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La foudre et le diamant par Daniel COLOGNE

1 août 2010

Le Bouddhisme (je lui accorde la majuscule que Matthieu Ricard n’utilise pas) exerce un indéniable attrait sur un nombre croissant d’Européens. Le phénomène est partiellement dû au charisme de Matthieu Ricard, dont nos lecteurs n’ignorent pas qu’il est le fils de Jean-François Revel et qui, après l’ouvrage co-signé avec son père (Le Moine et le Philosophe, Éditions Nil), nous livre une série de « techniques de méditation » inspirées par le lamaïsme tibétain. Il est d’ailleurs l’interprète francophone attitré du Dalaï-Lama.

Dans son avant-propos, l’auteur relate ses diverses retraites en Orient, et notamment celle qu’il effectua, au cœur d’une forêt indienne, « dans un petit ermitage en bois sur pilotis » (p. surplombant le monastère de son maître spirituel Kanguiour Rinpotché. À la recherche d’« lieu propice à la méditation » (p. 37), le candidat à la quête spirituelle doit choisir de préférence des édifices construits en bois, comme devaient l’être ceux de nos plus lointains ancêtres, les détenteurs de la sagesse des origines dont aucun vestige archéologique ne nous est parvenu.

Aux « techniques de méditation » qu’il décrit, Matthieu Ricard ne souhaite attacher aucune « étiquette religieuse particulière » (p. 12).  Son livre se veut « destiné à tous ceux qui désirent pratiquer la méditation sans vouloir nécessairement s’engager dans le bouddhisme » (p. 32).

Opposée aux conversions forcées que préconisent spécifiquement les religions (et les idéologies), cette absence de prosélytisme explique aussi le succès du bouddhisme. Ce dernier véhicule une pensée non-dualiste, étrangère aux affrontements d’un Bien et d’un Mal absolus, accueillante à toutes celles et tous ceux qu’horripilent les Saint-Barthélémy, les persécutions d’« infidèles », les « épurations » et « solutions finales » en tous genres. C’est précisément parce qu’il n’est pas une religion que le Bouddhisme séduit tous les réfractaires aux systèmes qui, avec ou sans Dieu, dressent les unes contre les autres, en ennemies irréconciliables, d’importantes fractions d’une humanité arbitrairement divisée en « bons » et « méchants ».

Une erreur d’impression fait apparaître l’adjectif « amadantine » (p. 38) en lieu et place d’« adamantine » pour désigner la posture vajrasana. Une des significations du sanskrit vajra est « diamant ». Une chose qui a l’éclat du diamant est désignée comme « adamantine ». Cette remarque n’est nullement destinée à utiliser un petit détail pour porter ombrage à l’auteur et discréditer son livre, dont la lecture peut s’avérer profitable pour celles et ceux qui désirent regagner un peu de « calme intérieur » (p. 33) dans un monde de plus en plus agité. Je souhaite seulement mettre à profit cette « coquille » pour rappeler la signification symbolique de la posture en question et souligner ipso facto le caractère ésotérique et initiatique du Bouddhisme. Pareille doctrine ne peut se réduire à trente minutes quotidiennes d’exercices – si salutaires soient-ils – à l’usage d’Occidentaux souhaitant conserver par ailleurs leur way of life hyper-compétitif.

La posture aux jambes repliées et au tronc bien droit est aussi appelée posture du lotus en référence à cette fleur aquatique qui est symbole de réceptacle. Les eaux sur lesquelles s’épanouit le lotus sont comparables à celles de la Genèse biblique (I, 2) : « L’Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux ». Dans le langage de la métaphysique orientale, le Principe qui féconde les eaux primordiales et la fleur-réceptacle est un rayon lumineux assimilé, dans la posture susdite, à la rectitude du tronc. Platon parle d’un « axe de diamant » et c’est effectivement au vajra sanskrit qu’est comparable la colonne vertébrale du méditant.

Vajra a également le sens de « foudre ». La foudre est surtout connue pour sa puissance destructrice, mais les antiques sagesses de l’Inde, de la Grèce et de la Kabbale hébraïque lui attribuent aussi un pouvoir créateur auquel Leibniz est un des rares philosophes modernes à faire écho. C’est pourquoi vajra est associé aux armes à double tranchant (épées à deux lames, haches bicuspides).

Comme l’explique brillamment René Guénon dans des articles du Voile d’Isis (mai 1925) et d’Études traditionnelles (octobre 1936), les deux acceptions de vajra se rapportent à un Principe unique dans son essence (le diamant) et double dans sa manifestation (la foudre).

En toute rigueur, le Bouddhisme est donc, à l’instar de toutes les doctrines véritablement métaphysiques, à la fois moniste et dualiste.  Sa réception suppose une démarche intellectuelle difficile. Pour se proclamer bouddhiste, il ne suffit pas de s’imposer un « entraînement » journalier au « lâcher prise », de s’extasier devant le sourire des lamas, de prétendre y lire toute la compassion du monde et de vitupérer le sang versé par les religions.

« Chacun d’entre nous dispose du potentiel nécessaire pour s’affranchir des états mentaux qui entretiennent nos souffrances et celles des autres, pour trouver la paix intérieure et pour contribuer au bien des êtres » (p. 9).

Des réserves doivent évidemment être émises sur cette forme d’égalitarisme que l’auteur réaffirme plus loin, et cette fois plus seulement en son nom personnel : « Du point de vue du bouddhisme, chaque être porte en lui le potentiel de l’Éveil, aussi sûrement, disent les textes, que chaque grain de sésame est saturé d’huile » (p.19).

Matthieu Ricard se contredit en annexant aux techniques qu’il décrit des procédés plus simples, des « variantes » réservées aux moins doués. Le léger correctif apporté à vajrasana est désigné comme « posture heureuse », ce qui traduit implicitement la difficulté de la posture d’origine.

La croyance en la totipotentialité de chaque individu est bien plus redoutable que le « droit-de-l’hommisme » et sa laïcité minimaliste.  Avec ces derniers, on peut encore trouver l’un ou l’autre terrain d’entente, par exemple sur le fait que rien ne justifie un traitement inhumain infligé à qui que ce soit (« impératif catégorique » kantien opportunément rappelé il y a peu par Jean Ziegler).

En revanche, l’idée d’une « croissance personnelle » accessible à tous est dangereuse dans la mesure où elle fait le lit d’un élitisme volontariste.  René Guenon y voit le germe d’une « contre-hiérarchie ». C’est en effet une sorte de « réintégration de la qualité en toutes choses », mais d’une qualité « prise au rebours de sa valeur légitime et normale ». Le contempteur du « règne de la quantité » se trompe toutefois en situant la « contre-hiérarchie » après l’égalitarisme, alors que tous deux sont simultanés, ainsi que le démontre aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle classe dominante « scandaleusement riche » (slogan publicitaire belge pour un jeu de hasard), parallèlement à un double discours hypocrite qui oscille en permanence entre l’égalitarisme de type « Lumières » et l’égalitarisme de type New Age.

C’est plutôt dans l’orbite de ce dernier que Matthieu Ricard fait le tour d’un certain nombre de problèmes psychiques propres à la modernité.  Parmi les évidences qu’il a raison de rappeler, il y a l’inspir et l’expir auxquels est soumis l’être humain conçu à l’image du cosmos : cette respiration de l’histoire individuelle et collective, dont l’irrespect conduit à la dérive existentielle et au chaos social.

Daniel Cologne

• Matthieu Ricard, L’art de la Méditation, Éditions Nil, 2008.

Le Mont Athos : un lieu de légende par Daniel COLOGNE

18 juillet 2010

Le mot « légende » vient du neutre pluriel latin legenda : les choses qui doivent être lues. Ainsi, une des légendes liées au mont Athos, avant qu’il devienne un centre spirituel de l’Église orthodoxe, veut que la nymphe Daphné y trouve refuge pour échapper à la convoitise d’Apollon. Pour s’être vanté d’avoir tué le serpent Python, Apollon fut pris pour cible par Cupidon et son amour pour Daphné est une punition infligée par les dieux à son orgueil. Le message fondamental de cette légende est donc la condamnation de l’orgueil, que l’on croit souvent et à tort l’apanage des religions de la soumission et de l’humilité (christianisme, islam), mais qui était aussi une règle de base de la sagesse hellénique.

Eschyle et Homère présentent le mont Athos comme le « premier Olympe », tandis que l’arche de Deucalion, l’équivalent du Noé biblique, y aborde après un déluge qui semble correspondre à l’engloutissement de l’Atlantide, il y a environ 12 000 ans.

Athos est un titan qui aurait donné son nom au rocher sous lequel il aurait été écrasé par le dieu Poséidon. Une autre version affirme qu’Athos lui-même aurait lancé ce rocher en direction de Poséidon depuis l’Asie.

Dans une récente livraison de Vers la Tradition (1), l’éditeur italien Lorenzo Casadei tente de défricher le corpus légendaire de ce haut lieu de la Grèce antique. Préface d’un livre de Renato d’Antiga, son texte fourmille de remarques du plus haut intérêt.  Il est recommandé au lecteur de lire très attentivement les notes infrapaginales presque aussi abondantes que le texte lui-même et parsemées de références à des auteurs italiens.  Tout cela donne de prime abord l’impression d’un « parcours du labyrinthe », pour paraphraser le titre de l’autobiographie d’Alain Daniélou, mais Lorenzo Casadei nous tend un fil d’Ariane que je vais essayer de dérouler encore davantage.

De nombreuses hypothèses ont été émises quant à la localisation de l’Atlantide, dont Casadei rappelle que la première syllabe est étymologiquement associée à l’Occident, comme dans Atlas et même dans Italie. Maghreb ne désigne pas autre chose que le couchant.  Rien d’étonnant, donc, à ce que de multiples auteurs situent des Atlantides en Méditerranée (Santorin, Sardaigne) ou sur son rivage nord-africain.  Goethe l’imagine en Chalcidique, région du mont Athos.

Casadei glisse opportunément en note : « Il convient de ne pas écarter l’hypothèse d’une localisation subarctique » (p. 70). L’origine de la « Tradition Primordiale » (selon Guénon et Evola) est en effet le Pôle Nord, toit du monde et prototype de toutes les montagnes sacrées des traditions dérivées (comme le mont Athos dans la tradition grecque).

Pour user du langage mathématique, la Tradition des origines peut être qualifiée d’intégrale. Les traditions ultérieures sont alors vraiment dérivées, ce qui suppose qu’elles peuvent connaître des dérives. Une de ces dérives est l’orgueilleuse prétention de s’arroger le monopole de la clôture d’un cycle et de l’ouverture du nouvel âge suivant.  Roland Goffin le rappelle : « Aucune forme confessionnelle ne peut en tant que telle et à l’exclusion de quelque autre prétendre à la gloire de la terminalité » (p. 10).

Ce qui vaut pour les religions (formes confessionnelles) est a fortiori valable pour les mantiques, et il serait outrecuidant de confier la direction spirituelle de l’Arche à l’astrologie, dans son état actuel, après trois siècles et demi de marginalisation par rapport à la recherche universitaire.

Il est en revanche probable que l’astrologie tienne une place centrale dans la doctrine des origines et certaines composantes des rituels ancestraux sont indéniablement liées aux constellations.

Casadei écrit qu’« il est curieux de noter que, dans le Critias, Platon décrit le sacrifice du Taureau comme un usage originairement typique des Atlantes » (p. 77).

Il n’y a là rien de « curieux ». Tout au plus peut-on être surpris qu’il soit question du taureau « originairement », c’est-à-dire au plus tard vers le dixième millénaire avant Jésus-Christ, et non aux alentours de 4 000 av. J.-C., où « l’ère du Taureau » est habituellement située par ceux qui, comme Lorenzo Casadei, se fondent sur « l’inexorable horloge de la précession » (p. 73).

Le mouvement précessionnel ne concerne pas uniquement le « point vernal », le degré zéro du Bélier associé à l’équinoxe de printemps dans l’hémisphère Nord, point voyageant dans le Zodiaque sidéral en 26 000 ans environ.

Ce mouvement affecte aussi les trois autres points de la croix cosmique formée par les axes des équinoxes et des solstices. Durant les siècles qui précèdent la disparition de l’Atlantide, le solstice d’hiver (degré zéro du Capricorne dans l’hémisphère Nord) transite dans la constellation du Taureau. Et si c’était le solstice d’hiver, et non l’équinoxe de printemps, qui aurait servi de base à la cosmologie des Anciens ? Et si l’effondrement de l’Atlantide datait de la coïncidence de l’axe des solstices et de l’axe stellaire formé par Aldébaran (étoile du Taureau) et Antarès (étoile du Scorpion) ?

Tout ceci nous éloigne apparemment du mont Athos, mais nous pouvons y revenir rapidement en évoquant, après les Atlantides antédiluviennes (l’Atlantide « subarctique » suivie d’une Atlantide plus méridionale, mais toujours océanique), les colonies atlantéennes post-diluviennes, les centres spirituels fondés par les rescapés du cataclysme, les cités érigées sur tout le pourtour méditerranéen par ceux qui avaient peut-être prévu la catastrophe, grâce à leur savoir cosmologique, et choisi de s’exiler vers des terres plus sûres.

Une de ces terres semble avoir été la région du mont Athos, et d’autant plus que cette montagne sacrée gardait le souvenir de la victoire des dieux sur les titans (ou géants).

Casadei rappelle la généalogie des titans issus de l’union des dieux et des mortels, selon Platon, mais aussi d’après la Genèse biblique, où les « fils d’Élohim » s’accouplent avec les « filles des hommes » et en épousent un certain nombre. La redoutable descendance titanesque qui en résulte est ainsi souvent associée par les traditionalistes à l’Occident atlantéen.  Celui-ci est dès lors perçu comme « dégénéré » et comme nécessitant une rude répression, face à un Orient qui serait par contraste resté à l’abri de toute souillure.

La version mythologique du titan Athos, qui lance son rocher sur le dieu Poséidon depuis l’Asie, ne suffit évidemment pas pour soulever une objection majeure, et la présente recension n’a d’ailleurs aucune ambition de cet ordre.

Je voudrais néanmoins la conclure par quelques remarques qui tentent d’intégrer les observations de Casadei dans un ordre d’idées plus vaste et de démontrer qu’en filigrane du corpus légendaire occidental se profile, en tant que vision du monde, un non-dualisme dont l’Asie n’a pas le monopole.

Deucalion est le fils de Prométhée. Son épouse et cousine est la fille d’Épiméthée et de Pandore. La traversée des eaux du déluge et la restauration spirituelle, initiatrice d’un nouvel âge d’or, sont donc effectuées par des êtres issus d’une lignée problématique. Qui ne connaît le mythe de la boîte de Pandore, censée s’ouvrir pour déverser tous les maux de l’humanité ? Mais qui se souvient du très spécial « travail d’Héraklès (Hercule) » qui consiste à libérer Prométhée de ses chaînes ?

Avant que l’empereur Constantin ordonne la destruction des temples païens – opération qui, selon Casadei, a commencé dans la région du mont Athos, celui-ci paraît avoir été le réceptacle d’influences spirituelles majeures liées à un rétablissement de la Sagesse des origines : recherche d’harmonie et d’équilibre entre les contraires, entre Connaissance et Puissance. S’épanouissant à travers les années (per annos), celles-ci étant entendues au sens de cycles (ainsi parle-t-on de la précession de 26 000 ans comme d’une « grande année »), la Sagesse primordiale mérite davantage le nom de « pérennialisme » (repris dans l’ouvrage de Sedgwick) que celui de « traditionalisme », lourd de connotations réactionnaires. Tournons-nous vers le passé pour en projeter les clartés vers le futur, en concurrence loyale avec les « Lumières » modernes qui s’arrogent aujourd’hui le droit de clore l’Histoire.

Daniel Cologne

Note

1 : Vers la Tradition, numéro double 114-115, décembre 2008 – mai 2009, pages 69 à 78. Parmi les autres contributions, j’épingle l’article liminaire de Roland Goffin (pour le premier anniversaire de sa mort), le dossier sur l’émir Abd-el-Kader (pour le bicentenaire de sa naissance) et une recension qui met en garde contre la dérive d’un « ethno-traditionalisme à la Lovinescu » (p. 90). Sur le traditionalisme et ses dérives en Roumanie, et pour l’intérêt général de l’ouvrage, voir aussi Mark J. Sedgwick, Contre le monde moderne. Le traditionalisme et l’histoire intellectuelle secrète du XXe siècle, Éditions Dervy, 2008, pages 141 à 152.

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