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Identité, racisme et manipulations par Claude BOURRINET

15 août 2010

La mainmise désormais totale des partisans atlantistes d’un dominion américain sur l’Europe, depuis la fin du siècle dernier, a entraîné progressivement, jusqu’à « libérer » la parole totalement depuis la fameuse affaire des « caricatures de Mahomet » (dont les tribulations qu’avait connu Salman Rushdie étaient un coup d’essai en laissant pressentir quelle allait être la nouvelle ligne anti-musulmane), un recentrement idéologique et rhétorique, qui entraîne de graves conséquences. Le contexte géopolitique a évolué depuis la chute du mur de Berlin, déplaçant les lignes de force, et bouleversant les certitudes. Une fois le danger soviétique disparu, il fallait absolument un terrain conceptuel solide pour légitimer l’hégémonie américaine sur le monde occidental et dans ses zones d’influence.

L’argument libéral, d’abord, sous sa forme politique (sa dimension économique était la même depuis l’émergence de l’idée même, réduite en substance au dogme du marché), même s’il avait souffert de nombreuses entorses, au nom de la lutte contre la subversion, aussi bien dans les pays qu’on appelait du « Tiers-Monde », qu’en Europe même (Espagne franquiste), a subi une singulière revitalisation. L’objectif était double. Il s’agissait d’abord de recycler les intellectuels dévoyés, les « compagnons de route » marxisants des « dictatures  prolétariennes », et, pour cela, en ce qui concerne la France, des entrepreneurs d’idées ont fait l’affaire, comme les « nouveaux philosophes, à la fin des années 70. Dans un second temps, il fallait désigner les ennemis, le nouvel « Empire du Mal », l’Union soviétique ayant fait faillite. À ce compte, toute dictature pouvait suffire, pourvu qu’elle soit ostensiblement entachée d’une revendication identitaire, et qu’elle s’oppose de ce fait à l’universalisme marchand. Car, outre l’obstacle idéologique que suppose un enracinement pris au sérieux, qui ne se satisfait pas des costumes folkloriques, il s’agit, pour un système en crise, de conquérir de nouveaux marchés, et d’empêcher un effondrement qui menace. Cela explique que toutes les guerres entreprises par l’O.T.A.N., menées depuis 1990, ont visé à détruire les États trop rivés à leur singularité (Irak, Serbie, Afghanistan, bientôt l’Iran etc.), ou à déstabiliser, notamment en Amérique latine, des nations aspirant à l’indépendance.

La lutte sociale, la lutte des classes, le combat des « damnés de la terre », a été remplacé de ce fait par le « choc des civilisations ». Ce qui était une manière d’englober dans un même ensemble des êtres qui n’avaient rien en commun. Car quel est l’intérêt soude par exemple le prolétaire, le chômeur, à l’oligarque occidental censé partagé la même origine, en tout cas la même identité (réduite dans les faits à Coca-Cola et à la merde consumériste) ?

Le piège est donc grossier. D’autant plus vulgaire qu’il se satisfait de grosses ficelles, de quoi pendre tous les naïfs. Quand Huntington, même lorsqu’il est caricatural, évoque encore des traits culturels positifs (bien que diamétralement opposés, chaque civilisation entretenant une vision du monde antithétique avec les autres), il n’en faut pas beaucoup pour que d’aucuns retombent dans des raccourcis racistes. Ainsi le conflit entre civilisations concurrentes à l’échelle mondiale, cette gigantomachie, devient-il une lutte à mort entre les races. Ce discours de plus en plus audible parcourt la Toile, singulièrement sur des sites « identitaires », qui, outre leur pinard et leur saucisson, en font un aliment de choix. On remarquera au passage que le bras séculier est d’une tolérance extraordinaire en regard de ce que l’on risque, par exemple, à critiquer vertement Israël et le sionisme. Edgar Morin en sait quelque chose.

Bien sûr, la liberté d’expression est inattaquable, pour le meilleur et pour le pire, et c’est d’ailleurs pourquoi l’on a le droit de s’en prendre à ce qu’il y a de plus abject dans son propre « camp ».

Une vidéo, celle d’un certain Rav Dinovisz, consacrée au destin tragique de la race blanche, a connu dernièrement un certain succès. En général, les commentaires sur la Toile sont d’un intérêt limité, mettant trop souvent en relief les insuffisances de leurs auteurs que leurs compétences. Mais l’on peut être sidéré par l’absence d’esprit critique, et la même tonalité qui marque ces interventions. Comme écrivait Simone Weil dans La pesanteur et la grâce : « Une même action est plus facile si le mobile est plus bas que s’il est élevé. Les mobiles bas enferment plus d’énergie que les mobiles élevés. » Et elle poursuivait : « Problème : comment transférer aux mobiles élevés l’énergie dévolue aux mobiles bas ? ».

Malheureusement, on ne peut pas affirmer que cette question soit insoluble. On voit bien au demeurant quel est, chez les « identitaires », le calcul machiavélique sous-tendu pas la stigmatisation, au-delà d’un prétendu danger islamiste, d’une population musulmane qui n’a pas la chance d’avoir, dans son ensemble, la peau blanche. On espère, comme on dit dans le rugby, « transformer », en tirant des dividendes politiques (une alliance droite libérale/identitaires ?) d’un affrontement ethnique.

Il n’est pas utile de commenter le tissu de mensonges déversés dans la vidéo susmentionnée. Le ton employé est condescendant, et apparemment le rabbin considère-t-il encore les Européens, et singulièrement les Français, comme des sots. Sans grande chance de se tromper, hélas ! Tous les poncifs sont là, avec cet art du retournement qui caractérise la rhétorique israélite, laquelle est capable de dire tout et son contraire. Qui a dévirilisé l’Europe ? Qui l’a culpabilisée ? Qui s’est servi du concept de victimisation pour la désarmer moralement ? Qui a instrumenté la Shoah pour bloquer toute tentative d’action enracinée ? Qui a invalidé tout recours au passé européen, considéré comme la source du Mal absolu ? Qui a jeté la suspicion sur la culture ancestrale, celle des Grecs, des Romains, accusée de prodiguer des armes conceptuelles pour accréditer les actes les plus monstrueux ? Qui a redonné vie aux slogans chrétiens les plus éculés, à ce pacifisme évangélique, au mieux stupide, au pire hypocrite (La paix, c’est la guerre !) ? Qui a pris la tête de la pseudo-révolution de mai 68, de tous les mouvements de « libération » visant à noyer la conscience dans un magma compassionnel ? Qui, en psychanalyse, dans les luttes visant à bouleverser les mœurs (féministes, homosexuels, etc.) a féminisé l’homme occidental ? Qui a porté triomphalement les idées des Lumières comme horizon d’un nouvel homme délivré de l’obscurantisme ancestral ? Qui a prôné l’universalisme, la fraternité planétaire, l’antiracisme dogmatique ?

Et voilà maintenant que tous ces dogmes, ces courants, ne sont plus bonnes qu’à mettre à la déchetterie de l’Histoire ! Soit ! Mais le contraire d’un mensonge ne constitue pas forcément une vérité. La dénonciation de l’antiracisme militant, parce qu’il était hypocrite et servait d’alibi à une lutte de pouvoir, ne conduit pas inéluctablement à la revendication d’un racisme décomplexé. De la même façon que la féminisation de la société ne doit pas valoriser ce qui, chez le mâle, apparaît quelque fois comme l’expression de la stupidité même, l’intolérance, l’emploi de la force brute et l’autosuffisance n’étant pas ce qui est le plus ragoûtant chez sa version la plus brute de béton (hélas courante dans le camp « identitaire »).

Faute de savoir à quoi l’on sert, qui l’on sert, et quoi servent ces réactions épidermiques, on se prépare à de douloureuses déconvenues. Qui ne voit à qui profiterait le crime, l’erreur, qui consiste à jeter une population contre une autre ? Que veut-on vraiment ? Des milliers de cadavres dans les rues, des camps, la valise ou le cercueil ? Il est clair que l’Amérique du Nord a tout intérêt à ce que l’Europe soit empêtrée dans des conflits internes, une guerre civile moralement douteuse, quitte à achever le travail en bombardant, comme cela s’est vu en Serbie. Il est évident que le déplacement des ressentiments sur le plan ethnique ou religieux contribue à occulter le vrai débat susceptible de fâcher les oligarques de l’hyper-classe atlantique, à savoir la question sociale. Il est évident que la focalisation sur le problème immigré en France et en Europe (qui existe, bien entendu) sert les intérêts des colons sionistes en Israël. Il est évident que le ravalement d’une identité à un substrat biologique, quand il n’est tout simplement qu’une erreur scientifique, ne sert pas la cause de l’Europe.

On se trompe en effet d’époque. Les Juifs aussi commettent une erreur, qui pourrait être mortelle pour eux. Ils sont en effet restés à l’épisode sanglant de la Shoah, traumatisant pour eux, et on les comprend. La suite de leur histoire découle de ce sentiment tragique, et explique le caractère particulièrement agressif qu’a manifestée la prise de possession, au détriment du peuple palestinien, d’une terre qu’ils considérés comme la leur. Cependant, outre le caractère discutable d’une telle colonisation, ils ont emprunté aux Européens ce qu’ils avaient eu de pire, le nationalisme hystérique, et un ethnocentrisme virulent qui peut aller jusqu’au racisme. Le judaïsme en soi, qui survalorise le « peuple élu », n’a fait qu’envenimer les choses, en y portant une tonalité apocalyptique source de tous les dangers, surtout si l’on songe à la puissance nucléaire de l’État hébreux. La réaction des peuples musulmans environnants a été à la mesure de cette agression, à tel point qu’il est devenu presque impossible, hormis la guerre, de trouver une solution. Certes, on peut comprendre que l’on soit révolté par des attentats qui ont détruit des vies, notamment civiles. Mais, pour faire bonne mesure, il aurait fallu songer à celles des innocents qui ont succombé, ou meurent encore, à la suite de bombardements que l’on ne peut même plus considérer comme « aveugles ». De la même façon que la destruction des populations, dans le cadre des guerres totales initiées par notre ère démocratique (celle des Lumières), commises aussi bien en Allemagne, en France et ailleurs par les alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, que par les Allemands sur Londres, ne peuvent être considérés comme ce que l’homme à imaginé de meilleurs. À ce titre, aussi bien Hitler que Churchill, que le gouvernement israélien, et, pour faire bonne mesure, que les terroristes islamistes, ont commis et commettent des crimes de guerre.

Pour retrouver un air où l’on puisse enfin respirer, il faudrait s’interroger sur les temps nouveaux, où la guerre devient sinon impossible (ce qui ne signifie pas qu’un conflit nucléaire, détruisant toute vie sur la planète, reste « impossible » !), et toute nation obsolète. Le drame des Juifs est qu’ils ont voulu créer une nation dans ce temps-là ! Ils le font quand il est trop tard. Et même au XIXe siècle, n’était-ce déjà pas périlleux, si l’on a à l’esprit le devenir des empires coloniaux ? Les Temps Nouveaux sont ceux des grands ensembles continentaux. La question raciale est une duperie. La seule question qui vaille, c’est celle de la nature de l’État européen à venir, et des communautés qu’il encadrera. Pour le reste, toute rencontre fructueuse est possible entre civilisations, à condition qu’elles se fassent par le haut, c’est-à-dire par la contemplation sereine de l’Ordre divin du Monde.

Claude Bourrinet

Le triomphe de Sganarelle par Claude BOURRINET

1 août 2010

Sganarelle a vaincu. Il infecte la Terre et se répand partout, dans la rue, dans les palais, les ministères, dans les officines, les états-majors, les ondes et le papier imprimé, les générateurs de propagande et les Grandes Écoles, dans les épiceries – comme il va de soi – mais aussi dans les Académies, les musées, les stades, les ateliers de création… Partout, comme un pandémie, la hantise des gages infeste les esprits et les cœurs. Son point de vue est devenu le nôtre, réduit à sa petite taille, au niveau des mottes de terre, non loin de la boue, au-dessous des pâquerettes, à des années-lumière de la ligne d’horizon. Sganarelle est celui qui, toujours couard, à bonne distance du danger, cligne de son œil infatué en mirant avec réprobation les grands seigneurs méchants hommes, néanmoins rassuré par la police, toujours vigilante, et les discours lénifiants de la télévision.

Car Sganarelle suit vaguement le cours du Monde. Il sait qu’on s’occupe de lui, que la mort sera vaincue par la science et la technique, que ses érections seront, par elles, fortifiées, ainsi que son moral, et que ses gadgets, de plus en plus perfectionnés, se multiplieront, lui donnant, dans son espace vital microscopique, l’illusion de la toute puissance. Il sait, avec l’assurance d’un être que le doute n’a jamais effleuré, qu’il est libre, puisque c’est marqué dans la déclaration des droits de l’homme, qu’on le flattera à périodes régulières, à petits coups de cuillères remplies de sucre, comme on courtise un prince qu’on aurait pulvérisé en millions de confetti, et qu’il lui sera loisible, avec pompe, d’aller glisser son papier estampillé dans une boîte citoyenne, pendant que les Maîtres du monde trembleront en attendant l’expression de sa souveraine volonté. Vox populi, vox dei. Il sait aussi qu’il a enfin atteint la sagesse, et, regardant la télévision, il assiste aux ravages planétaires en sirotant son soda, en croquant sa cacahuète, se félicitant d’être là, sur le canapé, plutôt que là-bas, où les barbares s’étripent. Il sait que le bonheur lui a été octroyé gracieusement par une providence niveleuse, qu’il aura son lot de plaisirs épidermiques, et qu’il pourra même – loués soient les temps modernes !-, tromper son conjoint, abandonner ses enfants, jouer aux jeux d’argent, emprunter à gogo, s’adonner à quelques travers pervers sans que sa morale en soit trop secouée, et même éventuellement déposer son étron au sommet du Mont Blanc. Car Sganarelle blâme l’archaïsme, il est de son temps, il travaille et consomme, suit la mode, parle comme tout le monde, aime la foule, le troupeau, croit ce qu’on lui dit dans les médias, aime ce qu’on doit aimer et hait ce qu’on doit haïr. Sganarelle est intelligent, il sait manier un ordinateur, passer d’une chaîne de télévision à une autre, programmer son portable, et se retrouve parfois dans les méandres du labyrinthe boursier ou ceux des services sociaux. Sganarelle est débrouillard. Il est républicain mais sait comment ne pas trop payer, comment tirer le lait de la vache. Parce que Sganarelle a des racines paysannes, c’est un gars qui a les pieds sur terre. Comme Brighella, son prototype théâtral, extrait de la commedia dell’arte, il sait quelle place lui est promise depuis toute éternité : celle du Maître. Seul Brighella, parmi les Pantalons, les Arlequins, les Capitaines, peut donner la mort. Ondoyant, louche, dissimulé, glissant contre les murs, rusant, épiant, il porte toujours sa dague au côté, prêt à éliminer l’obstacle à ses penchants. Sganarelle est bon garçon, mais plein de ressentiment. Dom Juan monopolise des femmes qui sont échues à l’humaine communauté. Sganarelle hait l’individualisme qui lui retranche sa part de gâteau. Il lorgne la voiture du voisin, la chance du vainqueur de loto, l’autre Sganarelle qui prostitue son visage aux caméras. Car Sganarelle envie son voisin, même s’il aime son prochain.

Sganarelle est en effet sentimental. Il a épousé Margot. Il pleure volontiers sur les malheurs du monde. Il plaint les handicapés, ces héros, et les enfants victimes de pédophiles, il abhorre les néo-nazis, il condamne les méchants. Sganarelle n’aime certes pas l’excès politique. Il sait raison garder. Même les Robespierre, à qui il doit tant, lui semblent trop verser dans l’hybris. Il a le cœur facile, Sganarelle. Et la raison critique bonne enfant. Il croit au loup-garou, que l’oiseau est sur la branche, que la branche est accrochée à l’arbre, que celui qui s’attache à l’arbre suit de bons préceptes… et que les originaux malpropres seront damnés à tous les diables. Il ne croit que dans les rebelles à paillettes. Son héros est Kerviel, ce Raskolnikov des marchés, pris la main percée dans le sac virtuel, personnage de feuilleton télévisuel. Sganarelle ne lit plus que Marc Lévy, B.H.L., Attali et quelques exsudations médiatiques. Il parcourt les Bienveillantes parce tout le monde parle du livre et qu’il a reçu un prix. Même le Président dit l’avoir apprécié. Il suit parfois des émissions culturelles qui affublent Victor Hugo de lunettes de soleil. Rabelais, Corneille, Racine, Lesage, Stendhal, Balzac lui sont devenus aussi lointains que Virgile et Horace. Jadis, il a pu en saisir, à l’école, quelque bribe, comme la plume d’un oiseau furtif. Ce sont des souvenirs moins savoureux que la première cuite ou le premier coup tiré.

Sganarelle ricane quand on lui dit de lire les classiques. La Princesse de Clèves, c’est de l’hébreu pour lui. La force des choses… Dans les salles des profs, de toute façon, on parle plus d’Amazon, de E-bay, de Star Academy et de l’équipe de France de football que d’Homère et de Heidegger. Si l’on a mordu un temps le couteau pour défendre les retraites, on ne se fera pas sepukku pour défendre la culture. Les divisions à blouses blanches du parti communiste ont fondu, on n’ouvre plus Le Capital, si tant est qu’on l’ait lu, et ne restent plus que des catégories de consommateurs. Et les élèves, les jeunes, de plus en plus béotiens, incultes, mous, bedonnants, connectés à leurs MP3, poreux à l’idéologie libérale-libertaire, prétentieux, moralisateurs, bien-pensants, ne sont-ils pas nos futurs Sganarelles ?

Il paraît qu’il fut, autrefois, une femme sublime, pure et belle, de cette beauté divine qui dépare la beauté terrestre et qui ravissait même les mécréants, et qui s’appelait la France. Elle rendait si amoureux qu’on aurait donné volontiers, avec bonheur et délectation, sa vie pour elle. Elle faisait pleurer les Francs à Roncevaux, elle était la dame lointaine des Croisés, elle donnait du cœur à Du Guesclin, Bayard. C’est elle qui inspira son génie à Condé, à Bonaparte, c’est elle qui transforma le vilain en noble lance, le bourgeois en saint, le roué en roi. Autrefois, on savait par cœur les stances du Cid, on avait les yeux de Chimène pour Rodrigue, autrefois, on n’évoquait pas les S.D.F., on considérait les Pauvres, on les respectait, on mettait de la fierté à détester l’argent, on méprisait le parvenu, on pensait qu’un noble sentiment valait tous les avoirs et toutes les actions de la bourse. On était généreux, comme Rodrigue, comme le prince d’Enghien à Rocroi qui, à vingt ans, enfonça les rangs d’acier du Tercio espagnol. La France, comme l’Espagne et parfois l’Italie, est restée le seul vestige de la romanité qui ait eu quelque peu de consistance. Notre regard s’est toujours déployé aux limites sans limites de la Grandeur. Nous pouvions tout sacrifier pour elle. C‘est elle qui incita la Vieille Garde, à Waterloo, à cracher sur la terre qui allait boire son sang. C’est elle qui porta la Grande armée, à marche forcée, du camp de Boulogne jusqu’à Austerlitz. Autrefois, on ne venait pas se faire bronzer sur les plages : les soleils étaient ceux des victoires.

Il y a un passage très étrange, dans Crime et châtiment : Rodion Romanovitch Raskolnikov désire se dénoncer et se livrer. Il arrive au commissariat, la conscience chargée du double meurtre qu’il a commis. Autour de lui, on continue les tâches mécaniques de la journée, la paperasserie, les mesquineries matérielles des emplois de bureau. Dans une sorte de vertige, il saisit la distance infinie qui sépare l’univers du sacré de celui d’une normalité sans âme et sans grandeur. Et la pensée soudaine qu’on soit dorénavant incapable de comprendre la tragique condition de l’homme lui vient à l’esprit. Ainsi en est-il advenu de la Grandeur : non seulement elle dépasse ce que la force des hommes est en mesure de réaliser, mais, et c’est plus désespéré, elle n’a plus accès à leur imagination.

Claude Bourrinet

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