Archives de la catégorie 'Regards païens

La danse du colibri par Claude BOURRINET

22 août 2010

Je me suis souvenu de ces drôles d’oiseaux que sont les colibris. Je les avais rencontrés lors d’un voyage solitaire au Mexique, que j’avais presque oublié.

Je ne les ai pas trouvés si étrangers à ce que je suis devenu. Peut-être assistais-je, sans trop le savoir, à l’amorce d’un lent cheminement vers ce que je suis encore loin de connaître, que je pressens, et qui ne saurait s’exprimer que par un labeur immense, un travail terrible de l’écriture, et la transmutation complète de ma parole au monde.

L’image virevoltante de ces volatils, vive comme celle de guêpes exubérantes, est demeurée dans un coin de mon esprit longtemps après que le reste du voyage se fût évaporé. Ils sont pour moi quelque chose comme la grâce, la fulgurance de l’intuition, la nécessité de capter les essences du monde, et leur vol, d’une géométrie pure et rigoureuse, me rappelle à la sévérité de la lucidité.

Certes, on y verrait aussi un éclectisme de mauvais aloi, qui se satisfait de flirts passagers avec d’innombrables fleurs, desquelles ils subtilisent le suc sans y prendre une jouissance complète. Cependant il me semble que, d’une certaine façon, ces charmants oiseaux nous conseillent sagement le prêt et répugnent à un don aliénant. Ce n’est peut-être pas aux objets du monde qu’il faut s’offrir, si séduisants soient-ils, mais à leur lumière. Et dans l’air rayonnant, il n’est pas mauvais de sculpter la figure quintessenciée des choses exquises, de façon à en saisir la présence.

Mon attirance a été confortée lorsque j’ai su que, pour les Aztèques, ils étaient la réincarnation des guerriers morts au combat.

À Tenochtitlan, on affirme à l’enfant qui naît qu’il est venu à l’existence pour combattre. On enterre son cordon ombilical avec un bouclier et de petites flèches. Plus tard, sa vocation sera de mourir sur le champ de bataille ou sur la pierre du sacrifice. Alors il deviendra Quauhteca, « compagnon de l’aigle », et accompagnera le soleil de l’orient jusqu’à son zénith, dans un cortège exubérant, rayonnant de joie et de lumière. Enfin, il sera cet oiseau-mouche qui se délecte pour l’éternité de la fleur des montagnes.

Leur petit corps manifestait ainsi quelque chose de terrible. La virilité, l’ardeur dans la lutte, le sacrifice au nom de valeurs supérieures pouvaient apparaître sous les traits les plus graciles. J’y voyais comme une leçon. Et je ne pouvais les évoquer sans prendre, d’une façon ou d’une autre, l’engagement de leur ressembler.

Claude Bourrinet

Être fils du Soleil par Claude BOURRINET

20 juin 2010

La parole porte vie, éclair divin et profondeur des océans, épaisseur de la terre et légèreté de l’air, car tout ce qui est, qui existe dans l’atome et dans la galaxie, au fond des cœurs et sur le faite de l’âme, a besoin d’être dit.

La parole sort des bouches silencieuses de la nuit, dans le mystère premier des frontières intérieures, et s’éploie pour fleurir au soleil ivre de l’être. Et pourquoi ne serait-elle, elle-même, le fond du jour, ce rayonnement qui contourne d’ombres le mystère des choses ? Elle trace les limites de tout homme, qui donne visage au paysage humain, car il n’est d’être que limité, en bataille incessante et en amour profond. Elle offre à l’humain un lieu où résider, où déployer son corps, et la forme de son corps, son âme.

Mais la parole peine à fixer le cours du temps qui échappe, incapable de donner de ce monde-ci, pour moi, une image plausible capable de me sauver. Car bien que je sache que toute image est fausse de par sa nature imaginale, elle serait toujours une victoire sur le néant, qui n’a pas d’image. Aussi bien ma voix peine-t-elle à combler le vide qui s’ouvre à chaque instant sous mes pieds et qui minera à jamais toute tentative d’affermir un terrain quelconque, le mot n’étant guère qu’une ombre désespérée toujours pressée en retard sur la vie.

Pourquoi essayer alors de parler, je ne dis pas seulement de soi, ce qui est déjà d’une extraordinaire prétention, mais de parler tout simplement, lorsque l’on sait que de toute façon il y a la mort et que tout est roman ? C’est certain : même ce que l’on croit réel, comme ce que je suis, ce que j’ai été, ce que j’ai vécu, ce qui a existé, ce qui a pourtant dû exister, puisque des dates, des traces, des documents de toutes sortes, malgré ma rage de tout faire disparaître, tout cela demeure quelque part, dans des tiroirs de bureaux ou d’armoires, ceux de l’état-civil, des hôpitaux, des écoles, peut-être même du ministère de l’intérieur, que sais-je ?

Et quand même : stupéfaction intense… Et j’en viens à louer la mémoire, capable de créer des mirages à partir de riens, de pauvres débris que la tempête a épargnés, portés par le ballottement de vagues éparses, et qui n’émergent peut-être, comme cela, que pour être cela, rongés, disloqués, quelque chose quand même. Et il faut la toute puissance de l’imagination pour les rendre dignes d’êtres montrés, comme des noyés que l’on cherche, par une cosmétique appropriée, à rendre convenables et acceptables pour les vivants, pour autant qu’ils ne sont guère de toute façon que les signes d’un désastre.

Les distinctions entre passé, présent et futur m’ont toujours semblé fausses, j’ai toujours éprouvé le temps comme une éternité concentrée dans un même instant, naissant, vivant et mourant, pour ainsi dire, dans un même et seul présent.

Il y avait aussi la conscience de la mort en elle-même, et que c’était un fait brut, incontournable, fatal et inévitable. J’ignore à quel âge on peut éprouver ce sentiment, mais ce doit être par là que se termine l’enfance, qui se nourrit d’éternité, ou de l’absence du temps.

Il n’est qu’à considérer les années perdues, gaspillées, épuisées dans des combats dérisoires et stériles, la longue théorie des heures envolées, des occasions évanouies, des efforts pourtant modestes qu’il aurait fallu poursuivre, les cadeaux de la vie méprisés, le temps dilapidé, les beautés qui étaient à portée dédaignées, l’orgueil mal placé, les timidités intempestives, les maladresses ravageuses, les manques de tact, les fautes de goût, les lâchetés assumées, enfin, toutes ces choses qui font une existence, pour avoir une petite idée de ce que signifie être sauvé.

La mort est universelle, les morts sont innombrables, autant qu’il y a eu, qu’il y a, qu’il y aura de vivants. Ce n’est pour les deux derniers groupes qu’une simple question de décalage temporel. Disons que nous sommes temporairement vivants.

Qu’est-ce que la mort, sinon la manifestation d’une vérité, la réalisation d’une potentialité, le passage presque ineffable à notre véritable nature, une fine pellicule qu’il s’agit de développer pour qu’apparaisse notre visage authentique.

Et dans un siècle, les futures ombres des vivants passeront sur la même terre que nous foulons et elles ne sauront même pas que nous avons existé.

Moi-même, moi qui vous parle, je suis mort.

Et il existe peu de fils du soleil.

Avoir la science et la ruse du guerrier. La vie est tactique. La vie est une guerre. Je dois m’entraîner à la guerre. Et l’indolence conduit sûrement à l’abattoir. Persévérer est une voie.

Je prétends moins me connaître qu’éprouver les ultimes conséquences de ce que j’entreprends.

La réponse à ce que je suis serait celle à ce que je veux (être).

Le nihilisme est dans le vrai. Il l’est trop. L’homme ne vit pas dans la vérité, mais de mensonges. La vérité tue.

L’opinion est la force d’attraction des dogmes.

L’homme n’est heureux que quand il a le sentiment d’exister. La liberté est peut-être vraiment de savourer le nécessaire.

Que m’importe de savoir si je suis libre ou non ! La vie n’a que faire de savoir si elle est déterminée. Ce qu’elle veut, c’est jouir d’elle-même.

Pourquoi prierais-je ? J’ai tout ce qu’il me faut, car j’ai tout ce que je mérite.

Mon moi profond, c’est le regard que je porte sur moi.

Diriger ce regard sur le soleil pour éclairer le moi.

Claude Bourrinet

Copyright © 2009 tous droits réservés. Propulsé par WordPress Abonnez vous au flux RSS. Traduction WordPress tuto.