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Latin et grec, notre bien par Claude BOURRINET

29 août 2010

Personne ne parviendra à nous convaincre que nous ne vivons pas une époque formidable, une de ces fractures historiques qui rendent la vie intéressante, du moins du point de vue du spectateur. La disparition programmée de l’apprentissage du latin et du grec, par exemple, apparaît bien comme un symptôme d’un changement de civilisation dont nous sommes témoins, lequel n’arrive que rarement, tous les cinq cents ans peut-être, ou même tous les deux mille ans. En effet, on nous apprend que le C.A.P.E.S. [ou Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré qui est un diplôme professionnel du ministère français de l'« Éducation nationale » - N.D.L.R.] de Lettres classiques est vidé de sa substance, et qu’en lieu et place de la maîtrise de ces langues anciennes, qui constituent l’une des expressions de notre longue mémoire, constitutive de notre être, de notre destin, l’accent va être mis, comme d’ailleurs dans les autres épreuves disciplinaires, sur les gadgets pédagogiques et l’éthique de la servilité. Tout un programme.

Au moins les Barbares du Ve siècle, tout en combattant Rome, l’adulaient-ils, et ne rêvaient que de se mouler dans l’Empire pour mieux le renforcer. Ce que l’on appelle le Moyen Âge, au demeurant, avec ses moines appliqués, ses évêques princiers et tout son appareil ecclésial, n’a fait que nous transmettre ce que, jusqu’à maintenant, on considérait comme un trésor, la culture humanistique antique.

L’Europe a vécu sur ce legs, qui l’a constituée. Homère, Thucydide, Platon, Aristote, Virgile, Horace, etc. en sont les fondateurs, et fréquenter ces auteurs, c’est retrouver une grande partie de nos racines.

Dénoncer l’utilitarisme étroit de nos libéraux dont le cerveau a été remplacé par un tiroir-caisse n’est certes pas inutile. C’est là souligner combien la nouvelle élite est inférieure aux Goths, qui avaient l’humilité de se vouloir les écoliers des vaincus. Les nouveaux barbares ne jurent que par la modernité la plus vulgaire, celle qui se fonde sur la pacotille de supermarché, pour l’accumulation de laquelle il suffit de quelques connaissances rudimentaires, et d’un esprit confinant au réflexe conditionné reptilien. Le monde de la consommation de masse n’exige pas plus pour être heureux. Et il suffit par-dessus d’un peu de prêchi-prêcha bien-pensant, et de conditionnement pervers, pour attacher la planète sur le lit de Procuste.

Il paraît cependant pour le moins fragile de vouloir opposer un utilitarisme à un autre. Les membres du jury de C.A.P.E.S. de Lettres classiques, qui ont publié une lettre de protestation contre le mauvais coup porté par les malfaiteurs qui nous gouvernent, arguent pour défendre l’apprentissage du latin et du grec, de l’avantage qu’on en tirerait pour la maîtrise de notre propre langue, et plus généralement de l’approfondissement de la sensibilité langagière qu’il apporterait. Soit, on veut bien en convenir, et même reconnaître que la familiarité avec ces langues anciennes puisse contribuer à un rééquilibrage, notamment au profit de classes « défavorisés » (selon le jargon convenu), ce que tend à prouver certaines expériences pédagogiques en banlieue. De la même façon, la référence, dans la proclamation, à la démocratie athénienne, relève pathétiquement d’une dernière tentative de persuasion, en invoquant les mânes républicains, qui font consensus.

C’est assez vain, en regard de la tendance lourde à éradiquer tout rapport à la culture dans l’Éducation nationale, et d’une certaine manière on se trompe de combat.

D’abord, il est indispensable  de faire justice à une illusion. Un coup de sonde dans les quarante dernières années suffit pour cela. En quoi l’enseignement du latin et du grec a-t-il pu contribuer en quoi que ce soit à l’approfondissement de la culture, sinon à sa défense ? Les élèves qui sont passés par cette étape scolaire, certes en soi passionnante, ne se sont pas singularisés dans la critique d’une modernité qui se présente comme une guillotine de l’intelligence. Ils ont suivi le mouvement. Il est presque normal que ce pôle d’excellence ait été emporté, comme tout le reste, par la cataracte de néant qui ensevelit  notre civilisation. Il aurait pu servir de môle de résistance, mais il aurait fallu que la classe moyenne fût d’une autre trempe. Car est-il est utile aussi d’évoquer les professeurs de latin et de grec qui, sauf exceptions (soyons juste) ne sont pas différents des autres enseignants ? Ils possèdent, comme chacun, leur petit pré carré, leurs us et coutumes, leurs intérêts, et, généralement, partagent les mêmes illusions politiquement correctes, ainsi qu’un penchant à profiter (comme tout le monde, soyons juste !) de la société de consommation. Faire des thèmes et des versions contribue à renforcer la maîtrise intellectuelle et langagière, certes, mais cela suffit-il à la pensée ? Ne se référer par exemple qu’à la démocratie athénienne, pour autant qu’elle soit comprise de façon adéquate, ce qui n’est pas certain dans le contexte mensonger de l’éducation qui est la nôtre, c’est faire fi de Sparte (victorieuse de la cité de Périclès), de l’opinion de quasi tous les penseurs antiques, qui ont méprisé la démocratie, de l’idéologie monarchique, apportée par Alexandre et les diadoques, consolidée par le stoïcisme et le néoplatonisme, et qui a perduré jusqu’aux temps modernes. Il faut être honnête intellectuellement, ou faire de l’idéologie. De même, la Grèce et la Rome qu’ont imaginées les professeurs du XIXe siècle sont complètement fallacieuses. Les Grecs et les Romains étaient, d’une certaine manière, plus proche du monde que Jack London dépeint dans L’Appel de la forêt, et le fascisme mussolinien avait plus de légitimité à y chercher des raisons d’exister qu’une démocratie moderne que les Anciens n’ont même pas imaginée (ils en auraient été horrifiés, plutôt !).

D’une certaine manière, on comprend pourquoi, instinctivement ou consciemment, les béotiens qui nous gouvernent cherchent à faire disparaître les références à l’Antiquité, qui a le fâcheux défaut de faire connaître un mode de penser, de sentir, d’exister autre. Notre époque, qui est toujours à la recherche de l’Autre, devrait bien s’en aviser.

Faut-il absolument connaître, par ailleurs, le latin et le grec, pour avoir accès à des penseurs qui nous sont aussi vitaux que l’oxygène que nous respirons ? C’est bien sûr préférable, mais pas indispensable. Et, en guise de provocation, pourquoi ne pas se féliciter de la disparition de l’enseignement de ces langues dans notre éducation de moins en moins « nationale » ? Si le mouvement que l’on nommera (pour faire vite) « identitaire » (au sens large) était conséquent, il sauterait sur l’occasion pour susciter des écoles spécifiques, et nous ramasserions avec délectation, jubilation, ce que nos ennemis, nos ennemis mortels, ont laissé tomber avec mépris, et qui peut être, entre nos mains, une arme culturelle redoutable. Récupérons notre bien !

Claude Bourrinet

Enseignants, encore un effort pour être … républicains ! par Claude BOURRINET

1 août 2010

Comme en chimie, où les corps purs ne sont qu’une vue de l’esprit ou un effet de laboratoire, on ne trouvera pas dans les combinaisons sociales, souvent réactives, des expressions absolues de catégories idéologiques. Aussi les jugements personnels sur tel ou tel corps professionnel sont-ils souvent contaminés par des préjugés, des critères politiques traditionnels, des situations économiques particulières.

C’est le cas des fonctionnaires de l’Éducation nationale, qui sont vilipendés par les uns, courtisés par les autres, qui peuvent mériter les injures qu’on leur assène ou subir injustement des jugements à l’emporte-pièce, qu’il s’agit de peser sérieusement si l’on ne veut pas soi-même se fourvoyer dans un combat douteux.

On notera cependant que les éloges à leur sujet se font de plus en plus rares, tant à droite qu’à gauche. Pourquoi donc ?

Le grand tournant

Les grèves de l’Éducation nationale sont un peu comme les saisons. Avec plus ou moins de retard, elles ne manquent pas, chaque année, de revenir. Les syndicats solennisent le moment par des litanies traditionnelles, des appels à l’État-Providence pour obtenir des mânes, et par des processions précédées par le haut clergé laïciste. On marque ainsi son territoire, même si les ouailles boudent les adhésions.

Les syndicats enseignants, qui se prélassaient jadis en touchant benoîtement une rente quasi automatique, à l’époque bénie du communisme réel, se trouvèrent bien démunis quand la bise libérale fut venue. Le vent mauvais tout à coup laissait à nu l’appareil, tandis que les jeunes générations de professeurs, hérétiques en diable, s’égayaient dans le néo-paradis des appétits consuméristes. Foin des soutanes militantes et des millénarismes surannés, il fallait prendre ses désirs pour des réalités !

De leur côté, les contempteurs du mammouth triomphaient. Les discours anti-fiscalistes redevenaient audibles, et l’opinion elle-même, au moment où la mode tournait au travail et au costume cravate, s’inquiétait des mois de vacances généreusement (1) offerts à des centaines de milliers de fainéants voraces.

Les gouvernements de droite et de gauche, progressivement séduits par la mondialisation libérale et l’américanisme, allaient jouer sur du velours. D’Allègre à Darcos, la comptabilité et les nécessités de se plier à la nouvelle société (celle de « l’an 2000 » – grotesque idée d’associer une civilisation à un calendrier !) deviendraient des leitmotivs. Ajoutons à cette cuisine l’ingrédient immigrationniste, la perte des repères, l’effondrement du niveau (même si on veut l’exorciser en prétendant le contraire), le putsch des pédagomaniaque, on aura un cocktail susceptible d’empoisonner définitivement le pachyderme antédiluvien.

Un bas-clergé laïc

Les « enseignants » sont bien des êtres décevants, méprisables, haïssables. Je serais tenté de dire : un peu comme tous les Français. Mais il est vrai qu’ils pâtissent de circonstances aggravantes : ils détiennent, en principe, le savoir. Mais ces scoli sont tombés dans tous les panneaux mortifères des cent dernières années ! Ils sont animés d’intentions généreuses, de gauche. Mais ils obéissent, dans leur vie personnelle, à une stratégie savamment égoïste, à un confortable repli dans une niche protégée de toute agression économique. Ils se flattent, à la suite des philosophes des Lumières, de défendre la tolérance, l’objectivité, l’esprit critique. Mais ils sont aussi hautains, fanatiques, borgnes que leurs illustres modèles. On trouve chez eux autant de certitude que dans un café du commerce. Ce bas clergé partage avec les prêtres d’antan la démarche pateline, la vanité des cuistres et l’attitude onctueuse et condescendante de ceux qui ont la clé du salut.

Une vision étriquée

Cela étant, que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre ! Quelle catégorie sociale, dans notre peuple de râleurs débrouillards, généreux et égoïste, phraseur et opportuniste, ce peuple de rapaces mineurs lorsqu’il n’a pas l’idée de se confier à un aigle, quelle profession ne mériterait pas l’opprobre ?

Il faut, non seulement si l’on veut comprendre quoi que ce soit à ce qui est en train de se produire, mais de même si l’on veut être juste, prendre un peu plus de hauteur.

Il est bien entendu, donc, que les syndicats enseignants mettent systématiquement en avant des revendications corporatives, insistant davantage sur des préoccupations concrètes (les « moyens ») que sur une véritable réflexion sur les finalités du métier.

Ou plutôt, ils font comme si cette finalité avait été admise une bonne fois pour toutes, et par tout le monde, à savoir la « démocratisation » de l’enseignement et, depuis quelque temps, la « réussite pour tous ». Comme ces objectifs sont revendiqués aussi bien par eux que par l’État, le combat ne se déroule que sur la stratégie pour les atteindre.

Or, ce sont justement ces fins qui sont discutables, et, beaucoup plus largement, le type de civilisation que l’on désire réaliser.

Un égalitarisme dévastateur

Depuis le 11 juillet 1975, depuis que la loi Haby a instauré le collège unique, il va de soi que l’enseignement doit obéir à la nécessité d’égaliser les conditions d’apprentissage. On tend actuellement vers le lycée unique. Toute l’évolution des trente dernières années a consisté à niveler vers le bas les exigences scolaires, à abattre les écluse sélectives d’entrée aux niveaux supérieurs du cursus scolaire, à bouleverser les pratiques professorales, inadaptées à des élèves (on parle maintenant de « public », et même de « clientèle » !) de plus en plus détachés de la haute culture, ou déstructurés par une immigration de masse et les aliénations médiatiques.

L’égalitarisme, qui sous-tend cette politique, se réclamait d’une tradition gauchère qui, pourtant, avait instauré, avec Jules Ferry, une école républicaine élitiste et sélective. En mai 68, c’est sa composante libertaire, longtemps tenue à l’écart, qui l’emporte, et un rousseauisme vulgaire, qui veut que tout enfant soit bon et intelligent, et capable de se construire, pragmatiquement, lui-même. De là la fameuse théorie de l’élève au centre du système éducatif.

Depuis la chute du mur de Berlin et ses conséquences idéologiques, la droite a emboîté le pas à ce courant. Les bobos béotiens amateurs de hip hop et de tags et les petits cadres illettrés aficionados de feuilletons américains et de Patrick Sébastien se sont retrouvés pour stigmatiser la haute culture ennuyeuse et ringarde. Les uns ont vu dans cette attaque une opportunité pour faire jaillir une potentialité richement humaine, les autres un moyen pour se plier à des tâches utilitaires, vouées aux nécessités économiques les plus abrutissantes. Tout ce beau monde a finalement communié dans un cynisme machiavélique, qui instrumentalise l’opinion pour parvenir à des fins inavouables.

Une rupture radicale

La conséquence a été un désastre intellectuel sans précédent, un arrêt soudain de la transmission d’un patrimoine artistique, littéraire, historique, philosophique qui n’a eu de précédent que dans les âges barbares du Haut Moyen Âge. Encore l’élite des ces temps sombres éprouvait-elle de la dilection pour un corpus prestigieux que lui léguaient Rome et la Grèce, et qu’elle allait porter jusqu’à nous, de Cassiodore aux intellectuels carolingiens, en passant par les scriptoria bénédictines (la fonction publique de l’époque !), des écoles cathédrales aux universités scolastiques, des humanistes aux hussards noirs de la République, en passant par les Jésuites.

C’est enfin cette culture, une cultura animi, une culture de l’âme, génialement proposée par ce père de l’Europe (parmi d’autres) qu’était Cicéron, qui a fait notre être, qui a bâti notre demeure, notre patrie, l’Europe. Car nous y retrouvons toutes nos valeurs de liberté, de sensibilité à l’humain (l’humanitas), d’attachement au terroir, aux paysages variés de notre continent, nous y puisons toute l’intelligence de l’homme, ses secrets avouables ou non, nous y sondons son cœur, nous y captons des raisons de vivre et de mourir, d’agir ou de rêver, nous y savourons le sel de la langue, l’épice du style, la musique des mots, la profondeur terreuse de nos racines. C’est dans cette culture, qui a maintenant 2800 ans que nous nous retrouvons nous-mêmes.

Le décès de l’Europe ?

Dernièrement est paru un rapport, le rapport Pochard, qui annonce le lycée de demain, et, plus largement, le métier d’enseignant à venir. On y apprend que les classes disparaîtront, que les enseignants deviendront des tuteurs animant des groupes de besoins (savoir taper sur un clavier, construire un plan, rédiger un rapport, travailler en groupe, persuader un acheteur…), que les techniques informatiques seront centrales, que la haute culture, la littérature, l’Histoire, la philosophie, ne correspondant plus aux goûts contemporains et n’étant d’aucune utilité pour la vie pratique, doivent devenir secondaires, et même disparaître, que l’essentiel est l’adaptation à la vie professionnelle, que, d’ailleurs, les enseignants tuteurs seraient mal avisés de considérer leur métier comme une vocation, qu’ils seront dans l’obligation d’en changer régulièrement (on vendra des hamburgers après avoir fait étudier – ce qui ne sera d’ailleurs plus vraisemblable – Corneille), que, somme toute, cet enseignant n’est qu’un homme (ou une femme, soyons paritaire) comme un (une) autre, qu’il n’a pas la science infuse, qu’il n’est pas supérieur, qu’il n’a pas à donner de leçons…

Bref, ce qu’on propose, c’est tout bonnement la mort d’un enseignement, ou plutôt d’une ambition vieille de plusieurs millénaires, et, partant, le décès de l’Europe, de son essence.

Une nouvelle utopie délétère

On objectera que cela n’est pas nouveau, et que c’est même programmé, notamment dans les diverses réunions qui se sont tenus régulièrement depuis une ou deux décennies, sous l’égide de l’O.C.D.E.

Il est vrai que la caste atlantiste qui nous gère, et qui place sa progéniture dans des établissements privés où l’on travaille vraiment, à l’étranger surtout, à Londres ou à New York, n’a pas d’autre ambition que de supprimer toute référence, toute attache à un passé aboli, source de tous les malheurs, passés ou à venir. Il est vrai aussi que la lecture de Plutarque, de César, De Stendhal, de Flaubert, de Baudelaire, de Rabelais, etc., la mise simplement en présence d’une beauté que l’on comparerait avec la laideur du monde présent, peuvent s’avérer dangereuses à la longue. Il est préférable d’avoir des crétins se nourrissant du foin médiatique et des poncifs bien-pensants.

Et ne vit-on pas, dorénavant, dans une utopie salvatrice ? Le monde n’est-il pas né il y a deux cents ans, peut-être en 1789, plus sûrement en 1776, à ce moment béni par Yahvé où les pères fondateurs ont, contre la vieille Europe, jeté les fondements d’une société pure, lavée de toute souillure du passé, une nouvelle Terre sainte ?

Alors, au diable la culture !

Claude Bourrinet

Note

1 : Je rappelle que les deux mois de vacances estivales, selon une convention des années cinquante, ne sont pas payés ! Une année d’enseignement est rémunérée sur dix mois, répartis sur douze mois.

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