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Défense et illustration de la géographie par Daniel COLOGNE

1 août 2010

S’il est une revue amie qui mérite la citation, c’est bien Culture Normande, dont la dernière livraison (1) renferme une contribution de Maximilien Malirois. Recensant un livre du Professeur Armand Frémont, ce chroniqueur, avec lequel je ressens de nombreuses et profondes affinités, nous interpelle : « Aimez-vous la géographie ? »

Il émet quelques réflexions sur la place de la géographie dans l’enseignement secondaire français et les raisons structurelles qui en font souvent la parente pauvre des sciences, alors qu’elle dépasse, plus que toute autre discipline, le clivage sciences « exactes » – sciences « humaines », le dualisme pascalien de « l’esprit de   géométrie » et « l’esprit de finesse ».

Au moins l’école hexagonale officialise-t-elle le « prof d’histoire-géo », contrairement au système scolaire belge, dont les lacunes sont – il est vrai – aujourd’hui dénoncées de toutes parts.

Malgré le très mauvais souvenir que je garde de l’enseignement cantonal de Genève (période 1970 – 1976), pestilentielle marmite du plus mauvais esprit soixante-huitard que faisaient bouillir quelques conspirateurs au service du mythique enfant-roi, je m’empresse de reconnaître au système « enchavanné » (2) des bords du lac Léman le mérite de combiner les enseignements de l’histoire et de la  géographie : matières indissociables, tant il est vrai que l’expérience de la vie s’articule autour du Temps et de l’Espace, en toute rigueur cosmologique.

Comme de coutume, Maximilien Malirois met en valeur l’ouvrage qu’il recense en épinglant opportunément ses contenus les moins conformistes; par exemple, le lien étroit de la géographie et de la littérature au travers du Rivage des Syrtes, chef d’œuvre de Julien Gracq.

Comme d’habitude aussi, l’une ou l’autre réserve s’exprime avec courtoisie. Ainsi en est-il de la géopolitique, à laquelle le Professeur Frémont n’attache pas assez de cette importance que lui donne, dans deux remarquables et récents textes, Georges Feltin-Tracol, cet autre excellent ami (3).

Pour ma part, je me permets d’ajouter la suggestion de développer, parallèlement à la cosmo-histoire, une cosmo-géographie qui tiendrait notamment compte des modifications du paysage de la Terre en fonction des variations climatiques, elles-mêmes liées aux grands cycles astronomiques.

Astronomie et astrologie sont séparées depuis plus de trois siècles par le dualisme évoqué plus haut. Il est urgent de réintégrer l’astrologie dans le champ de la connaissance et de ses hypothèses de recherche, et de ne plus la laisser végéter comme intermède ludique dans la lecture des quotidiens ou comme divertissement prévisionnel dans les journaux télévisés du 2 janvier.

Toutefois, si l’astrologie veut à nouveau être prise au sérieux, elle doit relever certains défis et l’un d’entre eux pourrait entrer dans le cadre de la cosmo-géographie.

En effet, si une nouvelle conception de la région assimile celle-ci à un « champ de forces » (Pierre Fougeyrollas, cité par Georges Feltin-Tracol), l’astrologie peut apporter sur ce « champ de forces » d’utiles et importantes précisions.

Prenons un exemple bien concret. Pourquoi un site comme celui de Laethem-Saint-Martin, sur les bords de la Lys gantoise, est-il soudain devenu, pendant quelques dizaine d’années, un incontournable rendez-vous d’artistes-peintres ? Il s’agit là d’un problème de géographie culturelle. On peut éclairer ce problème en dressant un certain nombre de cartes du ciel pour la latitude et la longitude du lieu, en comparant toutes ces « sphères locales », en dégageant des constantes touchant le lever de certains astres (planètes ou étoiles) à l’horizon de Gand et de ses alentours, à moins que l’on observe plutôt la récurrence d’une conjonction culminante ou d’un triangle harmonique bien placé par rapport aux Maisons.

Le même travail pourrait être fait pour les rives de la Loire, qui ont vu naître de nombreux grands écrivains (de Du Bellay à Balzac), ou encore pour une bourgade comme Saint-Tropez, totalement inconnue, puis soudainement projetée sous les feux de l’actualité mondaine, et d’une manière plus générale, pour toutes les destinées régionales teintées de mystère que le rationalisme est impuissant à dissiper.

Aimons donc la Géographie autant que l’Histoire, et que vive la cosmo-géographie : discipline à l’élaboration de laquelle l’astrologie peut contribuer en retrouvant une part de ses lettres de noblesse.

Daniel Cologne

Notes

1 : Culture Normande, n° 39, premier trimestre 2008.

2 : Du nom de Chavanne, chef du D.I.P. (Département de l’Instruction Publique) de Genève dans les années 1970, sorte de ministre cantonal de l’enseignement bien connu pour ses sympathies envers Mao (vieillissant mais toujours fascinant) et Castro (alors dans la fleur de l’âge).

3 : « Pour la société fermée » (éditorial de mai – juin 2008 pour Europe Maxima) et « Patries, État et post-modernité dans le nouvel ordre de la Terre » (essai à mettre en ligne courant l’été et dont on trouvera un résumé sur le site L’Esprit européen). Ces deux textes (l’un de style journalistique, l’autre de type et d’envergure universitaire) attestent la compréhensible oscillation de nous autres alter-européistes entre la volonté de proposer un nouveau modèle de recomposition planétaire et le réflexe protectionniste devant les périls de la mondialisation. Pourquoi devrions-nous en effet accepter une Europe aux portes seulement ouvertes de l’intérieur à toutes les tempêtes d’une modernité déboussolée ? Dans le second de ces textes, Georges Feltin-Tracol me fait l’honneur de me citer trois fois (dont une fois en compagnie de Georges Gondinet). Je l’en remercie et me réjouis de voir la jeune génération remonter à l’une des sources de ce patriotisme « multiscalaire », séduisante idée dont la paternité revient en l’occurrence à Georges Gondinet.

Un autre regard sur l’Iran par Georges FELTIN-TRACOL

16 janvier 2010

2010 : année de l’attaque de l’Occident (ou des États-Unis ou d’Israël) contre l’Iran ? Nul ne peut l’affirmer pour l’instant même si Téhéran reste sur le devant de la scène diplomatique avec la question de son nucléaire, les péripéties subversives de sa « révolution colorée » qui semblent redoublées de violence et d’illégalité et l’« affaire Clotilde Reiss ». Un fait est néanmoins certain : le grand public ne connaît pas la République islamique et cette méconnaissance, voire cette ignorance quasi-complète, est habilement utilisée par les médias peu scrupuleux.

Sorti quelques semaines avant l’élection présidentielle de juin 2009, le n° 5 de la Revue française de géopolitique (R.F.G.) dirigée par Aymeric Chauprade entend faire découvrir un autre Iran, un Iran réel et non fantasmé. Afin de comprendre les enjeux et les ambitions de la « république des mollah », Aymeric Chauprade n’hésite pas à faire appel à des spécialistes qui ne craignent pas d’aller à contre-courant des certitudes ambiantes.

Soucieux de s’inscrire dans la longue durée chère à Fernand Braudel et considérant que le présent demeure inintelligible sans l’aide de l’histoire, il revient à Philippe Conrad d’expliquer le XXe siècle tumultueux de l’ancienne Perse. Le pays traverse des révolutions (de la constitutionnaliste de 1906 à l’islamique de 1979 en passant par l’échec nationaliste de Mossadegh) qui la marquent durablement. Conscient de son très long passé de grande puissance régionale, l’Iran, meurtri par la période d’affaiblissement voulu par les Anglo-Saxons, entend renouer avec des moments plus glorieux. Grâce aux contributeurs de ce numéro de la R.F.G., on comprend que Téhéran dispose d’indéniables atouts.

Outre de substantielles informations sur l’émancipation féminine en cours, les structures bancaires, le cas des fondations (vaqf et bonyad) ou le rôle de la diaspora iranienne malgré l’inorganisation volontaire, les analyses les plus percutantes tournent autour des relations de l’Iran avec son voisinage, immédiat ou non. Au risque de se mettre à dos la bonne conscience, Aymeric Chauprade explique « Pourquoi l’Amérique veut “ casser ” l’Iran et pourquoi l’Iran n’est pas seul ? » Bien qu’encerclée par les troupes étatsuniennes en Irak, en Afghanistan et en Arabie, la République islamique cultive un ardent sentiment national qui se mêle à la culture martyrologique du chiisme duodécimain. Cela n’empêche pas Téhéran de conduire une habile politique arabe en renforçant son alliance avec la Syrie baasiste contrôlée par la minorité chiite alaouite, en soutenant activement le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien, en suivant au plus près les affaires irakiennes, en nouant d’utiles et fructueux liens commerciaux avec Dubaï, etc. Il s’agit aussi pour l’Iran d’exprimer vers l’opinion arabe son intransigeance envers Tel-Aviv, son opposition aux menées du terrorisme sunnite djihadiste et sa volonté de contenir l’influence saoudienne.

La diplomatie iranienne ne se limite pas au seul monde arabo-musulman. Elle noue de fructueuses relations avec le Venezuela, la Chine, la Russie et, plus surprenant pour l’observateur européen, l’Inde. Or l’histoire montre Téhéran et La Nouvelle-Delhi ont souvent été soumis aux mêmes maîtres. Par ailleurs, les zoroastriens d’Iran – que le régime reconnaît – n’ont jamais rompu le contact avec les Parsis de Bombay. Il est ainsi logique que « l’Inde participe […] à un des projets d’équipement les plus importants de l’Iran : la création d’un port en eau profonde à Chah-Bahar. Il sera le pendant du port de Gwadar réalisé au Pakistan avec l’aide chinoise », rappelle Denis Lambert. Il aurait pu préciser que ces liens datent des origines de la République et se recoupent avec l’attachement de l’ayatollah Khomeiny pour l’Inde. En effet, vers la fin du XVIIIe siècle, ses ancêtres quittèrent le Khorassam pour, suivant les sources familiales, l’Uttar Pradesh ou le Cachemire. C’est le grand-père du futur ayatollah qui revint s’installer en Perse après un pélerinage. Dans sa jeunesse, Khomeiny signait ses poèmes Hindi (l’Indien). Il y a aussi l’espace caucasien. Téhéran l’islamiste apporte une aide précieuse à l’Arménie chrétienne contre l’Azerbaïdjan turcophone et chiite duodécimain alors même le Guide suprême, Ali Khamenei, et le président Ahmadinejad sont d’origine azérie… Par ce positionnement géopolitique original, l’Iran veut ainsi empêcher tout irrédentisme azéri dans sa propre région d’Azerbaïdjan au profit final d’Angora (Ankara).

On peut cependant critiquer l’absence de tout ensemble cartographique qui aurait été souhaitable. Regrettons par ailleurs qu’aucun article ne traite de l’hétérogénéité ethnique du territoire iranien. Depuis la dynastie safavide, le chiisme sert de ciment à l’unité nationale car, avec les Azéris et les Kurdes, les autres minorités nationales sont les Arabes chiites du Khouzistan ou les sunnites du Sistan-Baloutchistan. Cette dernière, proche du Pakistan et de l’Afghanistan, est depuis quelques temps en proie à des menées séparatistes proto-talibanes orchestrées par quelques services spéciaux pakistanais, saoudiens et yanquis…

Un des prétextes qu’utiliseraient des États occidentaux pour justifier une intervention militaire serait d’exciper une soi-disant atteinte au droit des minorités à disposer d’elles-mêmes par le gouvernement islamique « totalitaire » avec le risque majeur d’une déflagration planétaire… Effectivement, « ne pouvant compter sur des Européens de l’Ouest, plus soumis que jamais à Washington, Moscou va renforcer ses liens avec la Chine, l’Iran, le Venezuela, le Hamas, le Hezbollah… Bref l’ensemble des forces nationalistes dressés contre le mondialisme américain, avertit Aymeric Chauprade. L’Iran n’est pas seul. » La thèse de l’isolement international ne tient donc pas, surtout que « l’Iran d’aujourd’hui – face à un monde arabe qui n’en finit pas de digérer sa phase post-ottomane et post-impérialiste et face à une Amérique plombée par le conflit israélo-palestinien et enlisé en Irak et en Afghanistan, explique Philippe Conrad – peut prétendre accéder au rang de grande puissance régionale, appelée à retrouver la place qui a été la sienne dans un passé apparemment lointain mais qui ne l’est pas jamais vraiment – la Chine le montre aujourd’hui de manière éclatante – pour les peuples qui ont été capables de conserver leur longue mémoire ». Ces facteurs objectifs invitent à plaider « pour la réintégration de l’Iran dans la communauté des nations » comme le fait Jean-François Cuignet qui invite les Occidentaux de cesser de se crisper dans leur défense d’intérêts qui ne sont ni français, ni européens.

En plus de sept recensions d’ouvrages de géopolitique, saluons pour finir le très remarquable article de Christophe Kuntz sur « Un nouveau choc États-Unis / Russie : l’indépendance de la Transnistrie ? » qui soulève de très nombreuses interrogations sur l’adéquation (géo)politique entre la pérennité d’une minorité localement majoritaire, l’intangibilité supposée des frontières et la persistance de l’État-nation.

Un numéro à lire et à méditer pour l’excellence des études publiées !

Georges Feltin-Tracol

• « L’Iran réel. Des spécialistes civils et militaires décryptent librement la question iranienne », Revue française de géopolitique, n° 5, 2009, 192 p., 21 €.

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