoire et des haines héritées du passé et toujours vivaces. S’il le faut, l’Europe se doit, en dernière analyse, d’arbitrer tous les conflits possibles entre Européens, car l’intérêt public européen prime sur tous les autres intérêts.

Démocratie directe et participative

Le fédéralisme, régi par les principes de subsidiarité et de solidarité, ne saurait suffire si le principe de la démocratie directe, caractérisée par les droits civiques et populaires d’initiative législative, référendaire et de révocation, ne se généralise pas à tous les niveaux (local, régional, national et européen). Seule une citoyenneté active et participative peut lutter contre la confiscation du pouvoir par un personnel politicien de plus en plus éloigné des citoyens et influencé par les intérêts financiers et médiatiques. Ce n’est qu’à ce prix que l’Europe pourra se targuer d’être véritablement démocratique. L’instauration de tels droits n’est rien de moins que révolutionnaire. L’argument des défenseurs de la démocratie représentative « On risque de voter top souvent » paraît fallacieux à l’heure du vote électronique. Quant à l’absentéisme actuel, il traduit une lassitude et un défaitisme envers une classe politique accaparée à la seule défense de ses intérêts. La démocratie participative inquiète la classe politique. Elle signifie pour elle la perte d’une grande partie de sa marge de manœuvre et la fin de l’irresponsabilité généralisée. La citoyenneté a comme corollaire irréfragable la responsabilité.

Une démocratie directe et participative doit favoriser aussi l’émergence d’un authentique personnel politique, dégagé de l’inféodation aux intérêts particuliers et aux pressions multiples du Système. Il est indispensable que soit affirmé avec force les principes du mandat unique et d’une carrière des honneurs publics ascendante. Le cumul des mandats est l’un des freins au plein épanouissement de la démocratie participative. C’est aussi un pilier du centralisme jacobin. Tout élu doit consacré tout son temps à son mandat, ce qui implique la reconnaissance d’un statut de l’élu. Par ailleurs, il est anormal que des personnes présentent aux élections législatives ou présidentielles sans être au préalable passées par un mandat local.

La question linguistique : un faux problème

La question linguistique est un faux problème. Il est raisonnable de penser que les avancées techniques permettront bientôt à plusieurs locuteurs de langues différentes de s’exprimer sans avoir recours à une langue véhiculaire.

Toutefois, pour des raisons d’efficacité et tout en garantissant la liberté linguistiques aux groupes locaux, régionaux et nationaux, l’Union européenne pourrait disposer d’une langue officielle. Celle-ci ne peut pas être la langue d’un État membre. On peut envisager le latin ou une langue artificielle comme l’espéranto. Mais, de toute façon, ce sera aux citoyens européens de choisir le moment venu.

4 – DÉVELOPPEMENT D’UN ESPRIT EUROPÉEN

Les défis spatial et technique

Depuis plusieurs décennies, en dépit de succès technologiques et commerciaux indéniables comme Ariane ou Airbus, de nombreux « cerveaux » (ingénieurs, scientifiques, cadres, etc.) délaissent le Vieux Continent pour se rendre aux États-Unis en attendant un prochain Eldorado. Pour compenser cette hémorragie de matière grise, les États européens infligent le même sort à des peuples et à des continents qui ont encore plus davantage besoin de leurs élites intellectuelles. Cette attitude encouragée par le Système procède d’une vision à très court terme : les Européens se traînent misérablement d’un écueil à l’autre en perdant la vision d’ensemble.

L’Europe se doit d’avoir une politique spatiale et technologique audacieuse, quitte à y payer le prix. Si les Européens veulent se donner les moyens de la puissance, ils doivent ouvertement remettre en cause leur système éducatif – sclérosé et rétrograde – et des structures économiques valétudinaires. Les grands organismes financiers éprouvent peu de goût pour des expériences risquées. L’Europe doit réaliser une politique industrielle et technologique volontaire, mieux volontariste. L’établissement d’une planification indicative à l’échelle européenne peut stimuler les synergies naissantes et redynamiser le tissu industriel continental. Seule une perspective ambitieuse déclinée en maints thèmes (conquête spatiale : exploitation de la Lune et de Mars; exploration des fonds sous-marins; abandon progressif de l’énergie nucléaire et développement des diverses énergies renouvelables) peut lier les Européens entre eux.

L’Est, avenir de l’Europe ?

L’actuelle Union européenne n’est que l’embryon d’une future Union plus ambitieuse géographiquement, car incluant tous les États du continent, y compris la Russie qui est incontestablement un pays de culture européenne. La Russie et, plus largement, le monde slave, ont leur place dans la Grande Union européenne. La méfiance réciproque, héritage de soixante-dix ans de communisme totalitaire, doit faire place à une politique de reconnaissance active et à une sincère volonté de coopération.

Une coopération spatiale peut être le premier pas dans cette démarche. Même si les États de l’ex-Europe de l’Est traversent toujours de graves problèmes économiques, il faut que les Européens de l’Ouest arriment, politiquement, culturellement et militairement, leurs frères de l’Est.

Se prendre en main

En France, nous souhaitons, entre autres, la réunification des deux régions administratives normandes en une seule Normandie, le rattachement du département de la Loire-Atlantique à la Bretagne historique, la fusion au sein d’une région Alsace et d’une région Savoie des départements alsaciens et savoyards, et la constitution d’eurorégions transfrontalières basque et catalane. Les régions françaises comme les régions à forte identité historique doivent être autonomes dans le cadre d’une République fédérale qui acceptera l’existence des peuples minoritaires.

La puissance n’est pas une fin en soi : elle est un moyen vers davantage d’autodétermination. Lorsque la politique tourne au rapport de forces (et cela se produira nécessairement face au Système planétaire), ne peut être libre et souverain que celui qui dispose des moyens de se faire respecter, de tenir l’adversaire à distance. Aujourd’hui, les Européens souhaitent de moins en moins exister en tant qu’Européens. L’apathie, le désenchantement, la démobilisation triomphent dans les têtes européennes. Au cauchemar consumériste, il faut inventer le « rêve européen » parce que l’Europe est une épopée. Les Européens convaincus sont les nouveaux Argonautes à la recherche d’une Toison d’Or continentale.

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