Archives de la catégorie 'Société

Notre sœur qui êtes à la télé… par Claude BOURRINET

1 août 2010

S’il y a une leçon à tirer de la mort de sœur Emmanuelle, c’est manifestement que la charité conserve. L’abbé Pierre était déjà passé de vie à trépas à un âge vétérotestamentaire. L’égérie des déchetteries égyptiennes a consommé allègrement son siècle avant de tirer la révérence. Voilà un argument publicitaire que l’Église devrait exploiter pour toucher des masses en peine de vieillissement. La foi, ou l’éternelle jeunesse ! Elle péta le feu jusqu’à son dernier souffle !

Regardez Ingrid : elle aussi semble planer. Elle aussi paraît invulnérable.

Et nul doute que Lady Di eût parcouru un long chemin médiatique si elle n’avait eu un faible, bien humain, pour la bouteille et la vitesse. Qu’importe : elle est devenue martyr…

Il faut dire que la religiosité est à la mode. Nous avons, en France, notre Saint Louis, boutefeu télémaniaque, un micro dans une main, dans l’autre une croix, enseignant sous sa caméra le bon choix moral, aspergé d’eau bénite, champion de la Jérusalem éternelle et probablement aspirant à une mort sainte, contre les infidèles, en Afghanistan ou dans quelque autre pays de croisade.

L’homme ne vit pas que de placements.

Les journalistes l’ont bien compris, qui se contrefichent en général du Bon Dieu, de ses saints, des conciles (sauf, vaguement, de Vatican II), des ecclésiastiques (sauf quand ils sont mariés, homos, pédophiles, ou quand ils préconisent, au grand dam du pape, la capote ou la pilule). Dans une société qui n’a plus aucune idée de ce que peuvent être le salut ou l’existence d’une vie autre (la vraie vie est ailleurs), le supplément d’âme dont le monde aura toujours besoin prend des accents pleurnichards, surtout quand ils accompagnent des images d’enfants haillonneux à la peau sombre, au milieu d’un tas d’ordures, et que leurs parents sourient (ah ! les braves gens !) devant les gestes, immortalisés par les caméras, de la future sainte (on trouvera quelque miracle). Les pauvres… Cela nous renvoie, comme un rot lointain, des souvenirs saint sulpiciens, des fumets médiévaux tirés d’antiques feux désormais éteints, des images floues croisées dans les livrets catéchistiques de l’enfance… Cela nous change des sigles froids et impersonnels comme R.M.I., R.S.A., S.D.F. …. Pauvres, cela fleure une dualité bienvenue, le Bien, le Mal, les Innocents, le sacrifice. Sœur Emmanuelle, c’est la Divine. Pas moins. Il ne manque plus que le nimbe.

Il ne faut d’ailleurs pas médire de la médiatisation, que l’Église a toujours pratiquée. L’émotion s’engouffre dans les canaux télévisuels et se déverse dans les salles à manger, à grands déglutis qui étouffent les gosiers farcis de pâtes et de soda. Entre des jeunes hilares et sautillants, qui poussent la chansonnette métissée, et des vieillards gaillards, qui veulent ressembler aux jeunes hilares, entre les rassemblements festifs dans les stades et la geste compassionnelle dans les favelas, les Églises ont compris quel parti elles pouvaient tirer des nouveaux outils de communication.

Cela ne va pas sans quelque cabotinage et une dose certaine de posture, comme nous l’ont montré à satiété l’abbé Pierre (ah ! quelle grande gueule !) et sœur Emmanuelle (ah ! elle avait son franc-parler !). Cette dernière ne manquait pas, d’ailleurs, de professionnalisme médiatique, elle qui aura des obsèques simples, austères, sous le regard obscène des caméras. Et son message posthume est un coup de génie : plusieurs jours après sa mort, elle parlait encore. Y a-t-il plus christique ?

Évidemment, la dénonciation du libéralisme mondialisé, qui détruit aussi bien en France qu’en Égypte les liens sociaux, les racines, le tissu économique, n’apparaît que rarement dans le scénario. Quelque discours papal erratique, de ci, de là… ça ne bouffe pas d’hostie… Il faut bien rappeler parfois les fondamentaux. Du moment que le clergé yankee continue à payer, il n’y a pas le feu au Vatican…

Et puis, la langue de bois est de celle dont on fait les meilleurs bûchers…

Que voulez-vous : les pauvres, on les aura toujours. C’est un fond de commerce pour ainsi dire éternel.

Claude Bourrinet

Politique et tyrannie de la transparence par Pierre LE VIGAN

16 mai 2010

On vit une époque étonnante. Tout le monde s’épanche. Tout le monde y va de sa petite larme, de Jospin à Hillary Clinton. Il ne manque plus qu’Obama. Nous nageons dans l’épanchement intime. « J’ai bien connu votre “ papa ” (ou votre “ maman ”) » dit à l’un Michel Drucker dans son émission Vivement Dimanche –  il n’y a plus de père et de mère, plus que des papa et des maman. Ségolène Royal l’avait compris, elle qui se présentait en disant : « Je suis une maman ». Chacun juge utile de se « livrer », de se dévoiler, de faire si besoin son coming out. Les politiques comme les people. « J’ai souffert », affirme l’un. « J’ai changé », dit l’autre (ou le même). « Je me reconstruis », susurre une troisième. D’où la pipolisation de la politique. À tel point que cela finit par agacer d’autres politiques. « Ségolène [Royal] va trop loin dans la description de sa vie privée », disait récemment le socialiste Jean-Marie Le Guen.

La question est : faut-il « tout dire » ? Pour nous dire quoi ? Des choses que nous n’avons pas demandé à savoir ? Tel concurrent U.M.P. de Mme Pecresse en Île-de-France nous dit qu’il préfère les garçons. Et alors ? Cela n’a pas plus d’intérêt politique que de savoir s’il aime ou non les œufs au plat. Nous sommes dans l’expression brute des subjectivités, et non des idées. C’est le grand déballage des narcissismes. Exhibition et voyeurisme obligatoires : on parle à ce sujet de l’idéologie de transparence, et même à juste titre de la tyrannie de la transparence. C’est l’idée que tout doit être dit. Pour montrer qu’on est sincère et authentique. Et pour « trouver une solution » à tout.

Car si on dit tout, si on est transparent à soi et aux autres, « ça » devrait mieux « communiquer ». Donc, les conflits devraient disparaître. Exemple : la réponse au stress, ce sont les outils de gestion du stress, la réponse à l’angoisse c’est « trouver quelqu’un à qui parler » (un psy). La société de la transparence est aussi la société du « tout est psy ». Sortir du mal-être et des conflits c’est au fond une question… d’organisation et de communication.

La transparence, ce sont aussi les émissions de « sexo-réalité » dans lesquelles chacun vit en direct des expériences intimes. Ainsi, l’homme devient un objet manipulable. Il devient l’enjeu des dispositifs et des outils de gestion de la « ressource humaine ». C’est L’extension du domaine de la manipulation dont parle très bien Michela Marzano (Grasset, 2008). Car vouloir apparaître sincère et ouvert, c’est d’abord une stratégie de communication et donc une stratégie de pouvoir. La transparence repose sur la négation de la séparation entre ce qui est public et ce qui relève du privé. Les Grecs ne connaissaient pas cette séparation sous cette forme. Pour eux, il y avait ce qui est « naturel », zoologique, et n’avait en fait aucune importance, et ce qui est politique et public, et est seul important. C’est pourquoi les critiques de l’exposition de l’intime ne sont pas forcément des puritains. Ce sont des gens qui estiment que ce n’est pas important. Ou encore, ce sont des gens qui estiment qu’en ne parlant pas de tout, on préserve justement la possibilité des échanges. En effet, comme l’écrit Yves Jeanneret, la transparence est une illusion car « le langage ne donne directement accès, ni à l’être, ni à la vérité de celui qui parle ».

Les conséquences de l’exposition publique de qui était auparavant privé ne sont pas minces. C’est la réduction de l’espace public et de la politique au traitement d’affaires privées, en tout cas singulières et particulières. L’horizon du bien commun disparaît, les manifestations des ego de chacun prennent le pas sur lui. La politique se dilue dans l’expression d’intérêts particuliers, généralement humanitaires, qui appellent des réponses elles-mêmes segmentées : faire « quelque chose » pour les femmes battues, pour les handicapés, pour les supposés descendants d’esclaves, etc. Des objectifs parfois estimables mais parcellaires. Il y a là les ferments d’une privatisation du politique. « Le programme politique, l’expérience, la vision d’ensemble comptent moins que l’image personnelle, les anecdotes privées, les mésaventures mêmes qui pourront alimenter une chronique médiatique », écrivait la revue Esprit en janvier 2007 au seuil de la dernière campagne présidentielle.

Depuis Sarkozy et Royal, la médiatisation de la vie privée a pris des proportions inédites. Le privé est devenu la norme du politique. « La vie, la santé, l’amour sont précaires. Pourquoi  le travail échapperait-il à cette loi ? », disait récemment Laurence Parisot, patronne du MEDEF. C’est une façon de faire des incertitudes de la vie personnelle de chacun la norme du social et du politique. Sophisme et cynisme du grand patronat.

En conséquence, le statut de l’intime, le plus privé du privé, est chamboulé. Exposé et surexposé, l’intime devient trivial. Quand il faut « tout dire », l’homme est privé de l’intime comme l’explique Michael Foessel dans La privation de l’intime (Seuil, 2008). L’intime s’évanouit : il ne supporte pas la lumière. Pas plus qu’il ne supporte l’excès de manipulation. La privatisation du politique a ainsi pour corollaire la privation de l’intime.

Mais l’instrumentalisation de l’intime a peut-être atteint ses limites.  Le culte de la transparence aussi. Loin d’être dupe, le public est devenu méchant. Il ricane plus qu’il ne sourit. Et surtout il ne respecte plus les politiques et se détourne de la politique. Il faudra pourtant bien y revenir. Sous des formes nouvelles peut-être.

Pierre Le Vigan

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