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L’Empire poétique par Claude BOURRINET

1 août 2010

La religion, parce qu’elle est dépositaire du sacré et garante des origines, transcende toute forme. L’expression du sacré aboutirait donc à l’aporie apophatique. Cependant, elle doit être présente au cœur même de l’Être, c’est-à-dire des êtres, lesquels sont de sang et de terre. Ainsi se manifeste la jonction improbable et mystérieuse du concret le plus opaque avec l’Esprit le plus absolument lumineux. Toute manifestation religieuse entée dans l’Histoire, dans les peuples qui la font, est confrontée à cette croix, à cette passion expressive qu’est le dire métaphysique, lequel se trouve, par définition, hors du champ prosaïque du monde tel qu’il se présente sans souci de l’Être. Cette fusion s’effectue dans le rituel, qui rappelle à soi le sacré.

Les Anciens avaient réservé à la divinité le cloître mystérieux du naos, laissant aux mortels l’espace, sous le ciel, ouvert devant le temple, cette aire profane qui confirme la limite humaine, prescrit son respect, sa piété en lui octroyant un écart d’autonomie. Car, par leur regard, les dieux créditent l’Humanité d’une part de leur lumière. Mais en même temps, les deux règnes sont séparés. Il se peut que la « langue » sacrée asymptotiquement divine se prévale de son origine extra-humaine. En elle-même, elle est de « l’âme pour l’âme », dirait Rimbaud. Il lui faut donc le truchement de la voix humaine pour devenir audible. Apollon a besoin du vates. Il ne communique pas directement. La pythie vaticine, mais les prêtres de Delphes traduisent. La langue religieuse n’est que l’ombre d’une lumière qu’elle n’indique que par signe biaisé. Les dieux n’enjoignent pas, ils indiquent.

Par l’imperfection des hommes, incapables de transmettre telle quelle la langue des dieux, sinon comme nostalgie, la cité est confirmée dans sa finalité, qui est d’assurer à l’humain une autonomie, une liberté relative. Car un régime totalement théologique pétrifierait la relation politique dans une verticalité intangible, qui se réduirait à une sanctification du pouvoir et à une vénération appauvrissante. Le cercle organique, qui souderait État et peuple dans un lien mystique, installerait la cité dans un jeu de miroir où se coagulerait comme une vertigineuse mise en abysse la contemplation d’un mirage rivé à la statique chorégraphie des anges. L’Empire initié par Constantin et confirmé par Théodose apparaît bien comme l’hybris qui prétend vaincre le temps historique. La déliquescence du politique a insufflé comme ultime remède l’idée d’abolir la frontière entre le monde des Idées et celui des ombres. Une telle inspiration, qu’Augustin combattit dans La cité de Dieu, ne peut qu’ouvrir une grande bouche obscure, dans laquelle risque de se perdre le libre élan qui lève la pâte humaine. Nous avons là une tentation orientale et la source de la lutte entre le Sacerdoce et l’Empire. La perte de sens du christianisme ne viendrait-elle pas de cette confusion des règnes, et de l’abandon amer et désabusé de l’utopie métaphysique d’un Empire trop enraciné dans le ciel, au profit de son pendant terrestre ?

Christianisme et destin européen

De ce fait, le christianisme a-t-il encore un avenir ? Tel qu’il se transfigura au cours de la longue genèse de l’Europe, peut-il contribuer à rassembler les Européens autour de lui ? S’il n’est perçu que comme gardien (au sens heideggerien) d’un ensemble de strates sédimentaires déposées par Perses, Grecs, Romains et Celtes, il reste à dé-celer (desceller) dans ce substrat ce qui demeure, sa part de feu, et en faire jaillir la flamme. Mais le christianisme, malgré un legs antique plus ou moins bien assumé (le débat fit rage maintes fois, au sujet du nécessaire maintien d’un corpus païen, et bien des œuvres pâtirent du fanatisme ou de l’indifférence), ne s’avoua jamais tributaire de ces civilisations indo-européennes. Son socle, son cœur, sa racine est judaïque. L’évolution moderne de l’Église, en menant à son terme un processus fatal, de la suppression des Jeux Olympiques et de l’Académie d’Athènes à Vatican II, en passant par la destruction des temples, l’assassinat des prétendues « sorcières » et l’universalisation d’une vision dualiste, moraliste du monde, a peut-être rendu au christianisme ce que, de toute éternité, il se devait d’être, c’est-à-dire une religion sémite. L’inscription de la théologie catholique dans un corpus gréco-romain, et la traduction mythique, inspirée d’une « matière » celte ou perse, de certaines vérités appartenant à la sophia perennis, ne suffisent pas à rédimer un « récit » qui, sous sa déclinaison laïque, est en train de parachever le nihilisme et d’exténuer l’Europe. Que l’on trouve dans le fatras biblique, ce conte pour bonnes femmes, transbordé par la lourde nef ecclésiastique, un trésor solaire, prouve seulement que la résistance, souvent inconsciente, à la destruction de l’âme et des corps européens, fut longtemps vivace. Cependant, ce trésor a été versé à la mer, et nous nous retrouvons, perdus sur le sombre océan, hantés par le regard mortel d’un Nosferatu irrésistible, dont les méfaits continueront encore quelques siècles.

L’œcuménisme chrétien à l’échelle européenne (et mondiale) s’avère un vœu pieux s’il vise la restitution du mythe. Son unique raison d’être est l’expression du fraternalisme compassionnel actuel (bien qu’il ne fût jamais être plus haineux que Jésus) qui se fédère autour de la notion de droits de l’homme. Le christianisme, tel qu’il s’incarne dans des institutions et des hommes réels ne laisse guère espérer un renouveau de la sacralité européenne. Ici, dans ce finis terræ de l’Eurasie, les messes et les cérémonies religieuses sont l’expression la plus lamentable de la perte du sacré, sans oublier les discours bien-pensant de l’épiscopat et du moindre prêtre de village. Il arrive parfois que la politesse exige de disparaître.

On ne peut évidemment faire abstraction de tout ce que le christianisme, dans ses variantes latine et grecque, avec les apports perse, celte, germanique, a donné à l’Europe. Il me semble par exemple que la veine néoplatonicienne, la tradition cénobitique, l’accent mis sur la première fonction et de son autonomisation par rapport à la seconde (et réciproquement : la distinction de ces fonctions suffit à conférer au christianisme « historique » un caractère radicalement différent par rapport au judaïsme, pour lequel le guerrier est entièrement subordonné au prêtre), devraient être retenus avec une renaissance plus authentiquement « païenne ». De même les différents Empires, romain, byzantin, carolingien, ottonien etc. nous offrent-ils un modèle d’une étonnante modernité. Cependant il nécessaire de distinguer l’idée de l’Empire de celle, stricto sensu, du christianisme, ce qui, on en conviendra, relève parfois d’une glose subtile qui s’avère très délicate, proche de la jonglerie quand on a affaire à la texture des sociétés concrètes. Le christianisme, dans sa chair historique, en restant lui-même, a incarné d’autres destins, jusqu’à servir parfois de pré-texte, c’est-à-dire d’avènement de la nouveauté, d’un récit original, de la modernité, dans ses déclinaisons schismatiques.

Les Empires ont permis de retrouver la vigueur et l’identité de la communauté. La force de l’Europe ne réside par inévitablement dans sa puissance militaire, même si celle-ci est l’expression d’un surcroît de caractère et de mépris pour la mort. La finalité de l’Europe, comme de toute aire civilisationnelle digne de ce nom, est d’ordre spirituelle. Toute grande civilisation est un empire du milieu, qui arrime son âme, son cœur, son corps (mystique) à un axis mundi, à une relation verticale avec les racines du ciel et l’esprit d’une terre ainsi sacralisée. Et cet esprit, source d’une vie plus profonde qu’une manifestation biologique, ne peut, et ne doit, se réaliser que sous la forme d’un Empire. L’Empire, nécessairement sacré, spirituel et transcendant, insuffle au corps des nation ce qu’elles ont en commun, sans oblitérer les différences qui font leur singularité. L’Empire, le Saint-Empire, est une Idée. L’Empereur est l’humain qui manifeste l’Idée, le lien vivant des vivants. Il est la permanence visible d’une fidélité d’autant plus puissante qu’elle est ancrée au plus profond des cœurs, là où est l’âtre de la patrie et de chaque foyer. L’Europe, en ramenant au cœur de son être son sang dispersé, concentrera son âme sur l’essence. Reste à définir ce qu’est cette essence, laquelle passe par une réappropriation du langage et du dire.

Visions de l’Europe

Guénon est une voix. Evola en est une autre. Et celles de nos aïeux en sont d’autres. La parole européenne est plurielle, comme le monde, et ne se veut pas l’expression d’une Vérité injonctive. Chaque voix venant de quelque part (ce qui la distingue de la voix hébraïque, laquelle vient de nulle part), elle exprime autant le génie des lieux que la présence divine. La sacralité européenne trouve sa légitimité dans l’accueil de l’être. La richesse variée et protéique de la vie assure la pérennité de la Tradition, à condition d’avoir des yeux pour voir et des oreilles pour écouter. Le reste n’est qu’idéologie. Je crois plus au bosquet qui pare ma fenêtre qu’aux sommes ambitieuses. Les dieux se lovent où ils veulent. Platonisme, aristotélisme, thomisme etc. ne sont que des visions qui peuvent nous aider à voir. À nous de les cueillir comme des fleurs aux parfums divers, issues de la terre d’Europe. Mais il existe d’autres étincelles du dieu Soleil. Sa faveur touche tout ce qu’il frappe, y compris l’ombre qu’il déploie par son retrait. Le nihilisme même est le cri douloureux qui hurle son absence.

Le souvenir du christianisme occulte le nouvel évangile, l’annonce d’un rapport authentique avec le corps du monde, qui est Dieu. Il suffit de nettoyer l’œil pour le découvrir dans sa pure lumière. Nous serons sauvés quand le monde sera redevenu neuf.

Il est urgent de fonder de nouveaux principes. Seul un poète, un être hors du commun, proche des dieux et de la Terre, pourrait nous ouvrir ce chemin. Cependant, il me semble que des éclaireurs ont déjà exploré le terrain. La poésie est un peu comme le foie, en qui toute la quintessence des Temps vient se coaguler. Ne dit-on pas qu’on est « mélancolique » ? S’il est donc une zone sensible où se révèle toute la détresse d’un monde sans valeurs, c’est bien chez les poètes qu’il faut la trouver. Ce qu’en ont dit Nietzsche et Heidegger conserve toute sa pertinence. Et c’est dans le même mouvement, qui se nourrit de la détresse, que s’élaborent de nouvelles valeurs, une autre piété, peut-être l’aube d’une religion, au sens étymologique, un lien entre la terre et le ciel (1).

Claude Bourrinet

Note

1 : « Le poète est quelqu’un qui cherche un remploi aux grands théologèmes qui firent et furent nos grandes créances, errantes maintenant comme des morts sans sépulture, inapaisés inapaisants. » Michel Deguy, « La raison poétique », in Jean-Michel Maulpoix, Adieux au poème.

Le soleil se couche à l’Ouest par Claude BOURRINET

1 août 2010

Naissance de l’esprit « occidental »

Le mythe d’Europe entretient une étroite parenté avec ce qui n’était pas encore l’Asie et ce qui était loin d’être encore l’Occident. Qu’Europe, portée par Zeus métamorphosé en taureau blanc, ait accosté en Crête n’est sans doute pas anodin. On sait ce que l’Hellas doit à la civilisation minoenne. Mais Europe, fille d’Agénor, roi de Tyr, est partie des rives orientales de la Méditerranée.

Homère, le « père de l’Europe », tant dans l’Iliade que l’Odyssée, élargit son aire fictionnelle à une grande partie de la Méditerranée, véritable matrice de l’Europe.

L’Europe, pour autant, à son aube, si l’on s’en tient à ses commencements grecs, serait une aventure exploratrice, d’abord spatiale (le périple odysséen tenant lieu de paradigme, historiquement conditionné par l’expansion de l’hellénisme « archaïque » sur les rivages méditerranéens, comme des colonies de « grenouilles autour d’une mare », selon l’expression de Platon), puis culturelle. La philosophie et la politique prendraient alors l’apparence d’une continuation de l’épopée héroïque par d’autres moyens, le voyage intérieur et civique relayant l’investigation géographique.

Si ce schéma n’est bien sûr pas erroné, il faut néanmoins le corriger, et revenir quelque peu sur une vision qui a pu voiler une part de la réalité.

On sait qu’Homère n’était pas originaire de la Grèce continentale, et que, selon les hypothèses, si tant est qu’il y eût un Homère, (ou deux), la fable qui est transmise dans le diptyque épique qui a pour auteur « Homère » se présente, dans l’Iliade, comme un refus de l’Orient, et dans l’Odyssée, comme une affirmation de l’Occident.

Dans l’Iliade, les héros, tant achéens que troyens, possèdent a priori plus de traits communs que de véritables points de différences. Une étrange symétrie semble les unir dans une même éthique guerrière. Il leur arrive d’être liés par des devoirs d’hospitalité, ils sont mûs par l’arétè (la vertu des Romains), l’énergie, le courage, la bravoure, et reconnaissent les mêmes dieux, même si ceux-ci se partagent dans les deux camps.

Mais il y a cependant des singularités orientales qui distinguent les Troyens des Grecs, notamment les structures familiales : Priam possédant un harem impressionnant, comme il en existait chez la monarchie mède, avec d’innombrables enfants. De plus, la structure politique d’Ilion est pyramidale, tandis que celle des Grecs est plus égalitaire (Agamemnon étant primus inter pares). Enfin, l’élément féminin est beaucoup plus présent, évidemment parce que les Achéens sont en expédition, mais surtout parce que Aphrodite soutient les Asiatiques, et que la guerre trouve sont origine dans une histoire sensuelle, celle de Pâris, le galant, le fourbe à l’arc perfide, et d’Hélène, la femme fatale. Ces particularités s’avèreront discriminantes lorsque l’Occident jugera de ce qui le distingue de l’Orient. On les retrouve dans toute la littérature politique et philosophique postérieures où l’Orient s’oppose à l’Occident grec comme le despotisme à la liberté (les « Occidentaux », les Macédoniens, par exemple, refusant la proskynèse, la prosternation devant le Roi), la féminité (la mollesse) à la virilité (comme en architecture, l’ionien au dorien, en rhétorique, le style attique à celui, orné et maniéré, des colonies grecques d’Asie), le nombre au petit groupe efficace (concepts affrontés opératoires dans l’appréhension des guerres médiques – Marathon surtout, les Thermopyles, l’Anabase de Xénophon, jusqu’aux discours propagandistes occidentalistes actuels).

Dans l’Odyssée, plus que dans l’Iliade, nous sommes pleinement dans la Weltanschauung occidentale. Ulysse, non seulement, malgré la passion de son exil, incarne une recherche de soi-même dans la confrontation ontologique de l’être individuel avec l’être du monde (la conscience européenne se présentant dès son début comme affrontement rusé d’une conscience et d’une nature sauvage, qu’il s’agit de dompter ou de neutraliser par la métis – vertu que l’on retrouve dans le piège imaginé par Thémistocle à la bataille de Salamine), mais aussi le détachement, le recul par rapport aux contrées traversées (relativisme qui se révélera davantage avec les Enquêtes d’Hérodote), bien que le fils de Laërte soit sans cesse habité par la nostalgie de l’origine, et que sa fin, son télos, consiste à purifier le sol natal par le sacrifice (humain).

La conscience « occidentale » pourtant ne se profile pas comme anti-Orient de façon aussi catégorique.

Orient/Occident : une réelle rupture ?

Les Hellènes avaient le sentiment de devoir une grande partie de leur sagesse à l’« Orient », à commencer par le père de la philosophie, Platon, qui fit, paraît-il, un séjour en Égypte, d’où il tira de nombreux éléments de son système. Thalès s’est inspiré, pour jeter les bases de sa « géométrie », de la technique d’arpentage des canaux d’irrigation du Nil. Et si nous remontons à l’alphabet grec, nous constatons tout ce que doit la Grèce au Proche-Orient.

Cet attrait pour l’Asie habite l’Histoire hellénique comme un mirage, jusqu’à provoquer une sorte de symbiose politique après la mort d’Alexandre, qui ne sera pas sans conséquence pour la genèse de l’Empire romain et, subséquemment, pour l’Histoire européenne. On sait qu’Alexandre rêvait de retrouver la terre natale de Dionysos. Cette idée hantera plus tard Marc-Antoine, et bien d’autres ! Ce fantasme contribuera à discréditer l’amant de l’Égyptienne Cléopâtre aux yeux des Italiens, partisans d’Auguste. Tant l’Orient passe pour la terre où se calcinent les vertus les plus prometteuses ! Contrée des sources, aussi : l’Inde est perçue comme le lieu et l’origine de la Religion, en tout cas comme la source pure du sacré. Pyrrhon suit Alexandre dans son épopée, et Plotin accompagne Valérien dans son offensive calamiteuse contre les Parthes. Il est évident que le philosophe néoplatonicien, né en Égypte, disciple d’Ammonios Saccas, fut irrésistiblement aimanté par la patrie des « gymnophysites » (brahmanes indiens), dont on sait confusément que certains auraient pu aller jusqu’à Alexandrie.

On connaît enfin la puissance du mythe oriental pour nos Romantiques.

Les exemples ne manqueraient pas en effet pour dire l’amour-répulsion qu’entretient l’Occident avec l’Orient au cours des âges. On trouvera maintes structures mentales du zoroastrisme dans un christianisme qui était prêt à le recevoir de par son hellénisation profonde, ainsi que, dans le stoïcisme, d’origine proche-orientale, voire en partie sémite, l’idéologie monarchique qui légitime les royaumes hellénistiques, lesquels serviront de modèle à l’Empire romain. Ce dernier assoit d’ailleurs sa sacralité, au sommet de la hiérarchie, sur la notion d’apothéose de l’Empereur, concept plus répandu en Grèce et en Orient que dans la mentalité romaine.

Au-delà de ces ressemblances religieuses et idéologiques, il n’est qu’à sonder tous les récits grecs ou latins qui ont tenté d’analyser la réalité orientale, notamment l’Empire perse, puis des Parthes, pour constater que tous les auteurs admirent l’existence dans ceux-ci (et en Inde) d’une aristocratie dont l’ethos ressemble à celui des guerriers occidentaux, comme la loyauté, la droiture, la fidélité, jusqu’au culte du Soleil, qui aura tant de succès dans les légions par le truchement du culte de Mithra. Le rêve d’Alexandre de fusionner noblesse macédonienne et noblesse perse n’était pas « folle ».

L’apport de l’Orient dans la psyché aristocratique et monarchique de l’Europe ne cesse d’ailleurs pas avec la chute de l’Empire d’Occident, car la fin’amor, l’esprit chevaleresque (n’oublions pas les cataphractes des Daces) sont par exemple des conceptions dont l’origine est certes assez complexe, mais qui ont été réactivées au moment des croisades par le contact avec l’aristocratie persane. Le chiisme doit aussi beaucoup au substrat indo-européen.

Il s’agit donc de relativiser la coupure entre ce que l’on appelait l’Orient et l’Occident, deux pôles qui se sont nourris l’un de l’autre autant qu’ils se sont combattus.

Quant à l’Europe, si le terme « Européen » a bien été utilisé par Charles Martel à Poitiers, on voit bien qu’il s’agissait de traduire une opposition farouche à un envahisseur. L’Empire carolingien est en effet un empire « européen », mais qui ne recouvre pas l’aire chrétienne qui, elle, est « occidentale ». Constantinople, sur le front asiatique, initiera l’esprit de croisade, mais sa culture se nourrit d’un échange permanent avec ses adversaires.

À ce compte, le schisme de 1054, qui officialisera la rupture entre Rome et Constantinople, sera un malheur pour l’Europe, non seulement parce qu’il affaiblira Byzance et amènera le désastre de 1204, et celui de 1453, mais aussi parce que sera coupé le pont qui relayait, bon an, mal an, l’Orient à l’Occident. La prise de Byzance par Mehmet II prépare une réaction européenne beaucoup plus dramatique que les Croisades (qui étaient somme toute une occasion d’échanges), puisque l’Europe, recentrée sur elle-même, sûre d’elle-même, conquérante, va imposer au monde son prométhéisme, son individualisme, sa démesure, jusqu’à la « globalisation » actuelle. La victoire de l’Islam sera sa défaite, et la victoire ultérieure d’un christianisme qui va choisir la terre plutôt que le ciel.

L’âge de la catastrophe

Certes, le christianisme « éternel » prédisposait à cette conquête catastrophique. Le messianisme et la démagogie, inhérentes à un « platonisme pour le peuple » rendu fou par l’hystérie prophétique, ne pouvaient qu’enflammer le monde et le dévaster. Mais il faut aussi invoquer les apports spécifiques à la pensée gréco-romaine pour expliquer un fait qui ne concerne qu’une religion du Livre. Car l’Islam, quand bien même il eût voulu se répandre sur la terre, n’a pu s’en donner les moyens techniques et économiques. Les musulmans connaissaient Platon et Aristote. Mais ils les entendaient dans une conception contemplative, et non active. La vita activa allait devenir le modèle dominant à partir de l’Humanisme italien, et surtout après l’emprise croissante des valeur réformées, en particulier le calvinisme.

Tout cela est très compliqué, et il s’agit d’expliquer comment des courants de pensée ont pu se mêler pour engendrer l’« Occident » moderne, lequel a largement débordé les frontières de l’Europe, et s’est même illustré de façon de plus en plus profonde dans des aires géopolitique dont on eût difficilement pensé, il y a un ou deux siècles, qu’elles dussent un jour nous donner des leçons de capitalisme.

Il n’en demeure pas moins que c’est en Europe que la gangrène a pris. Certes, elle s’est propagée avec vigueur dans l’espace quasi vierge de l’Amérique du Nord (moyennant le génocide des Amérindiens), et maintenant il tend à se réactiver dans des pays qui ont subi le joug dévastateur du communisme (lequel a éradiqué avec le knout les racines traditionnelles, comme l’Occident l’a fait avec la marchandise).

Faut-il de ce fait garder une vision géopolitique centrée, voire ethnique, de ce que l’on recouvre sous la notion de Tradition indo-européenne. En combattant pour une Europe unie, puissante, politique etc., ne faisons-nous pas fausse route ? Dans le meilleur des cas, si cette Europe-là venait à voir le jour, ce qui est loin d’être le cas à court ou moyen terme, ne serait-elle pas une autre Amérique, qui affronterait la première (elle ou un autre empire) avec les mêmes armes, les mêmes valeurs, le productivisme, l’individualisme, le matérialisme, le consumérisme etc. ? Car la victoire universelle et historique, qui amènera peut-être la disparition de l’homme et d’une grande partie de la nature, n’est pas celle, en soi, d’un peuple, d’une ethnie, mais d’un certain type d’homme, le vaishya, le producteur, le « travailleur », qui a réussi à supplanter le brahmane et le kshatriya. Que les ethnies « européennes » soient parvenues à un point que les autres, au-delà des mers et des monts, Oumma comprise, n’avaient pas réussi à atteindre (sans en avoir d’ailleurs le goût) laisse à penser. La présence d’une religion allogène donne un élément de compréhension, certes, mais n’explique pas pourquoi des principes aussi délétères ont pu trouver un terrain aussi favorable. Les exhortations à retrouver une Europe des origines, avec ses mythes, ses réflexes enfouis sous la poussière des ans me paraissent singulièrement utopiques, et pour tout dire dangereuses, car elles visent à enrober de saines aspirations par des fantasmes ressemblant fâcheusement à de la foi.

Il n’est qu’à ouvrir les yeux et à évaluer cruellement ce qu’est devenu l’« Occidental », le Blanc ! Il ne faut pas être un grand savant pour jauger les capacités qu’auraient nos congénères pour avoir ne serait-ce que l’ombre de l’ombre d’une approche du sacré. Et on veut faire l’Europe avec ce dernier homme ! À commencer par les races d’origine germanique, Anglo-Saxons compris, en passant par les Hollandais, les Suédois, les Allemands etc., qui s’américanisent de plus en plus, et sont devenus ces peuples repus, mous, intoxiqués par les lubies fraternitaires du moment. Les Latins d’ailleurs ne valent pas mieux, et il est fort à parier que les peuples du monde entier, du moins ceux qui ne crèveront pas de faim ou de pollution, se donneront la main pour tourner autour du vaste supermarché planétaire.

Certes, ce serait jubilatoire de voir les cosaques donner de bons coups de bottes au cul de ces bâfreurs de hamburgers (les ennemis de mes ennemis étant mes amis : j’ai été l’un des premiers à signer la pétition de soutien à la Russie)… si les Russes, malgré le brave Poutine, n’étaient pas aussi pourris que nous, et n’avaient pas envie, tout comme nous, de jouir entre les rayons d’hypermarchés.

Parlons crûment : un Blanc européen moyen est bien plus éloigné du sacré et des dieux que ne l’est un chasseur-cueilleur africain des forêts congolaises (s’il en reste).

Je dis cela pour affirmer que le retour à la Tradition primordiale n’est pas une question de races ou d’ethnies. La seule différence de « race » existant est une différence spirituelle.

Ce qui ne signifie pas que la spiritualité la plus profonde ne se nourrisse de terroirs, ni de paysages, ni de coutumes. La naissance est une fatalité (parfois très belle). L’esprit n’est pas en effet cet être désincarné qui voltige comme une colombe, mais la demeure que les dieux habitent en prenant corps concrètement dans l’existence des peuples. On dit l’esprit d’un peuple. Cependant, si l’on est païen, on doit admettre l’existence universelle des dieux, et que l’on peut se sentir en accointance avec un Japonais, un Juif, un Arabe, un Indien de Colombie, tandis que le voisin, le prochain, nous paraîtra peut-être répugnant, fût-il blond aux yeux bleus. Le sacré n’a rien de « naturel », au sens qu’il serait mécaniquement attaché à un peuple.

Lisez François Augiéras, son dernier ouvrage, Domme, ou l’essai d’occupation. Vous aurez une idée de ce qu’est un homme qui tente de vivre profondément le sacré en plein cœur du nihilisme.

Les Hindous considèrent que nous sommes dans l’âge de Kali. Il est normal, dans ce cas, de concevoir l’évolution du monde de façon extrêmement pessimiste. Si nous appréhendons le dernier siècle, les choses n’ont fait qu’empirer. Il n’y a aucune raison pour que cela cesse. J’ai parfois l’impression que les injonctions volontaristes participent de cette décadence. N’est-ce pas d’ailleurs un réflexe typiquement biblique, qui veut que les hommes de bonne volonté… La lucidité appartient au courage.

Pour moi, je n’ai aucune leçon à donner. Le seul combat dont je me donne le luxe est d’essayer de trouver le sacré dans mon existence. Si je réussis avant de mourir, j’aurai peut-être fait un peu plus tourner la roue vers les aubes futures.

Le Soleil se couche à l’Ouest. Mais il ne se lèvera pas à l’Est. Ici et maintenant, il est. En nous, autour de nous, au centre de la Terre et au sommet du Ciel, dans notre cœur et notre intelligence. Il est partout où un regard éveillé se trouve. Et pas seulement dans une Europe qui n’est que l’ombre d’un rêve.

Arrêtons d’attendre ! Attendre quoi ? Le Messie ?

Claude Bourrinet

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