Henri Frenay : patriote français et européen par Maximilien MALIROIS
Henri Frenay ? Il ne fait guère de doute que ce nom soit totalement inconnu du grand public. Pourtant, il mérite plus que d’autres la reconnaissance de ses compatriotes. Henri Frenay est parmi les premiers dès juin 1940 à résister. Fondateur du M.L.N. (Mouvement de libération nationale), de Combat et de l’Armée secrète, Frenay devient au cours des quatre années de l’Occupation une personnalité de premier plan de la Résistance. Dans une biographie qui fera date, l’historien Robert Belot, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, raconte l’incroyable vie d’un homme hors du commun.
Né en 1908 dans une famille bourgeoise de Lyon dont le père est un officier catholique, patriote et dreyfusard (comme le père du futur général de Gaulle), Henri Frenay suit très tôt la vocation de servir la France. Remarquable organisateur, esprit supérieurement cultivé, doué d’une grande énergie et d’un rude franc-parler, l’officier Frenay, au gré de ses affectations, démontre un goût solide pour le commandement, de grandes exigences morales et une prévention de tous les instants pour ses subordonnés. Les rapports de ses supérieurs sont très souvent élogieux. Tout indique que Frenay sera un « chef » : il s’esquisse devant lui un parcours qui le destine aux plus hautes fonctions militaires.
Or, dans les années 1930, une rencontre va le faire dévier de cette trajectoire bien ordonnée. Il fait la connaissance de Bertie Albrecht. Née en 1893, Suisse, protestante, divorcée d’un Britannique catholique, femme de gauche, Bertie Albrecht semble être l’exact contraire de l’officier lyonnais. Une solide amitié se noue toutefois rapidement entre eux. Par son intermédiaire, il rencontre les milieux de gauche et d’extrême gauche. Il y découvre l’acuïté de la question sociale, les revendications féministes, les premiers réfugiés politiques qui fuient l’Allemagne nationale-socialiste. Germaniste, Frenay est par ailleurs l’un des tous premiers Français à percevoir la réalité menaçante de l’hitlérisme. Il a en effet lu Mein Kampf et cela l’a profondément inquiété. Ses lectures et les témoignages qu’il entend lui font comprendre que le nazisme est plus que l’éternelle menace allemande dénoncée par la droite nationaliste.
Le séjour en Silésie ou la révélation d’un sujet incandescent
Après être sorti diplômé de l’École de Guerre, Henri Frenay suit un stage d’une année au Centre d’études germaniques de Strasbourg. Le militaire choisit la question brûlante de la présence de minorités allemandes dans les États (Pologne, Tchécoslovaquie) issus des traités de 1919. Il rédige un mémoire tout en nuances sur la situation des nationalités en Silésie. C’est au cours de ce séjour silésien que Frenay prend conscience de la très grande diversité humaine de l’Europe, si bien que l’équation nationaliste idéale « Un territoire – un État – un peuple » se révèle inapplicable dans les faits. « Frenay a compris que le problème des minorités, que les traités de paix de l’après-guerre n’ont pas réglé, est un cancer pour l’Europe, une source de conflits, qui engage la responsabilité des Alliés. » Dès 1938, il s’interroge donc sur la pertinence de l’État-nation. « Reconnaître le droit à l’existence des identités nationales est une chose qui n’est pas en soi “ fascistoïde ”, écrit Robert Belot. Au contraire. Selon lui, la faute des vainqueurs de 1919, animés d’un nationalisme étroit et sécuritaire oublieux du principe des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes qu’ils ont eux-mêmes proclamés, a été de nier l’identité allemande et donc de créer les conditions d’un ressentiment qui sera fatal à la paix européenne. Ce ressentiment a produit l’inverse du but recherché : une crispation identitariste provoquant un nationalisme dangereusement belligène, du côté allemand comme du côté polonais. » Son passage à Strasbourg et en Pologne lui permet donc de mieux appréhender l’Allemagne. À la différence des autres officier, son anti-nazisme ne se réduit pas, ni ne coïncide, à de l’anti-germanisme ! « À la veille de la guerre, souligne R. Belot, Frenay est un des rares officiers français dont le regard sur l’Allemagne et la géopolitique de l’Europe est libéré de l’habitus nationaliste et germanophobe. »
Le temps de la résistance
La déclaration de la guerre ne le surprend pas. Il fait son devoir de soldat. Au moment de la Débâcle, il appartient à l’armée des Vosges qui résiste bravement à la Wehrmacht. Refusant d’être fait prisonnier, il s’évade, franchit les lignes ennemies, traverse une partie de la France et rejoint la Zone libre où il intègre les services de l’armée d’armistice, ce que Robert Belot, à la suite d’autres historiens, appelle les « vichysto-pétainistes », c’est-à-dire les partisans du maréchal Pétain favorables à la mise en place immédiate d’une révolution nationale afin de redresser au plus vite la France et d’en chasser finalement l’occupant. Frenay renoue aussi le contact avec ses amis rencontrés dans les milieux de gauche. Les aides multiples qu’il sollicite, associées à son talent d’organisateur et aux soutiens discrets de sa hiérarchie favorisent, en dépit des difficultés, la création du plus important groupe de résistance en Zone libre.
Rapidement mis en disponibilité de l’armée, puis entrant en clandestinité, Frenay envisage son mouvement de résistance, non seulement comme une organisation de libération, mais aussi comme un ordre visant à promouvoir une nouvelle élite politique, économique et sociale apte et digne de diriger la France libérée et victorieuse d’après-guerre. Il aspire à un corps mystique patriotique et révolutionnaire dont les membres remplaceront les faillis de la IIIe République. Ce désir de régénération « intellectuelle, spirituelle et morale » amène Frenay à puiser dans les thèses démocrates-chrétiennes, socialistes libertaires et personnalistes. Il séjourne même à l’Ecole des cadres d’Uriage dont l’objectif est exactement de donner à la France nouvelle une élite chevaleresque, nationale et communautaire (1).
On pourrait aujourd’hui soupçonner Frenay d’ambiguïtés tant notre vision de ces événements est floue et manichéenne. En 1989, l’ex-maurrassien Daniel Cordier, ancien secrétaire particulier et biographe de Jean Moulin, accuse Frenay de pétainisme. Ce qui apparaîtrait aujourd’hui comme un double jeu est à l’époque assez banal. Robert Belot souligne que l’État français de 1940 n’est pas l’État français de 1942, et encore moins celui de 1944 ! Toute une frange du pétainisme, du maréchalisme et du vichysme se montra toujours hostile à l’Allemagne, prépara par des subterfuges divers et variés la Revanche (les Chantiers de jeunesse, viviers de cadres pour la Résistance, l’Armée d’Afrique qui combattra en Italie et en Provence) et crut que la politique de collaboration initiée par le vieux maréchal n’était qu’un rideau de fumée destiné à tromper l’ennemi. Et puis, comment un militaire élevé dans une famille conservatrice tel que Frenay aurait-il pu se dégager de l’aura du Maréchal alors que « quarante millions de Français étaient pétainistes » ? Au début au moins, Frenay croit aux finasseries du chef de l’État. Puis, comme il l’écrira plus tard dans ses mémoires (La nuit finira), avec la répression accrue envers les résistants, la chasse aux Juifs et le développement du pillage économique par les Allemands, il comprend son erreur et se rallie au général de Gaulle.
Dans plusieurs chapitres, Robert Belot montre que la Résistance n’est pas un bloc monolithique. Divisée au préalable entre les Français combattants à l’extérieur dans la cadre de la France libre et ceux de l’intérieur (les résistants), la Résistance recrute dans toutes les couches de la société française et ses membres proviennent de tout le spectre politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite nationaliste. Peu doué politiquement par manque de pratique, Henri Frenay doit lutter contre les empiétements du général de Gaulle qui mésestime la Résistance intérieure et les manœuvres sournoises de Jean Moulin. Loin de l’image d’Épinal, la Résistance est un vaste marigot dans lequel aux rivalités personnelles et partisanes s’ajoutent des querelles d’ordre financier, tactique et technique !
Un ministère difficile et exaltant
Une fois exfiltré de France où sa tête est mise à prix, Frenay devient ministre de la France libre. Responsable d’un ministère considérable, les prisonniers de guerre, les déportés et les personnes déplacées qui concerne « un total de 4 840 000 personnes en déshérence et ayant besoin d’aide », Frenay y manifeste une réelle efficacité et de vraies aptitudes à administrer. Sa tâche ministérielle est cependant contrariée par la guérilla constante que lui mènent les communistes. Ceux-ci, désireux de faire oublier leur soutien actif au pacte de non-agression germano-soviétique de 1939, aux sabotages industriels de l’hiver 1939 – 1940 et à la désertion de Maurice Thorez, orchestrent des campagnes haineuses envers un homme qui, ils le savent, n’hésitera pas à résister de nouveau en cas de révolution communiste en France. Henri Frenay subit alors une véritable campagne de dénigrement, car pour ce « socialiste chrétien, le communisme est en soi un danger ». Or, pour la presse du Parti, « tout anticommunisme est un début de fascisme »; les victimes du Goulag apprécieront ! Par ailleurs, Frenay est amer et dépité de voir revenir aux commandes les fossoyeurs de 1940. L’ancien personnel de la IIIe République n’a rien appris, rien oublié et demeure toujours aussi incompétent. Enfin, les faibles scores électoraux de la formation qu’il a créée, l’U.D.S.R. (Union démocratique et socialiste de la Résistance) (2), et en qui il voit l’émanation politique de la Résistance, le conduisent à démissionner.
Le combat fédéraliste européen
Redevenu un homme libre, Henri Frenay peut enfin défendre un projet qui lui tient à cœur : la réconciliation franco-allemande et la construction européenne. Voulant « une paix de justice et de générosité et non de haine et d’égoïsme », il s’oppose aux intentions du général de Gaulle de dépecer l’Allemagne. Il estime au contraire que l’avenir de la paix en Europe repose sur le maintien de l’unité du peuple allemand. C’est au cours de la guerre qu’il devient fédéraliste et européaniste. « Faire la paix sans faire l’Europe, une Europe fédéraliste, s’entend, réintégrant dans ses pleins droits l’Allemagne serait selon lui renoncer à l’idéal qui a été la justification suprême du combat résistant, de France et d’ailleurs, et préparer de nouvelles déconvenues historiques. »
La paix revenue, il participe activement à diverses initiatives fédéralistes. Déjà, le 8 novembre 1942, lors d’un entretien avec le général de Gaulle, Frenay n’hésita pas à plaider en faveur de l’unité européenne : « L’erreur capitale, le péché mortel devant l’Histoire serait de vouloir restaurer ces États dans la plénitude d’une illusoire souveraineté. Le libre droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, étant donné la mosaïque de peuples qui constitue le continent européen, doit être considéré comme l’une des causes principales de la guerre actuelle. […] La souveraineté n’est d’ailleurs pas une fin mais un moyen. Elle est le moyen de protéger les valeurs morales éternelles auxquelles un pays est attaché. Or à l’époque actuelle, la souveraineté se définit non seulement par une indépendance politique et militaire, mais encore et surtout par l’indépendance économique sans laquelle les autres formes d’indépendance ne sont qu’un leurre dangereux. En fait, les États nés de la dernière guerre ne furent jamais souverains. Les nécessités économiques les ont tous plus ou moins contraints à aliéner une part importante de leur souveraineté au profit d’États plus favorisés. » Président par conséquent de l’U.E.F. (Union des Européens fédéralistes), Frenay affronte une nouvelle fois les communistes auxquels s’adjoignent les gaullistes hostiles à l’idée européenne. Pour sa part, haïssant les divisions partisanes et toute idée de guerre civile, il prône l’apaisement intérieur et s’affiche aux côtés d’anciens vichystes européanistes, ce qui suscite les protestations de la presse mouscoutaire. Il doit aussi contrer les manœuvres et les divergences à l’intérieur du camp européaniste.
Face à la menace soviétique, Henri Frenay est atlantiste. Enthousiasmé par le Déclaration Schuman de 1950 et la C.E.C.A. lancée l’année suivante, il ferraille durement avec le général de Gaulle au sujet de la Communauté politique européenne et la Communauté européenne de défense. « L’engagement fédéraliste de Frenay, note Belot, témoigne de ce désir de transformation de la réalité historique et d’assumer une fois encore le risque d’un bouleversement majeur : la fin du modèle de l’État-nation et l’invention d’une solidarité européenne hors de la précarité des alliances. C’est d’un coup l’imaginaire politique et le référentiel philosophique de plus d’un siècle et demi qui se trouvent condamnés, et notamment l’article 3 de la Déclaration de 1789 selon lequel “ le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ”. Si l’idée démocratique est pour longtemps liée au principe des nationalités qui triomphera en 1919, ce principe allait connaître les déviances pathologiques du nationalisme à son tour négateur de la démocratie. Les présupposés ethnicistes et impérialistes de ce nationalisme “ fermé ” (M. Winock), qui triomphera avec le nazisme, s’inscrivent dans une disqualification de la notion de contrat constitutive du nationalisme à la française tel qu’a pu l’incarner un Fustel de Coulanges. Or, c’est au nom de ces déviances que Frenay rejette le nationalisme et relativise la nation. De Renan et de sa conférence de 1884 [sic, c’est en 1882 !], il a surtout retenu que “ les nations ne sont pas quelque chose d’éternel, elles ont commencé, elles finissent ”. […] Il ne s’agit pas pour Frenay de condamner la nation, qu’il regarde comme une “ donnée spirituelle permanente ”, mais de dénoncer la prétention de chaque nation, au nom du dogme souverainiste, à vouloir se transformer en État-nation ignorant ou menaçant son voisin. [Pour lui], l’État multinational a vocation à abriter plusieurs nations afin de leur permettre d’accéder à une masse critique économique et s’attribuer la “ souveraineté totale ”, mais une souveraineté évolutive qui pourrait s’élargir en fonction du développement technique et économique mondial. » Puis, peu à peu dépité et las des querelles intestines, il s’éloigne progressivement de l’action fédéraliste sans rien renier. Avec la crise de régime de la IVe République et le conflit algérien, il se préoccupe du sort futur de la France. Le retour au pouvoir de Charles de Gaulle en 1958 lui paraît la seule voie possible de redressement. Dès lors, ce gaulliste de guerre, adversaire résolu du R.P.F., soutient la politique du Général. L’avénement de la Ve République marque aussi pour Henri Frenay la fin de l’action publique. Il se retire et s’interroge sur la Résistance. En 1977, il publie un livre à charge contre Jean Moulin peint en agent soviétique ou pour le moins philo-communiste. Le scandale est immense, mais du fait de son passé, Frenay peut se permettre ces révisions. « Le cas Frenay, observe R. Belot, nous enseigne que la Résistance n’est pas seulement un combat guerrier contre l’occupant. Elle est aussi un projet politique […] qui prend racine dans l’avant-guerre et se prolonge après la guerre. »
Quel parcours atypique pour un officier français décédé en 1988 ! Voilà un homme qui comprit que la France et l’Europe n’étaient pas deux opposantes éternelles. Il sut concilier son amour de la France avec une passion ardente pour l’Europe. Quelle magistrale leçon ! Et quel exemple !
Maximilien Malirois
Notes
1 : L’équivoque persiste toujours sur l’École des cadres d’Uriage malgré l’ouvrage magistral de Bernard Comte Une utopie combattante (Fayard, coll. Pour une histoire du XXe siècle, 1991). Il faut distinguer les deux écoles de cadres qui occupèrent les lieux (le château du chevalier Bayard) : la première (1940 – 1942) qui, influencée par le personnalisme et les non-conformistes des années trente, préconisa une quatrième voie entre le capitalisme libéral, le communisme et le fascisme de la seconde (1942 – 1944) qui fut le centre de formation de la Milice française.
2 : Dans les années 1950, l’U.D.S.R. sert d’appoint à des majorités parlementaires fluctuantes. Son représentant dans le gouvernement est souvent François Mitterrand.
• Robert Belot, Henri Frenay. De la Résistance à l’Europe, coll. « L’Univers historique », Éditions du Seuil, 2002, 752 p., 26 €.
