Pro Espéranto par Maximilien MALIROIS
La question de la langue officielle de l’Europe est sans conteste l’un de ces problèmes qui parasitent régulièrement tout vrai débat sur la construction européenne. D’après les traités en vigueur, l’Union européenne reconnaît onze langues. En théorie, lors des rencontres entre les quinze partenaires, chaque État est libre de s’exprimer dans sa langue maternelle. Ce plurilinguisme permet de montrer aux détracteurs de l’Europe que l’Union ne veut pas tout uniformiser, mais il présente en contrepartie l’inconvénient d’entraîner des coûts de traduction gigantesques puisque tous les documents officiels doivent être produits en onze exemplaires différents.
Dans les faits pourtant, ce plurilinguisme s’efface au profit de deux langues de travail : l’anglais et le français, ce qui a provoqué, l’an dernier, une mini-crise diplomatique avec l’Allemagne et l’Autriche mécontentes de voir leur langue reléguée au second rang. Le chancelier Schröder a exigé – et obtenu – que l’allemand devienne la troisième langue de travail, entraînant à son tour l’insatisfaction de l’Italie et de l’Espagne… À ce premier débat risque de venir se greffer un second, tout aussi polémique, celui des langues régionales. Pour l’heure, en dépit de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires , ni le catalan, ni le corse, ni le basque ou le breton n’ont été reconnus par les instances européennes. Mais si elles l’étaient, cela voudrait-il dire que le frison ou le galicien accéderait au statut de langue co-officielle de l’Union ? Et si on y ajoute la possible intégration à l’Union de la Pologne, de la République tchèque et de la Hongrie, on comprend rapidement que les frais de traduction risquent d’exploser et de devenir le premier budget communautaire !
Un débat propre aux États monolinguistiques
Ce débat linguistique n’en demeure pas moins symptomatique d’un certain état d’esprit. Ce sont en effet de vieux États-nations (la France, la Grande-Bretagne) qui ont su au fil des siècles imposer à leurs populations une langue nationale, qui polémiquent le plus sur la question. Cette attitude est normale puisque la langue fut dans leur histoire un instrument politique qui leur a permis de bâtir un État. L’idée d’une langue officielle européenne signifie, pour les Français et les Britanniques, imposer une langue et une seule au détriment de toutes les autres. Exiger une langue officielle démontrerait une volonté de jacobinisme linguistique. Or l’Europe est depuis toujours rétive à toute « normalisation des gosiers ». Non seulement elle dispose de plusieurs langues nationales, mais elle est riche en langues régionales et en parlers vernaculaires. Essayer de cacher cette diversité culturelle est une attitude démente et, disons-le tout net, criminelle. En outre, hors des grandes nations jacobines où domine peu ou prou le monolinguisme, la norme tend vers le plurilinguisme.
Ballottés par l’histoire, soumis à des princes de nationalité variée, les « petits peuples » ont essayé de s’en sortir en pratiquant la polyglossie. Ainsi, les Flamands parlent en général le néerlandais et l’anglais, voire le français et l’allemand. Ailleurs, le bi- ou trilinguisme est une réalité. En Suisse, pays qui dispose de quatre langues officielles (l’allemand, le français, l’italien et le romanche), tout citoyen doit au moins connaître une autre langue officielle. Quant aux Hongrois, du fait de l’isolat linguistique qu’est leur langue, ils ont bien été obligés de faire de l’allemand leur seconde langue.
Favoriser une scolarité polyglotte
Accepter le plurilinguisme serait une sage solution. On peut très bien imaginer que la France lance un programme prioritaire d’apprentissage des langues étrangères. Ce programme inciterait les enfants, dès l’école maternelle, à apprendre au moins deux autres langues européennes. Cet apprentissage se poursuivrait jusqu’au baccalauréat dont les épreuves se dérouleraient dans les trois langues du candidat. Quant aux étudiants, quelque soit la discipline, il faudrait qu’ils suivent une partie de leur cursus universitaire hors de l’Hexagone. Ces propositions sont toutefois illusoires et même utopiques, car toutes ces belles intentions se heurteraient à une donnée strictement humaine : la loi du moindre effort. Il faut être réaliste. En-dehors des passionnés des langues, et sauf en cas d’absolue nécessité, personne ne souhaiterait pratiquer une autre langue. il est toujours difficile d’apprendre une langue, c’est-à-dire découvrir un mode de raisonnement différent du sien. Cela est surtout vrai chez les Britanniques et chez les Français habitués à se penser détenteurs d’une langue universelle.
Si la langue est relativement « simple » ou perçue comme telle, le public pourrait faire des efforts. En revanche, se lancer dans la maîtrise des déclinaisons en allemand ou en russe suppose une volonté que le plus grand nombre n’aura jamais.
La quadrature du cercle
S’inspirant des travaux des économistes de l’École de Chicago qu’ils transfèrent dans le domaine culturel, certains proposent la mise en concurrence de tous les langues. Ils estiment que, comme pour les monnaies, « la bonne langue chassera les mauvaises ». Mais qu’est-ce qu’une « bonne » langue ? Pour eux, il faut laisser faire les mentalités et l’Europe, dans quelques décennies, se retrouvera doter naturellement d’une langue officielle acceptée par tous. Pour l’heure, ils montrent leur préférence pour l’anglais. Ils notent que l’anglais devient de plus en plus fréquemment la seule langue employée dans les institutions européennes. Remarquons que les compte-rendus hebdomadaires de la Banque centrale européenne se font dans cette langue alors qu’aucun État anglophone ne participe à la zone euro !
L’anglais est devenu la lingua franca des échanges économiques, scientifiques et techniques internationaux. L’A.S.E.A.N. n’en a fait-elle pas sa langue officielle afin de ménager les susceptibilités nationales ?
Mais les Européens voudraient-il imiter les Asiatiques ? Au nom de quoi une population estimée à 65 ou 70 millions d’habitants verrait-elle sa langue promue au rang de langue officielle ? S’il s’agit de suivre la mode, de paraître branchée, l’Europe aurait tout intérêt à adhérer aux États-Unis. S’il s’agit d’un critère quantitatif d’ordre démographique, la langue de l’Europe devrait être l’Allemagne avec 90 millions de locuteurs en attendant, pourquoi pas ?, le turc ou le russe! Il y aurait par ailleurs une profonde injustice linguistique entre les anglophones, dispensés de tout apprentissage, et les non-anglophones contraints de jongler avec les subtilités du present perfect. Enfin, promouvoir l’anglais renforcerait à terme la communauté des valeurs euro-atlantiques et donc la réalisation de la fameuse zone de libre-échange transatlantique entre l’Europe et l’Amérique du Nord. L’officialisation de la langue de Shakespeare amarrerait définitivement notre continent au sort des États-Unis. Les Européens le voudraient-ils vraiment ? Quant au choix d’une autre langue nationale, le problème demeure insoluble. Proposer l’espagnol ou l’italien indisposerait les populations scandinave tandis que le danois ou le suédois gênerait les Méditerranéens. Choisir l’allemand ranimerait en France et en Grande-Bretagne une germanophobie sourde latente. Quant à la préférence du français, la majeure partie des arguments appliqués contre l’anglais peuvent parfaitement lui convenir.
Une langue officielle européenne semble donc comme une nécessité impossible à réaliser sinon avec le risque majeur de favoriser une hégémonie culturelle. On est en pleine quadrature du cercle… vicieux ! Pour essayer de s’en sortir, on a préconisé le latin, arguant du fait qu’en dehors de la Grèce et de la Finlande, les treize autres États membres ont tous subi l’empreinte romaine. Que le latin ne soit plus pratiqué n’est pas grave. L’exemple d’Israël a montré qu’une langue liturgique pouvait s’adapter aux conditions du monde moderne. Le latin continue par ailleurs d’être la langue du Vatican : la Bibliothèque pontificale a récemment publié un lexique de termes latins désignant l’aéroport, la fusée, la télévision ou le transistor… Les plus optimistes espèrent que le retour du latin ferait revenir les Européens aux temps de République chrétienne du Moyen Âge quand le christianisme permettait l’unité formelle des peuples d’Europe occidentale. Seulement, ce retour serait fort mal perçu par les Grecs et les peuples slaves de confession orthodoxe pour qui la latin symbolise surtout l’hérésie romaine et le pillage de Constantinople. En réactivant la langue de Virgile, l’Union européenne risquerait de s’aliéner pour longtemps tout son Orient slave-orthodoxe. En outre, dans les États comme la France, les associations laïques ou de libre-pensée verraient dans cette mesure une tentative papale de cléricaliser l’Europe… Et puis, la complexité grammaticale du latin rend mal aisée sa réintroduction dans une époque soumise à la communication instantanée et confortable. Très intéressante en théorie, l’hypothèse latine s’avère en définitive peu concluante.
L’aide des langues artificielles
À moins de suivre l’exemple des États africains qui ont opté pour la langue du colonisateur afin de limiter les antagonismes tribaux et d’imposer aux Européens une langue résolument exotique comme le chinois, le swahili, le guarani ou le tamoul, on ne peut que se tourner vers les langues artificielles.
Nostalgie pour reconstituer un langue universelle et ainsi effacer la malédiction de Babel ou bien tentative de remplacer le latin comme langue véhiculaire de communication, les langues artificielles, c’est-à-dire inventées, foisonnent dans l’histoire récente de l’Europe. De l’Universalglot de Pirro en 1868 à la Mundo-Lingue de Julius Lott (1888) en passant par le fameux Volapük de Johan Martin Schlever (1880) rendu célèbre par le Général de Gaulle qui s’en moqua, les langues artificielles tentent obstinément de résoudre les problèmes de communication posés par la multiplicité des langues. Or aucune n’a eu le « succès » et la longévité de l’espéranto.
Originaire de Bialystock, aujourd’hui en Pologne, mais à l’époque en Russie, le docteur Lazare-Louis Zamenhoff (1859 – 1917) possédait le don des langues, ce qui était plutôt un avantage dans une région où l’on parlait simultanément le russe, le polonais, l’allemand et le yiddish. Après avoir appris l’anglais, le français, l’hébreu, etc., il décida de créer une langue facile à apprendre et à comprendre. Le Dr. Zamenhoff assigna à l’espéranto (« celui qui espère ») la vocation d’unir l’humanité. Louable en soi, cette proposition est irréaliste, vu la nature humaine. Néanmoins, faciliter la communication entre les Européens serait déjà un bon moyen d’éviter les sots conflits, car tout prédestine l’espéranto à servir de vecteur de communication inter-européen. Si l’espéranto ne peut pas être considéré comme une langue latine, il s’écrit en alphabet latin. 75 % des lexèmes proviennent des langues romanes et 20 % des langues anglo-germaniques.
Mais, si rien n’était fait pour développer sa pratique, l’espéranto pourrait bientôt être concurrencé par une autre langue artificielle parfaitement informelle et saugrenue: l’europanto. D’après la petite histoire, ce sont les fonctionnaires-traducteurs de la Commission de Bruxelles, lassés par l’harassant travail de traduction, qui se divertirent un jour en lançant cette langue bricolée à partir de toutes les langues officielles de l’Union. Sans grammaire, ni syntaxe, le choix de l’origine des mots ne dépend que du locuteur. L’europanto satisfait immédiatement le besoin de s’exprimer et de se comprendre. Exemple: en utilisant l’allemand, l’anglais, l’espagnol et le français, « je veux une voiture » peut indistinctement se dire « I wollen une automovil », « Je desearo ein car », « Yo veux a wagen » ou « Ich want uno voiture ». On aura compris que l’europanto s’apparente aux jeux de potaches quand ils mêlaient, volontairement ou non, du latin à l’allemand en cours d’anglais… Il a déjà attiré l’intérêt d’Arte-Info qui, le 7 juin dernier, lui consacra un reportage enthousiaste. Ce soudain intérêt est inquiétant. En effet, ce sabir n’est absolument pas une langue artificielle; ce n’est qu’un mixage, une synthèse bâtarde de différentes langues, une régression vers le primitivisme linguistique ou le stade pré-infantile. Un engouement en sa faveur indiquerait que l’Europe institutionnelle mise sur l’éradication des identités linguistiques. Si cela devrait se réaliser, ce serait la fin de l’idée européenne.
L’espéranto, langue d’Europe
Avec l’espéranto, l’Europe possède déjà sa langue. Il ne nuit à aucun peuple qui, s’il souhaite participer à la construction européenne, ne veut surtout pas voir sa idiome disparaître sur l’autel de l’unification linguistique. Langue facile à assimiler, rigoureuse dans son vocabulaire et sa grammaire qui ont été débroussaillés de tout ce qui n’est pas absolument nécessaire à la communication, l’espéranto s’apprend plus par l’intelligence que par la mémoire. Comme en latin et grâce à l’existence d’un accusatif, il permet une très grande souplesse dans la syntaxe. Ainsi, « je le remercie » en français ne peut pas se dire ou s’écrire « remercie je le » ou « le je remercie ». L’espéranto admet au contraire une très grande flexibilité puisque « mi lin dankas (« je le remercie ») accepte sans réserve « mi dankas lin », « lin mi dankas », « mi dankas al li » ou « mi al li dankas ». Cette souplesse permet de s’exprimer plus facilement sans rencontrer la barrière psychologique née de la crainte des erreurs et du ridicule.
Les objections à la mise en œuvre de l’espéranto sont médiocres. Dédaignons celles qui, au nom du nationalisme, voient dans l’œuvre du Dr. Zamenhoff une tentative mondialiste. On accuse paradoxalement la complexité de son alphabet trop slavisé. Mais ne faut-il pas un minimum de complication ? L’homme est un être contradictoire qui est à la fois régi par une loi du moindre effort et par une autre, la recherche de la difficulté. Certes, on pourrait objecter que cette langue artificielle n’a produit aucune œuvre poétique ou littéraire. C’est faux. Des espérantistes émérites ont traduit Dante, Gœthe ou Molière. Il existe aussi une littérature espérantophone. Et puis, avançons un argument utilitariste, pour traduire des circulaires administratives ou pour donner des ordres aux soldats européens, faut-il être poétique ou bien efficace ?
Certains européistes convaincus travaillent sur une langue parfaite qu’ils donneraient à l’Europe. Qu’ils cessent leurs recherches, car cette langue existe, c’est l’espéranto qui a tous les atouts pour devenir la langue officielle – mais non unique – de l’Union européenne. Illusion ? Utopie ? Peut-être, mais que dire alors de l’anecdote historique suivante. Il y a plus de trois mille ans en Inde, la caste sacerdotale des brahmanes inventèrent une langue véhiculaire destinée à former leurs disciples (on dirait aujourd’hui l’élite intellectuelle). Cette langue est le sanskrit. Les « universités » traditionnelles hindoues continuent actuellement à enseigner dans cette « langue artificielle ». À la différence des Indiens, nous possédons déjà la langue appropriée, acceptons donc et favorisons l’espéranto, la seule langue qui ne s’opposera ni au maintien des langues nationales, ni au réveil des langues régionales. Pour l’Europe, que vive l’espéranto !
Maximilien Malirois
• Paru dans L’Esprit européen, n° 4, automne 2000.