Défense et illustration de la géographie par Daniel COLOGNE
S’il est une revue amie qui mérite la citation, c’est bien Culture Normande, dont la dernière livraison (1) renferme une contribution de Maximilien Malirois. Recensant un livre du Professeur Armand Frémont, ce chroniqueur, avec lequel je ressens de nombreuses et profondes affinités, nous interpelle : « Aimez-vous la géographie ? »
Il émet quelques réflexions sur la place de la géographie dans l’enseignement secondaire français et les raisons structurelles qui en font souvent la parente pauvre des sciences, alors qu’elle dépasse, plus que toute autre discipline, le clivage sciences « exactes » – sciences « humaines », le dualisme pascalien de « l’esprit de géométrie » et « l’esprit de finesse ».
Au moins l’école hexagonale officialise-t-elle le « prof d’histoire-géo », contrairement au système scolaire belge, dont les lacunes sont – il est vrai – aujourd’hui dénoncées de toutes parts.
Malgré le très mauvais souvenir que je garde de l’enseignement cantonal de Genève (période 1970 – 1976), pestilentielle marmite du plus mauvais esprit soixante-huitard que faisaient bouillir quelques conspirateurs au service du mythique enfant-roi, je m’empresse de reconnaître au système « enchavanné » (2) des bords du lac Léman le mérite de combiner les enseignements de l’histoire et de la géographie : matières indissociables, tant il est vrai que l’expérience de la vie s’articule autour du Temps et de l’Espace, en toute rigueur cosmologique.
Comme de coutume, Maximilien Malirois met en valeur l’ouvrage qu’il recense en épinglant opportunément ses contenus les moins conformistes; par exemple, le lien étroit de la géographie et de la littérature au travers du Rivage des Syrtes, chef d’œuvre de Julien Gracq.
Comme d’habitude aussi, l’une ou l’autre réserve s’exprime avec courtoisie. Ainsi en est-il de la géopolitique, à laquelle le Professeur Frémont n’attache pas assez de cette importance que lui donne, dans deux remarquables et récents textes, Georges Feltin-Tracol, cet autre excellent ami (3).
Pour ma part, je me permets d’ajouter la suggestion de développer, parallèlement à la cosmo-histoire, une cosmo-géographie qui tiendrait notamment compte des modifications du paysage de la Terre en fonction des variations climatiques, elles-mêmes liées aux grands cycles astronomiques.
Astronomie et astrologie sont séparées depuis plus de trois siècles par le dualisme évoqué plus haut. Il est urgent de réintégrer l’astrologie dans le champ de la connaissance et de ses hypothèses de recherche, et de ne plus la laisser végéter comme intermède ludique dans la lecture des quotidiens ou comme divertissement prévisionnel dans les journaux télévisés du 2 janvier.
Toutefois, si l’astrologie veut à nouveau être prise au sérieux, elle doit relever certains défis et l’un d’entre eux pourrait entrer dans le cadre de la cosmo-géographie.
En effet, si une nouvelle conception de la région assimile celle-ci à un « champ de forces » (Pierre Fougeyrollas, cité par Georges Feltin-Tracol), l’astrologie peut apporter sur ce « champ de forces » d’utiles et importantes précisions.
Prenons un exemple bien concret. Pourquoi un site comme celui de Laethem-Saint-Martin, sur les bords de la Lys gantoise, est-il soudain devenu, pendant quelques dizaine d’années, un incontournable rendez-vous d’artistes-peintres ? Il s’agit là d’un problème de géographie culturelle. On peut éclairer ce problème en dressant un certain nombre de cartes du ciel pour la latitude et la longitude du lieu, en comparant toutes ces « sphères locales », en dégageant des constantes touchant le lever de certains astres (planètes ou étoiles) à l’horizon de Gand et de ses alentours, à moins que l’on observe plutôt la récurrence d’une conjonction culminante ou d’un triangle harmonique bien placé par rapport aux Maisons.
Le même travail pourrait être fait pour les rives de la Loire, qui ont vu naître de nombreux grands écrivains (de Du Bellay à Balzac), ou encore pour une bourgade comme Saint-Tropez, totalement inconnue, puis soudainement projetée sous les feux de l’actualité mondaine, et d’une manière plus générale, pour toutes les destinées régionales teintées de mystère que le rationalisme est impuissant à dissiper.
Aimons donc la Géographie autant que l’Histoire, et que vive la cosmo-géographie : discipline à l’élaboration de laquelle l’astrologie peut contribuer en retrouvant une part de ses lettres de noblesse.
Daniel Cologne
Notes
1 : Culture Normande, n° 39, premier trimestre 2008.
2 : Du nom de Chavanne, chef du D.I.P. (Département de l’Instruction Publique) de Genève dans les années 1970, sorte de ministre cantonal de l’enseignement bien connu pour ses sympathies envers Mao (vieillissant mais toujours fascinant) et Castro (alors dans la fleur de l’âge).
3 : « Pour la société fermée » (éditorial de mai – juin 2008 pour Europe Maxima) et « Patries, État et post-modernité dans le nouvel ordre de la Terre » (essai à mettre en ligne courant l’été et dont on trouvera un résumé sur le site L’Esprit européen). Ces deux textes (l’un de style journalistique, l’autre de type et d’envergure universitaire) attestent la compréhensible oscillation de nous autres alter-européistes entre la volonté de proposer un nouveau modèle de recomposition planétaire et le réflexe protectionniste devant les périls de la mondialisation. Pourquoi devrions-nous en effet accepter une Europe aux portes seulement ouvertes de l’intérieur à toutes les tempêtes d’une modernité déboussolée ? Dans le second de ces textes, Georges Feltin-Tracol me fait l’honneur de me citer trois fois (dont une fois en compagnie de Georges Gondinet). Je l’en remercie et me réjouis de voir la jeune génération remonter à l’une des sources de ce patriotisme « multiscalaire », séduisante idée dont la paternité revient en l’occurrence à Georges Gondinet.